En 2015, Kémi Séba transforme son audience en réseau militant continental

Après les plateaux de 2sTV et la direction d’Afrique Média Tchad, Kémi Séba cherche, à la fin de 2015, à transformer son audience en force organisée. La création d’Urgences panafricanistes marque ce passage : le militant veut désormais articuler action humanitaire, défense des populations noires et lutte contre le néocolonialisme. Mais cette structure hybride soulève immédiatement une question décisive : comment institutionnaliser une contestation construite autour d’une personnalité centrale ?

Situation juridique : aucune libération confirmée

Aucune libération de Kémi Séba n’est confirmée au 13 août 2026. L’audience prévue le 11 août devant la justice sud-africaine n’a pas eu lieu. Les comptes rendus disponibles s’accordent sur l’existence de coupures d’électricité, mais divergent sur leur localisation exacte : certains évoquent la prison, d’autres le tribunal de Pretoria. Elles auraient empêché sa comparution.

L’audience a été reportée au 23 septembre 2026. Kémi Séba, son fils et leur coaccusé restent détenus, ce que confirme notamment l’Agence Anadolu.

Les autorités sud-africaines leur reprochent notamment une tentative présumée de sortie irrégulière du territoire. Le Bénin réclame par ailleurs Kémi Séba sur le fondement de poursuites relatives, selon les formulations publiées, à l’apologie de crimes contre la sûreté de l’État et à l’incitation à la rébellion. Ces accusations sont contestées par l’intéressé et sa défense ; aucune condamnation définitive ne permet de les présenter comme des faits établis.

Une organisation née à Dakar

L’épisode précédent suivait Kémi Séba du plateau du Grand Rendez-vous à la direction d’Afrique Média Tchad. Cette conquête de l’espace médiatique africain lui donne une audience, mais pas encore un instrument collectif capable de conduire durablement des campagnes.

À la fin de 2015, il participe donc à la création d’Urgences panafricanistes, généralement désignée par l’abréviation URPANAF. L’organisation indique elle-même avoir été fondée en décembre 2015 à Dakar. Plusieurs récits attribuent sa création à Kémi Séba et à Toussaint Alain, journaliste et ancien conseiller de Laurent Gbagbo. La documentation publique permet d’établir leur association politique, mais fournit moins d’éléments immédiatement accessibles sur la répartition originelle des responsabilités, le contenu des statuts fondateurs et les premiers mécanismes de décision.

Ce point importe. Une organisation ne se confond pas avec son dirigeant, même lorsque celui-ci lui procure l’essentiel de sa visibilité. Or URPANAF est rapidement identifiée à Kémi Séba : son visage, sa parole et ses déplacements en deviennent les principaux vecteurs publics.

L’organisation se présente comme une structure de défense des droits des populations noires, « géopolitico-humanitaire », travaillant sur l’Afrique et ses diasporas. Cette désignation inhabituelle révèle son ambition : ne pas séparer l’assistance aux populations de l’analyse des systèmes politiques qui produisent ou aggravent leur vulnérabilité.

L’humanitaire comme terrain de souveraineté

Les premières présentations d’Urgences panafricanistes lui attribuent un objectif médical et scolaire sur les terrains de conflit africains. Kémi Séba veut alors construire un contrepoids aux organisations humanitaires occidentales.

L’intention mérite d’être replacée dans l’histoire. L’humanitaire international a sauvé des vies, mais il s’est aussi développé à l’intérieur d’un rapport profondément inégal : les financements, l’expertise, la médiatisation et la définition des urgences proviennent souvent des pays du Nord, tandis que les sociétés africaines sont principalement représentées comme bénéficiaires.

Dans ce modèle, l’Africain apparaît rarement comme celui qui diagnostique, finance et organise sa propre solidarité. Il devient l’objet d’une intervention largement conçue ailleurs. En souhaitant créer une capacité humanitaire panafricaine, URPANAF pose donc une question stratégique légitime : pourquoi la protection des populations africaines devrait-elle dépendre structurellement de priorités fixées à Paris, Londres, Washington ou Genève ?

Cette critique n’invalide pas les secours extérieurs. Elle rappelle que l’autonomie politique suppose aussi une autonomie d’intervention. Une souveraineté proclamée mais incapable de fournir des médicaments, des écoles, des personnels formés et une logistique de crise demeure vulnérable.

