Victoria ouvre une cinquième liberté ciblée, sans basculer dans l’Open Skies

Le 12 août 2026, le gouvernement seychellois a pris une décision qui résume sa doctrine aérienne : ouvrir davantage son marché tout en gardant la maîtrise des conditions d’accès. Le Conseil des ministres a autorisé Air Tanzania Company Limited, ATCL, à exercer des droits de trafic de cinquième liberté sur l’itinéraire Tanzanie–Seychelles–Russie–Seychelles–Tanzanie. L’autorisation est assortie d’une condition : la compagnie tanzanienne doit exploiter le secteur Seychelles–Moscou toute l’année.

Une cinquième liberté permet à une compagnie d’un État de transporter des passagers, du fret ou du courrier entre deux États étrangers lorsque le service commence ou se termine dans son État d’origine. Air Tanzania pourrait donc commercialiser du trafic entre les Seychelles et la Russie dans le prolongement d’un vol relié à la Tanzanie. Le droit accordé ne signifie cependant pas que le service vers Moscou est déjà lancé : son exercice reste soumis aux autorisations opérationnelles, aux créneaux, au programme commercial et aux règles applicables dans les pays concernés.

Le même Conseil des ministres a écarté, à ce stade, une ouverture générale de type Open Skies. Les Seychelles maintiennent une libéralisation « gérée » : accès au marché, fréquences, capacités et droits de trafic restent encadrés par les accords bilatéraux de services aériens, et les cinquièmes libertés sont examinées au cas par cas. Le dossier Air Tanzania devient ainsi un arbitrage entre connectivité, tourisme, concurrence et protection d’Air Seychelles.

De Dar es Salaam à Mahé, la première étape commerciale est déjà franchie

La décision d’août ne part pas de zéro. Air Tanzania dessert directement les Seychelles depuis le 3 mai 2026. Le ministère seychellois des Transports indique que la compagnie a inauguré Dar es Salaam–Seychelles avec trois rotations hebdomadaires, les dimanches, mercredis et vendredis. Cette liaison ajoute une porte d’entrée régionale au réseau de l’archipel et ouvre des correspondances via la Tanzanie.

Le cadre bilatéral est plus ancien. En mai 2025, le ministère seychellois des Affaires étrangères rappelait que l’accord de services aériens entre les deux pays avait été paraphé en 2013 et que sa signature restait une priorité. La documentation de l’Autorité tanzanienne de l’aviation civile, publiée avant le lancement de mai 2026, recensait pour les Seychelles une désignation multiple, des fréquences illimitées et tout type d’aéronef. Cet état historique ne suffit pas à établir les modalités exactes du nouveau droit vers la Russie.

Au printemps 2026, la présidence seychelloise évoquait déjà des discussions sur une route Tanzanie–Seychelles–Russie et insistait sur la nécessité d’un flux régulier de passagers dans les deux sens. L’autorisation du 12 août transforme donc une piste stratégique en droit de trafic accordé, sans encore démontrer sa rentabilité ni son calendrier d’exécution.

La cinquième liberté devient un outil de sécurisation de la connectivité

Le choix de Moscou répond à une vulnérabilité structurelle. Le tourisme est la principale source de devises des Seychelles et dépend directement de l’accès aérien. Le Fonds monétaire international estime qu’environ 60 % des arrivées touristiques passent par Doha, Dubaï ou Abou Dhabi. Les perturbations récentes au Moyen-Orient ont montré qu’une concentration sur quelques hubs peut se transmettre rapidement aux réservations, aux recettes en devises et à l’activité.

La Russie est déjà un marché important. En juin 2026, l’ambassadeur russe indiquait que plus de 37 000 touristes russes avaient visité l’archipel en 2025. Aeroflot assure une liaison directe avec Moscou, historiquement saisonnière, tandis que les autorités seychelloises ont cherché en 2026 à stabiliser une capacité annuelle. L’ouverture à Air Tanzania peut donc être lue comme un instrument de diversification des opérateurs, non comme l’annonce du remplacement d’un transporteur existant.

Le Conseil des ministres précise d’ailleurs que l’autorisation doit renforcer la liaison Seychelles–Russie tout en préservant la continuité et la soutenabilité des services existants. Victoria recherche ainsi davantage de régularité sans provoquer une surcapacité susceptible de fragiliser le marché. C’est la logique même d’une libéralisation administrée.

Le recul des arrivées renforce l’enjeu, sans garantir la demande

Au 30 août 2026, le Bureau national des statistiques recensait 232 342 visiteurs depuis le début de l’année, contre 254 142 à la même période de 2025, soit une baisse de 8,6 %. Ce recul donne un contexte concret à la recherche de nouvelles capacités aériennes, mais il ne prouve pas qu’une liaison supplémentaire vers Moscou sera automatiquement remplie.

Pour Air Tanzania, un service Tanzanie–Seychelles–Russie doit combiner plusieurs flux : voyageurs entre la Tanzanie et les Seychelles, trafic Seychelles–Russie, visiteurs russes poursuivant vers la Tanzanie et correspondances via Dar es Salaam. La cinquième liberté permet de vendre le segment Seychelles–Russie et peut donc améliorer le remplissage en répartissant le risque sur plusieurs marchés.

Les droits de trafic ne créent toutefois pas la demande. Prix, horaires, saisonnalité, correspondances, coûts de carburant et concurrence détermineront la viabilité. Aucune donnée publique vérifiée n’établit encore les coefficients de remplissage attendus, le nombre de fréquences vers Moscou, l’appareil retenu ou le seuil de rentabilité.

