Réunis à Niamey le 8 juillet 2026, les chefs de la diplomatie du Burkina Faso, du Mali, du Niger et de la Russie ont approfondi le partenariat entre Moscou et la Confédération des États du Sahel. Cette rencontre intervient alors que les trois pays sahéliens affrontent des conflits armés prolongés et consolident une Force unifiée préparée à une guerre potentiellement longue et de haute intensité. Le choix russe doit donc être analysé à partir des capacités recherchées, mais aussi de la rupture de confiance provoquée par les limites de l’assistance occidentale et par le précédent de Kidal.
À Niamey, la diplomatie se met au service de l’effort de guerre
La deuxième session des consultations ministérielles Russie–Confédération des États du Sahel s’est tenue dans la capitale nigérienne en présence de Sergueï Lavrov et des ministres des Affaires étrangères des trois États confédérés. Le Burkina Faso, qui assurait la présidence tournante, porte une responsabilité particulière dans l’orientation politique du partenariat. Le Gouvernement nigérien confirme par ailleurs que les participants entendent reproduire ce format dans les finances, l’économie, l’énergie et d’autres secteurs.
Le contexte sécuritaire donne à la réunion sa véritable portée. Deux jours plus tard, les ministres de la Défense se sont retrouvés à Ouagadougou pour consolider les capacités opérationnelles et le cadre juridique de la Force unifiée. Le général de division Célestin Simporé a déclaré que l’espace confédéral devait se préparer non seulement à la lutte antiterroriste, mais à une guerre susceptible de devenir « longue » et de « haute intensité ». Les gouvernements de l’AES négocient donc en États engagés dans un effort de guerre commun.
La Russie recherchée pour des capacités effectivement utilisables
Pour les autorités sahéliennes, la différence entre les partenaires porte sur l’accès aux armes, aux aéronefs, au renseignement, aux munitions, à la maintenance et aux formations associées aux matériels livrés. Elle concerne aussi la liberté laissée au commandement national pour déterminer les objectifs et le calendrier des opérations.
Le cas malien documente cette évolution. En mars 2023, la présidence du Mali a annoncé la remise à l’armée de l’air de plusieurs aéronefs et drones destinés à accroître la puissance de frappe et le renseignement. Le ministre de la Défense a remercié la Russie et la Turquie. La communication officielle n’attribue cependant pas chaque appareil à un fournisseur précis.
Le changement de modèle recherché reste lisible : posséder l’outil militaire, en maîtriser l’emploi et poursuivre une opération sans dépendre d’une autorisation politique étrangère. L’équipement devient ainsi une composante de la souveraineté.
Former sans équiper : la limite reconnue par les institutions françaises
L’assistance occidentale antérieure n’a pas été inexistante. L’opération Serval a arrêté, en janvier 2013, l’offensive des groupes djihadistes vers le sud du Mali. La France a engagé ses forces, l’Union européenne a déployé la mission EUTM Mali et des dons d’équipements ont été effectués. Affirmer que les partenaires occidentaux auraient refusé toute aide militaire serait donc factuellement inexact.
Les documents parlementaires français montrent toutefois que cette assistance n’a pas rapidement construit une autonomie opérationnelle complète. En juillet 2013, le Sénat estimait que la reconstruction de l’armée malienne dépasserait les quinze mois initialement assignés à EUTM Mali. Il qualifiait surtout de « non résolue » la question de son équipement, malgré des dons français et des annonces allemandes.
La critique de formations déconnectées des moyens de combattre trouve ici un fondement institutionnel. L’usage ponctuel de répliques peut relever d’un apprentissage à sec. Dans le cas malien, toutefois, les images de soldats contraints de mimer les tirs et l’emploi de supports rudimentaires s’inscrivent dans un déficit d’équipement officiellement reconnu. Elles ne suffisent pas à démontrer que toute la formation européenne était fictive, puisque des exercices avec des armes militaires sont également documentés ; elles révèlent néanmoins le profond décalage entre l’instruction dispensée et les moyens dont l’armée malienne avait besoin pour combattre effectivement sur le terrain. Mais aucune armée ne devient autonome si cette phase n’est pas suivie par l’accès aux armes réelles, aux munitions, aux communications, au renseignement et à une chaîne logistique maîtrisée.