Cependant, les sources publiques relatives aux années 2015 et 2016 documentent davantage les prises de position et les campagnes militantes d’URPANAF que le déploiement d’opérations médicales ou scolaires de grande ampleur. Il faut donc distinguer l’ambition affichée des réalisations démontrées. L’organisation formule un projet humanitaire panafricain ; son activité devient surtout visible sur le terrain de la mobilisation politique.

La Mauritanie comme première épreuve

L’un des premiers dossiers significatifs concerne la persistance de pratiques d’asservissement en Mauritanie et la répression frappant les militants abolitionnistes.

URPANAF se rapproche de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste, l’IRA-Mauritanie, dirigée par Biram Dah Abeid. Celui-ci est l’une des grandes figures africaines de la lutte contre les formes contemporaines d’asservissement, notamment celles touchant les Haratines. Son incarcération et celle d’autres membres de l’IRA sont documentées par plusieurs organisations de défense des droits humains.

En mai 2016, la Cour suprême mauritanienne ordonne la libération de Biram Dah Abeid et de Brahim Bilal Ramdhane après environ dix-huit mois d’incarcération. En juillet et août, d’autres militants de l’IRA sont arrêtés puis condamnés. Amnesty International dénonce alors la répression de personnes engagées contre les pratiques esclavagistes.

En septembre 2016, Kémi Séba et Urgences panafricanistes appellent, avec l’IRA, au boycott du poisson mauritanien afin de soutenir les militants détenus. Le procédé est révélateur : l’organisation cherche à transformer une indignation morale en pression économique.

Cette campagne élargit également la définition du panafricanisme. L’unité africaine n’est plus seulement pensée contre la domination occidentale ; elle oblige à affronter les systèmes d’oppression produits ou maintenus à l’intérieur du continent. Cette distinction est essentielle. Un afrocentrisme conséquent ne peut dénoncer les crimes coloniaux tout en relativisant les hiérarchies séculaires, le racisme antinoir ou les formes contemporaines de servitude présentes dans des États africains.

Le soutien à l’IRA donne ainsi à URPANAF une orientation dépassant le seul face-à-face avec la France. Il affirme qu’un pouvoir africain doit lui aussi être interpellé lorsqu’il ne protège pas une partie de sa population.

La portée réelle du boycott demeure cependant difficile à mesurer. Les sources établissent l’existence de l’appel et de la campagne, non un effet déterminant sur les exportations mauritaniennes ni une relation directe avec les décisions judiciaires ultérieures. L’action relève donc principalement de la sensibilisation et de la pression politique.

Une ONG, un mouvement ou un réseau ?

L’expression « ONG » évoque généralement une institution disposant de procédures, d’organes de décision, de programmes évalués et d’une continuité indépendante des personnes. Pourtant, Urgences panafricanistes fonctionne également comme un mouvement militant et comme un réseau transnational.

Cette souplesse constitue une force. Des sections ou relais peuvent mobiliser rapidement des sympathisants dans plusieurs pays et au sein des diasporas. Les réseaux numériques réduisent les coûts d’organisation et permettent de contourner les grands médias. Un message formulé à Dakar peut provoquer presque immédiatement une réunion à Paris, Bruxelles, Abidjan, Ouidah ou Londres.

Mais cette architecture comporte aussi une fragilité. Lorsque la parole du président devient la principale source d’orientation, l’organisation risque de dépendre de sa notoriété, de ses décisions et de ses controverses. L’institutionnalisation suppose au contraire une direction collégiale identifiable, des règles de succession, des comptes accessibles et une séparation entre la communication personnelle du dirigeant et les décisions collectives de l’ONG.

Le site de l’organisation appelle aujourd’hui à une « phase d’institutionnalisation » et propose un système d’adhésion payante. Cette formulation constitue presque un aveu rétrospectif : transformer une mobilisation en institution durable demeure un chantier. Elle rappelle aussi une limite déjà rencontrée par Kémi Séba en France. Les dissolutions avaient empêché ses premières organisations de se stabiliser ; URPANAF représente une nouvelle tentative pour donner une structure durable à la contestation.

La question du financement

Toute organisation revendiquant son indépendance doit répondre à une question simple : qui finance son action ?