Pour l’Afrique, l’enjeu est de capter davantage de valeur sur les corridors aériens

L’opération dépasse le tourisme seychellois. Une compagnie publique tanzanienne obtient la possibilité de transporter du trafic entre un autre État africain et un grand marché extérieur. Si le service est lancé, une part des revenus du transport de visiteurs russes vers l’océan Indien pourrait être captée par un opérateur africain, avec des retombées possibles pour les aéroports, les services au sol, le fret et les correspondances régionales.

Cette logique rappelle l’objectif du Marché unique du transport aérien africain, SAATM, qui cherche notamment à faciliter les cinquièmes libertés entre États africains. Le secteur Seychelles–Moscou reste cependant hors du périmètre intra-africain du SAATM : il relève d’une autorisation internationale spécifique. La comparaison est donc stratégique, non juridique.

La décision illustre surtout une tension classique : les États veulent plus de concurrence et de connectivité tout en protégeant leurs transporteurs. Victoria affirme vouloir sauvegarder le rôle stratégique et la viabilité à long terme d’Air Seychelles. Pour l’Afrique, la question n’est donc pas seulement d’ouvrir le ciel, mais de choisir les ouvertures qui accroissent les flux tout en conservant davantage de valeur, de compétences et de pouvoir de réseau sur le continent.

Air Seychelles reste au centre de l’arbitrage réglementaire

Le 12 août, le Cabinet a aussi approuvé la ratification d’accords bilatéraux de services aériens avec 33 pays partenaires. Ils doivent encadrer routes, fréquences, sûreté, sécurité et arrangements commerciaux, tout en élargissant les possibilités de planification de réseau et de partage de codes pour Air Seychelles. L’ouverture à ATCL s’inscrit donc dans une réorganisation plus large de l’accès aérien international.

Cette politique coïncide avec une stratégie d’expansion du pavillon national. En mai 2026, le Cabinet a approuvé une stratégie long-courrier reposant sur la location de deux Airbus A321 XLR. La concurrence apportée par de nouveaux transporteurs doit donc être appréciée en même temps que l’effort public visant à accroître l’autonomie commerciale d’Air Seychelles.

Des informations essentielles restent néanmoins à confirmer : date de démarrage de Seychelles–Moscou par ATCL, rotations, horaires, appareil, autorisations russes, créneaux, droits cargo, accords de partage de codes, tarifs et mécanisme garantissant l’exploitation annuelle. Les publications disponibles ne permettent pas non plus de mesurer l’effet attendu sur Air Seychelles ou Aeroflot, ni d’établir que le droit de cinquième liberté est déjà exercé.

Le succès se mesurera à la régularité du service, pas au droit accordé

Un scénario favorable verrait Air Tanzania convertir le droit obtenu en un service annuel régulier et suffisamment rempli. Les Seychelles gagneraient alors une architecture supplémentaire de connexion vers la Russie, tandis que la Tanzanie pourrait capter une partie des flux touristiques vers l’océan Indien et l’Afrique de l’Est.

Un scénario intermédiaire verrait la liaison être lancée avec une fréquence limitée ou ajustée selon la demande. La cinquième liberté améliorerait la flexibilité commerciale d’ATCL sans modifier profondément la structure du marché. Un scénario défavorable apparaîtrait si les volumes, les coûts long-courriers ou les contraintes réglementaires limitaient l’exploitation, laissant le droit sous-utilisé.

Les indicateurs à suivre sont précis : annonce officielle du lancement Seychelles–Moscou, fréquence réellement opérée toute l’année, capacités offertes, coefficients de remplissage lorsqu’ils sont publiés, évolution des arrivées russes et tanzaniennes, tarifs, trafic de correspondance via Dar es Salaam, fret, effets sur les services existants et part des compagnies africaines dans la connectivité internationale de l’archipel.

Les documents qui fondent l’enquête

  • Présidence des Seychelles, Conseil des ministres du 12 août 2026 : ratification de 33 accords bilatéraux, maintien d’une libéralisation gérée et octroi à Air Tanzania de droits de cinquième liberté sur l’axe Tanzanie–Seychelles–Russie sous condition d’un service Seychelles–Moscou toute l’année.
  • Ministère seychellois des Transports, Ports et Aviation civile, 3 mai 2026 : inauguration de la liaison Air Tanzania entre Dar es Salaam et les Seychelles, trois fois par semaine.
  • Ministère seychellois des Affaires étrangères et de la Diaspora, 26 mai 2025 : relations Tanzanie–Seychelles et accord bilatéral de services aériens paraphé en 2013.
  • Autorité tanzanienne de l’aviation civile, état des accords bilatéraux publié en 2026 : cadre historique Tanzanie–Seychelles.
  • Organisation de l’aviation civile internationale : définition et portée de la cinquième liberté de l’air.
  • Présidence des Seychelles, communications d’avril à août 2026 : diversification des routes vers la Russie et stratégie long-courrier d’Air Seychelles.
  • Bureau national des statistiques des Seychelles, semaine se terminant le 30 août 2026 : 232 342 visiteurs depuis le début de l’année, en baisse de 8,6 %.
  • Fonds monétaire international, consultation Article IV 2026 : dépendance aux hubs du Golfe et vulnérabilité aux perturbations aériennes.
  • Commission africaine de l’aviation civile : documentation sur le SAATM et les droits de cinquième liberté intra-africains.

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