La question décisive est de savoir si la formation, l’équipement et les règles d’engagement permettaient aux soldats maliens de conduire la guerre décidée par leur État. Les sources françaises documentaient une faiblesse structurelle sur ce point.
Kidal, la fracture qui a changé le sens du partenariat militaire
La mémoire de Kidal occupe une place centrale dans le basculement stratégique malien. Elle concerne le droit concret d’un État à déployer son armée sur son territoire et à décider quels groupes doivent être combattus, désarmés ou intégrés à un processus politique.
Le rapport de l’Assemblée nationale française consacré à Serval indique qu’en 2013 les Forces armées maliennes ne pouvaient pas se déployer librement dans la région de Kidal. Les parlementaires maliens rencontrés reconnaissaient que leur armée ne pouvait affronter le MNLA sans risque, mais jugeaient la reconquête du Nord inachevée tant que les FAMa ne seraient pas présentes dans la ville. Younoussi Touré, alors président de l’Assemblée nationale malienne, déclarait que la situation faisait naître des doutes sur les intentions françaises.
L’accord de Ouagadougou du 18 juin 2013 a organisé un déploiement progressif des forces maliennes, tandis que le MNLA et le HCUA devaient être cantonnés sans être immédiatement désarmés. La MINUSMA devait prévenir une confrontation. Ces dispositions poursuivaient officiellement un objectif de négociation et de protection des populations, mais l’État malien ne retrouvait pas immédiatement la pleine maîtrise militaire de Kidal.
Un débat à l’Assemblée nationale française illustre l’ambiguïté. Le 27 février 2013, un député décrivait une collaboration entre le MNLA, l’armée tchadienne et l’armée française contre les mouvements djihadistes. Laurent Fabius contestait ce terme, tout en reconnaissant que plusieurs forces agissaient parallèlement. Le document ne démontre pas une alliance politique générale entre Paris et le MNLA ; il confirme une situation opérationnelle contestée autour de Kidal.
La contradiction est durable : en janvier 2013, Serval a stoppé une offensive djihadiste que l’armée malienne ne parvenait pas à contenir et a écarté, à court terme, une menace sérieuse sur Bamako. Les éléments disponibles ne permettent cependant pas d’affirmer que la capitale aurait nécessairement été prise ni que l’État malien se serait certainement effondré sans l’intervention française. Dans le même temps, l’architecture mise en place dans le Nord limitait le retour immédiat de l’autorité malienne à Kidal. Pour une partie de la société malienne, l’aide extérieure devenait aussi un mécanisme capable de définir où, quand et contre qui l’armée nationale pouvait agir.
Des accusations officielles qui attendent toujours leur examen contradictoire
La controverse a franchi un nouveau seuil en 2022. Dans sa lettre du 15 août, enregistrée sous la cote S/2022/622, le Mali a accusé les forces françaises de violations répétées de son espace aérien et d’activités au profit de groupes qualifiés de terroristes. Le 18 octobre, Abdoulaye Diop a demandé au Conseil de sécurité une réunion spécifique pour présenter des preuves qu’il qualifiait de concrètes et tangibles. La France a rejeté ces allégations comme infondées.
Ces documents établissent l’existence et le caractère officiel de l’accusation malienne ; ils n’en démontrent pas la matérialité. Déterminer si une politique française a effectivement visé à protéger, former ou armer des groupes terroristes reste subordonné à la publication et à l’examen contradictoire des éléments que le Mali affirme détenir, tandis que des responsables burkinabè et nigériens ont formulé des accusations convergentes contre d’anciens partenaires. La démarche formelle documentée demeure toutefois la saisine malienne, et non une procédure commune des trois États de l’AES.
À ce stade de la vérification, aucune séance du Conseil de sécurité expressément consacrée à cette saisine n’a été identifiée. Bamako a dénoncé des tentatives visant à empêcher sa tenue. Cette absence de débat retarde l’examen public des pièces annoncées, mais elle ne transforme ni l’accusation en preuve ni l’absence de preuve publique en démonstration de sa fausseté.