En 2017, Kémi Séba déclarera publiquement bénéficier du soutien de footballeurs comme Nicolas Anelka et Demba Ba ainsi que d’autres personnalités africaines ou afrodescendantes. Ces déclarations sont postérieures à la fondation d’URPANAF et ne permettent pas de reconstituer précisément son financement initial.

Elles témoignent néanmoins d’une volonté de s’appuyer sur des ressources issues de la diaspora et du continent. Sur le plan politique, le principe est cohérent : une organisation dénonçant la dépendance extérieure cherche à éviter que ses campagnes reposent exclusivement sur des bailleurs occidentaux.

Mais l’origine africaine ou diasporique des fonds ne remplace pas l’exigence de transparence. La souveraineté financière suppose de publier les ressources, les dépenses, les responsabilités et les résultats. Les documents publics aisément accessibles ne permettent pas, pour les premières années, de reconstituer un budget annuel complet ou de vérifier l’ensemble des soutiens annoncés. Cette absence ne prouve aucune irrégularité ; elle limite simplement la possibilité d’une évaluation indépendante.

Ce que les années suivantes permettront de mesurer

Relue à la lumière des années suivantes, la fondation d’Urgences panafricanistes apparaît moins comme un simple effet d’annonce que comme la création d’un instrument destiné à devenir opérationnel. Dès 2017, l’organisation coordonne des conférences et des mobilisations contre le franc CFA dans plusieurs capitales africaines et au sein de la diaspora. En 2019, l’ouverture du Centre Panaf à Cotonou donne une traduction économique concrète au mot d’ordre de production et de consommation africaines. Ces actions établissent qu’Urgences panafricanistes a dépassé le stade du discours pour construire un réseau militant transnational et expérimenter une forme d’économie panafricaine.

À partir de 2020, son action étend progressivement la revendication de souveraineté du terrain monétaire aux domaines politique et militaire. Son engagement au Niger en 2023 doit être replacé dans cette évolution. Le renversement du président Mohamed Bazoum constitue juridiquement un coup d’État, mais le réduire à une simple substitution de dirigeants occulterait le projet de rupture qui lui est associé. Pour Kémi Séba, Urgences panafricanistes et une partie de la population mobilisée, il s’agit d’un coup d’État révolutionnaire : une prise de pouvoir appelée à rompre avec la tutelle française, à rétablir la maîtrise nationale des choix militaires et diplomatiques et à réorienter les alliances du pays. Cette qualification repose donc moins sur le mode d’accession au pouvoir que sur l’orientation politique revendiquée et les transformations engagées. Ces réalisations ultérieures ne démontrent pas rétrospectivement l’ensemble des ambitions humanitaires formulées en 2015 ; elles montrent toutefois que l’organisation a acquis la capacité d’accompagner des processus africains de rupture souverainiste.

De la solidarité à la lutte monétaire

Entre 2015 et 2016, URPANAF évolue rapidement. Le projet initial d’assistance médicale et scolaire ne disparaît pas, mais la structure devient surtout un instrument de sensibilisation et de pression politique : lutte contre les pratiques esclavagistes en Mauritanie, défense de militants, dénonciation du néocolonialisme et préparation de campagnes transnationales.

La monnaie s’impose progressivement comme le terrain sur lequel ces éléments peuvent converger. Le franc CFA relie en effet la souveraineté politique, la maîtrise économique, l’héritage colonial et la vie quotidienne. Contrairement à une discussion historique abstraite, la question monétaire permet de parler simultanément des réserves de change, du financement des économies, des importations, des banques centrales et du pouvoir de décision.

Le 7 janvier 2017, Urgences panafricanistes coordonnera une journée internationale contre le franc CFA dans plusieurs villes africaines et européennes. Cette mobilisation constituera la première démonstration de sa capacité à transformer un réseau médiatique en campagne simultanée.

L’organisation née à Dakar aura alors trouvé son principal champ de bataille. Kémi Séba ne sera plus seulement l’auteur d’une doctrine ni le chroniqueur dénonçant la cooptation des élites. Il deviendra l’un des visages les plus visibles de la contestation monétaire en Afrique francophone.

Mais cette montée en puissance posera une question appelée à accompagner toute la suite de son parcours : l’action spectaculaire peut-elle déboucher sur une stratégie institutionnelle capable de remplacer le système qu’elle combat ? Le prochain épisode sera consacré à la mobilisation internationale du 7 janvier 2017 et à la transformation du franc CFA en symbole politique continental.

Sources principales

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