Une ouverture réelle, dont les bénéficiaires restent à connaître

À Cuba, la réforme économique de septembre ne se réduit plus à une annonce générale. De nouvelles dispositions élargissent les possibilités de constituer une entreprise, de mobiliser des capitaux venus de l’extérieur et d’utiliser des comptes en devises. La Banque centrale de Cuba (BCC) indique aussi qu’une première maison de change privée fonctionne à Santa Clara. Elle décrit cependant l’arrivée de nouveaux établissements financiers comme un processus progressif, soumis à licence et à supervision. L’existence de cette maison de change ne démontre donc pas celle d’un réseau de banques privées déjà opérationnel. BCC, présentation du 16 septembre.

Qui pourra réunir un apport et transformer une autorisation en activité durable ? Pour les Afro-Cubains comme pour les autres habitants, la réponse dépendra des conditions de crédit, des ressources familiales et des débouchés. Une ouverture juridique peut créer des possibilités tout en laissant subsister des obstacles matériels.

Juin donne l’orientation, septembre change plusieurs règles

Les transformations ont été présentées à l’Assemblée nationale le 18 juin. Dans le compte rendu de Granma, organe officiel du Parti communiste, le programme prévoit notamment la participation privée au financement, des institutions de microcrédit et de nouveaux circuits de transferts familiaux. Ce document atteste une orientation politique ; il ne suffit pas à dater l’entrée en vigueur de chacune de ses composantes. Présentation devant le Parlement, 18 juin.

Le 2 septembre, la Gaceta Oficial publie le décret-loi 133/2026. Celui-ci modifie les règles relatives aux petites entreprises, aux coopératives non agricoles et au travail indépendant. Sa disposition finale prévoit une entrée en vigueur sept jours après publication. Il faut donc distinguer cette date de celle de sa signature, le 19 août, et de la fenêtre du 4 au 21 septembre retenue dans le référentiel éditorial. Gaceta, n° 71, décret-loi 133.

Une autre séquence concerne les devises. Dans sa communication du 11 septembre, la BCC présente les résolutions 103/2026 du ministère de l’Économie et 102/2026 de la Banque centrale, publiées la veille. Leurs calendriers diffèrent : application immédiate annoncée pour la première, délai de sept jours après publication pour la seconde. La réforme n’a donc pas un unique jour de démarrage. BCC, règles de gestion des devises.

Entreprises, comptes et change : trois avancées distinctes

Le décret-loi 133 reconnaît une catégorie d’entreprises privées de plus de cent travailleurs. Il permet aussi que des personnes cubaines résidant à l’étranger, ainsi que des étrangers résidents permanents à Cuba, soient associés d’entreprises privées, sous les conditions du texte. Cette rédaction ne donne pas indistinctement à tout étranger non résident un droit automatique de participation. La distinction entre nationalité, résidence et véhicule juridique demeure essentielle. Décret-loi 133, dispositions sur la classification et les associés.

Lors de la présentation officielle du 2 septembre, les autorités mettent également en avant la possibilité pour une personne d’être associée de plusieurs entreprises et une diversification des activités. Leur objectif déclaré est de faciliter l’expansion d’unités jusque-là contraintes dans leur croissance. Il s’agit d’un changement des possibilités légales, pas encore d’une mesure des emplois supplémentaires créés. BCC, présentation du nouveau cadre des entreprises.

Pour les comptes en devises, la communication du 11 septembre expose un passage, dans le champ concerné, de l’autorisation préalable à une notification aux autorités bancaires et fiscales. Elle distingue aussi le commerce de gros du commerce de détail, où les opérations en dollars restent soumises à un encadrement particulier. Présenter ces mesures comme une dollarisation générale et libre de toutes les transactions dépasserait les éléments établis. BCC, précisions sur les comptes et les paiements.

Enfin, les responsables bancaires rapportent le fonctionnement d’une première maison de change privée dans un programme pilote. Selon leur explication, ses transactions effectivement réalisées fournissent des informations susceptibles d’alimenter la construction du taux officiel du segment destiné principalement aux particuliers et aux acteurs non étatiques. Cette fonction de collecte de données ne signifie pas la disparition de tous les segments de change. Granma, compte rendu des explications du BCC, 16 septembre.

Le capital doit encore devenir un crédit utilisable

Une autorisation ne finance ni un stock ni un équipement. Entre le texte et l’activité, plusieurs étapes restent décisives : apport effectif de capitaux, examen des dossiers, garanties demandées, coût du financement et capacité de remboursement.

La BCC reconnaît cette articulation. Sa présentation du 16 septembre évoque de nouveaux participants nationaux ou étrangers, des produits financiers plus diversifiés et un travail encore en cours sur les garanties. Elle indique que les nouveaux établissements devront obtenir une licence. Le projet de banque de développement agricole est présenté comme proche de sa création, ce qui ne constitue pas une preuve de décaissements déjà effectués. BCC, ouverture et financement.