La souveraineté opérationnelle ne doit pas devenir une nouvelle dépendance
Comparer les coopérations française et russe exige de partir de leur objet, de leurs modalités et de leurs résultats. En janvier 2013, le Mali était lié à la France par un accord de coopération militaire technique principalement consacré à la formation et à la mise à disposition de coopérants. Selon une reconstruction documentaire de l’International Centre for Counter-Terrorism, la demande malienne fut reformulée pour porter précisément sur des frappes aériennes contre les colonnes djihadistes. La réponse française associa cependant rapidement frappes, forces spéciales et déploiement terrestre, avant de devenir une présence militaire durable juridiquement encadrée par de nouveaux accords.
Cette intervention arrêta l’offensive de janvier 2013, mais elle ne conduisit pas au rééquipement suffisant de l’armée malienne. Les rapports français reconnaissaient eux-mêmes que la question de l’équipement des FAMa demeurait non résolue. Dans le même temps, leur retour à Kidal fut différé puis soumis à un dispositif négocié avec les groupes armés et les acteurs internationaux. L’assistance française reposait donc largement sur la substitution de capacités étrangères à celles de l’armée nationale, tandis que la liberté d’action de cette dernière demeurait contrainte sur une partie de son propre territoire.
Le partenariat engagé avec la Russie répond à un objet opérationnel différent. Il s’est traduit par des livraisons effectives d’aéronefs d’appui au sol, d’hélicoptères, de radars, de véhicules et d’autres équipements intégrés aux opérations décidées par les autorités maliennes. Ces capacités ont renforcé l’initiative des FAMa et contribué à leur retour à Kidal en novembre 2023, suivi du rétablissement de l’administration malienne. Le gain ne réside donc pas seulement dans la présence d’un nouveau fournisseur : il tient à l’augmentation observable de la capacité de l’État malien à définir ses priorités militaires et à engager son armée sur son territoire.
Le rapprochement entre la Russie et les pays de l’AES porte ainsi un choix politique et militaire : privilégier une coopération qui équipe les forces nationales et soutient les objectifs définis par les gouvernements sahéliens. Une assistance principalement exercée par une armée étrangère ne peut être considérée comme équivalente à un partenariat qui accroît les moyens d’action de l’armée nationale, même lorsque celui-ci comporte également des instructeurs ou des personnels étrangers.
Ce gain d’autonomie, déjà observable, ne dispense pas d’un contrôle stratégique. La publication ou l’audit des accords devrait permettre d’identifier les prix, les financements, les responsabilités de maintenance, le statut du personnel étranger, la propriété des données et les modalités de retrait. Il ne s’agit pas de placer sur le même plan une autonomie opérationnelle constatée et une dépendance future seulement possible, mais de déterminer si cette autonomie peut devenir durable grâce à la formation de techniciens sahéliens, à la constitution de stocks, à la maintenance locale et à une industrialisation militaire progressive.
L’extension de la coopération à l’énergie, aux finances et à l’économie pourrait renforcer cette trajectoire si elle produit des transferts de compétences et des capacités locales. Faute de publication des contrats, leur degré de transparence et leurs effets structurels demeurent toutefois non établis à ce stade.
Le véritable test du partenariat Russie–AES
La présidence burkinabè doit relier la diplomatie de Niamey au chantier militaire conduit à Ouagadougou. La Force unifiée exige un commandement défini, des communications compatibles, une logistique commune, des règles transfrontalières et une responsabilité clairement attribuée en cas d’incident.
Cinq critères permettront d’évaluer le partenariat avec la Russie : la disponibilité réelle des équipements ; l’autonomie de maintenance et de commandement ; l’amélioration durable de la sécurité des populations ; la capacité de la Force unifiée à agir sans tutelle étrangère ; enfin, le transfert de compétences militaires, industrielles et technologiques vers les Sahéliens.
À ces critères s’ajoutent la protection des civils et l’obligation d’enquêter sur les abus imputés aux forces nationales, à leurs auxiliaires ou à tout personnel étranger. Cette exigence découle du droit des populations africaines à ne pas être sacrifiées au nom de leur propre libération.
La réunion de Niamey institutionnalise ainsi un partenariat né de la guerre et d’une rupture de confiance. Pour les États de l’AES, la Russie représente la possibilité de disposer d’armes, d’appuis et d’une marge de décision jugée insuffisante dans les cadres précédents. Cette perception s’appuie sur des griefs documentés, particulièrement à Kidal, tandis que les accusations les plus graves attendent toujours un examen contradictoire. Le partenariat ne deviendra souverain que s’il laisse aux États — et à leurs peuples — la maîtrise de la décision, des équipements et de l’après-guerre.
Sources
Sources institutionnelles et documents officiels
- Gouvernement du Niger, « La coopération entre les pays de l’AES et la Russie est “dynamique” et “prometteuse” », compte rendu de la deuxième session ministérielle Russie–AES tenue à Niamey le 8 juillet 2026, publication du 9 juillet 2026.
- Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, allocution de Sergueï Lavrov à la deuxième réunion ministérielle Russie–Confédération des États du Sahel, Niamey, 8 juillet 2026.
- Présidence du Faso, « Les ministres chargés de la Défense de l’AES reçus par le Capitaine Ibrahim Traoré », consolidation des capacités opérationnelles et du cadre juridique de la Force unifiée de l’AES, 10 juillet 2026.
- Forces armées maliennes, « Défense : le Mali sous les ailes de l’Armée de l’air », remise d’aéronefs, d’hélicoptères, d’avions de combat et de radars, 9 août 2022.
- Présidence de la République du Mali, « Défense nationale : le Chef suprême des armées a remis les clefs de nouveaux aéronefs à l’Armée de l’air », cérémonie du 16 mars 2023, publication du 21 mars 2023.
- Présidence de la République du Mali, « Le Président de la Transition donne des orientations au nouveau gouverneur de Kidal », rétablissement de l’administration et des services publics dans la région, 24 novembre 2023.
- République française, décret n° 2016-1565 du 21 novembre 2016 portant publication du traité de coopération en matière de défense entre la République française et la République du Mali, signé à Bamako le 16 juillet 2014.
- Sénat français, rapport n° 358 sur le projet de loi autorisant la ratification du traité de coopération en matière de défense entre la France et le Mali, 3 février 2016.
- Assemblée nationale française, rapport d’information n° 1288 sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013.
- Assemblée nationale française, première séance du 27 février 2013, débat sur l’intervention française au Mali, l’état de l’armée malienne et la situation à Kidal.
- Sénat français, rapport d’information n° 720, Sahel : pour une approche globale, 3 juillet 2013.
- Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2100 (2013), adoptée le 25 avril 2013, relative à la situation au Mali et à la création de la MINUSMA.
- Secrétaire général des Nations unies, rapport sur la situation au Mali, document S/2013/582, 1er octobre 2013.
- Mission permanente du Mali auprès des Nations unies, lettre du chargé d’affaires par intérim adressée au président du Conseil de sécurité, document S/2022/622, 15 août 2022.
- Conseil de sécurité des Nations unies, procès-verbal de la 9154e séance consacrée à la situation au Mali, document S/PV.9154, 18 octobre 2022.
Travaux d’analyse et de recherche
- International Crisis Group, Mali : sécuriser, dialoguer et réformer en profondeur, rapport Afrique n° 201, 11 avril 2013.
- Sergei Boeke, International Centre for Counter-Terrorism, Transitioning from Military Interventions to Long-Term Counter-Terrorism Policy: The Case of Mali (2013–2016), avril 2016.
Note méthodologique
La lettre S/2022/622 établit que les autorités maliennes ont officiellement porté devant le Conseil de sécurité des accusations visant les agissements de la France. Le procès-verbal S/PV.9154 documente leur réitération, la demande malienne d’une réunion spécifique et la contestation formelle de ces accusations par la France. Ces documents ne constituent toutefois ni une enquête contradictoire achevée ni une constatation du Conseil de sécurité sur la matérialité des faits allégués.
Les documents maliens de 2022 et 2023 établissent la livraison de nouvelles capacités aériennes, leur emploi prévu pour le renseignement et le combat ainsi que la présence du partenariat russe. La cérémonie du 16 mars 2023 remercie néanmoins la Russie et la Turquie : elle ne permet donc pas d’attribuer chaque aéronef ou chaque drone à la seule Fédération de Russie.
Enfin, les documents publics consultés ne permettent pas encore d’établir les prix, les mécanismes de financement, les responsabilités de maintenance, le régime de propriété des données et logiciels, ni les conditions de retrait du personnel étranger prévues par les partenariats conclus avec la Russie.