L’accès aux circuits internationaux constitue un autre filtre. Le droit cubain peut permettre une opération sans lever les restrictions imposées par un autre État. Le portail de l’Office américain de contrôle des avoirs étrangers maintient un programme de sanctions visant Cuba, avec des interdictions et des autorisations générales ou spécifiques. Une ouverture décidée à La Havane ne garantit donc pas l’acceptation d’un transfert par une banque étrangère. OFAC, cadre des sanctions concernant Cuba.

Pour répartir les responsabilités dans un dossier bloqué, il faudrait aussi examiner les décisions cubaines, les conditions commerciales et les motifs du refus bancaire. Les sanctions ne dispensent pas de cette analyse.

L’égalité de droit ne distribue pas le capital de départ

Les inégalités raciales d’accès aux ressources ne sont pas une hypothèse inventée pour cette réforme. Katrin Hansing et Bert Hoffmann les ont étudiées dans une enquête de 1 049 personnes, menée avec une équipe cubaine entre janvier 2017 et avril 2018 et publiée en 2020. Les auteurs relient les écarts observés à l’accès inégal aux transferts familiaux, au patrimoine et aux capitaux nécessaires à certaines activités privées. Ils décrivent un échantillon semi-représentatif : leurs résultats ne sont ni un recensement ni une photographie de septembre 2026. Étude dans Latin American Politics and Society.

Ce précédent justifie une vigilance précise, sans préjuger du résultat actuel. Si l’accès à un prêt repose surtout sur un patrimoine déjà constitué, une ouverture uniforme peut profiter d’abord aux personnes qui possèdent ces garanties. À l’inverse, des mécanismes adaptés aux producteurs peu dotés pourraient élargir l’accès. Ce sont deux possibilités à vérifier dans les critères d’octroi et les dossiers financés, pas deux effets déjà mesurés.

Les voix afro-cubaines ne se résument pas davantage à une opposition au commerce privé. Dans une chronique de 2015 publiée par Cuba Counterpoints, Sandra Abd’Allah-Álvarez Ramírez, membre du groupe Afrocubanas et autrice du blog Negra cubana tenía que ser, décrivait favorablement la liberté retrouvée de vendre des biens et observait l’inventivité commerciale des habitants. Ce témoignage situé n’exprime pas une position sur les textes de 2026. Il rappelle toutefois qu’autonomie économique et critique des inégalités ne sont pas incompatibles. Sandra Abd’Allah-Álvarez Ramírez, chronique du 25 juillet 2015.

L’évaluation devrait examiner qui devient propriétaire, qui reste salarié et qui supporte les risques. Elle devrait aussi permettre aux entrepreneurs, aux coopérateurs et aux travailleurs afrodescendants de définir leurs priorités.

Les documents qui manquent pour mesurer la transformation

Les sources consultées ne permettent pas d’établir un inventaire complet des licences bancaires privées délivrées, des capitaux effectivement versés et des crédits distribués depuis les changements de septembre. Elles ne donnent pas non plus une série comparable de taux, de frais et de volumes pour apprécier les effets de la maison de change pilote. L’annonce de son fonctionnement est attribuée aux autorités ; aucune observation sur place n’a été réalisée pour cet article.

Le décret-loi 133 a été consulté directement. Pour les résolutions 102 et 103, l’analyse repose sur la présentation officielle de la BCC ; leur texte intégral n’a pas pu être obtenu dans cette consultation. Cette différence de documentation limite le détail des interprétations juridiques. Les exceptions, les instructions d’application et les conditions propres à chaque établissement nécessitent une vérification complémentaire avant toute décision individuelle.

Il manque surtout un suivi récent des résultats par territoire, genre et couleur de peau, croisé avec les revenus et le patrimoine. L’enquête publiée en 2020 fournit un antécédent utile, mais elle ne permet pas de chiffrer l’effet racial de la réforme actuelle. Aucun entretien original n’a été conduit auprès d’emprunteurs, de salariés ou d’entrepreneurs. Leur expérience ne doit pas être remplacée par une conclusion tirée des seules communications administratives.

Trois trajectoires à suivre dans les comptes et les ateliers

La première trajectoire serait une extension du financement productif : davantage de projets financés, une diversification des bénéficiaires et une amélioration de l’activité. Il faudrait suivre l’argent effectivement prêté, au-delà du nombre de licences.

La deuxième serait une croissance concentrée chez les acteurs déjà dotés de devises ou d’un patrimoine. Certaines productions augmenteraient sans réduction des écarts d’accès. Il faudrait comparer la répartition des financements avec celle des demandes et examiner les refus.

La troisième serait une ouverture freinée dans son application : prêts rares, transferts difficiles ou projets reportés. Les délais et les opérations effectivement exécutées permettraient de la documenter.

Au 21 septembre, les sources établissent plusieurs changements de règles et un début d’expérimentation du change privé. Elles ne tranchent pas entre ces trajectoires. La portée sociale de la réforme se mesurera à la possibilité, pour davantage de Cubains, de produire et de vivre de leur travail sans que le patrimoine familial détermine seul les chances de départ.

Les pièces consultées et leurs limites


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