Le 70 % du groupe 3 fait entrer l’accord dans sa phase la plus sensible

Depuis le 4 août 2026, le Cameroun applique la onzième phase du démantèlement tarifaire prévu par l’Accord de partenariat économique intérimaire avec l’Union européenne. Le communiqué du ministre des Finances fixe la réduction du droit de douane à 100 % pour les produits des groupes 1 et 2 et à 70 % pour ceux du groupe 3. Le fait est établi par l’administration douanière camerounaise et corroboré par le Conseil national des chargeurs du Cameroun. La nouvelle étape n’instaure donc pas une zone de libre-échange intégrale : elle approfondit une ouverture graduelle réservée aux produits d’origine européenne satisfaisant aux conditions d’éligibilité de l’accord.

Le groupe 3 concentre la partie la plus sensible du calendrier. Les documents camerounais y rangent notamment, selon les nomenclatures utilisées, carburants, ciment, véhicules de tourisme et de transport de personnes, motocycles, certaines céréales, produits céramiques, produits sidérurgiques et équipements électroniques. Le passage de 60 % à 70 % réduit davantage la protection tarifaire sur des marchés où se croisent recettes publiques, coût de la consommation et concurrence pour la production locale.

Dix ans de démantèlement, une ouverture asymétrique assumée

L’APE intérimaire a été négocié en 2007, ratifié par Yaoundé en juillet 2014 et appliqué provisoirement à partir du 4 août 2014. Le démantèlement côté camerounais a commencé en août 2016. Son architecture est asymétrique : les exportations camerounaises accèdent au marché européen en franchise de droits et sans contingent, tandis que le Cameroun ne libéralise progressivement qu’environ 80 % des catégories de marchandises originaires de l’Union européenne. Environ 20 % des produits restent exclus afin de préserver des filières sensibles et une partie des recettes fiscales.

Le calendrier MINFI-Douanes montre la progression : les groupes 1 et 2 ont atteint l’exonération complète ; le groupe 3 avance par paliers de dix points, de 40 % pendant la huitième phase à 50 %, puis 60 % et désormais 70 %. Sous réserve du maintien du calendrier annoncé, il doit ensuite passer à 80 %, 90 % puis 100 %. L’enjeu de 2026 tient donc moins à une décision surprise qu’au fait que les produits fiscalement les plus sensibles entrent dans une phase avancée de libéralisation.

Le caractère bilatéral reste stratégique pour l’Afrique centrale. Le Cameroun est le seul État de la région à appliquer cet APE intérimaire avec l’Union européenne, conçu comme une étape vers un accord régional. Il doit donc articuler préférences européennes, règles de la CEMAC et ambitions de la ZLECAf sans traiter ces cadres comme s’ils étaient interchangeables.

Ce que la onzième phase change réellement à la frontière

Pour un importateur, le bénéfice n’est ni automatique ni général. Il concerne les marchandises classées dans les listes éligibles, originaires de l’Union européenne et accompagnées des preuves d’origine requises. Le démantèlement porte sur le droit de douane à l’importation ; les autres prélèvements ne disparaissent pas nécessairement. La baisse réelle du coût rendu au Cameroun dépend donc du code tarifaire, de l’origine préférentielle, de la valeur en douane, du transport et des taxes intérieures. Présenter le taux de 70 % comme une baisse mécanique de 70 % du prix payé par le consommateur serait incorrect.

L’intérêt est plus direct pour les entreprises qui importent des machines, intrants ou demi-produits non disponibles localement. Le MINEPAT a déjà relevé une hausse des importations sous préférence APE pour les engrais, appareils et outillages, matériaux industriels, clinker, pâte à papier et certains véhicules. Les moyennes entreprises constituent aussi une part importante des bénéficiaires. L’accord peut donc réduire des coûts de production, mais ce gain ne devient compétitivité que s’il alimente investissement, productivité et transformation locale.

Du côté des exportations, l’avantage tarifaire européen existe depuis le début de l’accord. La Commission européenne indique qu’en 2025 le Cameroun demeure son principal partenaire commercial en Afrique centrale et que le commerce bilatéral a progressé depuis 2014. Le cacao et ses produits dominent les ventes camerounaises vers l’UE, avec une progression des produits transformés. Cette évolution est compatible avec une montée en gamme, sans démontrer que l’APE en est à lui seul la cause.

Moins de droits, mais une facture fiscale qui s’accumule

Le coût budgétaire est documenté. Le rapport économique du Cameroun pour 2024 évalue à 88,3 milliards de FCFA la moins-value fiscale cumulée liée à l’APE Cameroun-UE au 31 décembre 2024, contre 70,5 milliards à fin 2023. L’État y voit des droits non perçus ; les entreprises et ménages bénéficiaires peuvent y voir une réduction de coût. Les deux lectures sont compatibles, sans garantie que l’intégralité de l’économie tarifaire soit répercutée sur les prix ou convertie en investissement.

L’entrée du groupe 3 à 70 % augmente la sensibilité de l’équation, car il comprend des marchandises à rendement fiscal élevé. Il apparaît plausible que la moins-value annuelle continue de progresser si les volumes importés restent dynamiques et si les produits concernés utilisent effectivement la préférence. Mais aucun chiffre officiel consolidé sur le coût budgétaire propre à la onzième phase n’est encore publié. Toute estimation ex ante devrait préciser volumes, valeurs en douane, droits initiaux et taux d’utilisation réel.

Le bilan ne peut toutefois se limiter au manque à gagner douanier. Si des intrants moins chers stimulent production formelle, profits, emploi ou TVA intérieure, une partie de la perte à la frontière peut être compensée ailleurs. À l’inverse, si la préférence favorise surtout des importations substituables à une production nationale, elle peut fragiliser certaines entreprises sans créer de base fiscale nouvelle.

Pour l’industrie camerounaise, l’APE n’est utile que s’il abaisse les coûts de production

Du point de vue africain, la question décisive est celle de la transformation productive. Une baisse tarifaire sur une machine, un engrais ou un intrant industriel peut soutenir l’industrialisation si elle accélère l’investissement, améliore la qualité ou permet de produire localement à un coût plus compétitif. Elle devient moins stratégique lorsqu’elle favorise surtout l’importation de biens finis sans création de capacités. Le Cameroun doit donc distinguer les importations qui renforcent l’appareil productif de celles qui accentuent une dépendance commerciale.

Le MINEPAT indique que le suivi de l’accord a déjà conduit à des mesures d’import-substitution et de compétitivité, tandis que l’Union européenne finance des programmes d’appui aux chaînes de valeur et au secteur privé. Ces instruments sont nécessaires : un accord commercial ne construit ni usine, ni laboratoire de conformité, ni chaîne logistique par lui-même. La performance dépend aussi de l’énergie, du financement des PME, des infrastructures, des normes et de la capacité à accéder aux marchés.

La onzième phase est enfin un test d’intégration continentale. Le Cameroun peut utiliser des intrants européens moins coûteux pour fabriquer des biens destinés à la CEMAC ou à la ZLECAf, mais sa compétitivité ne peut durablement reposer sur une préférence extérieure. L’objectif stratégique reste d’augmenter la valeur ajoutée produite localement et, lorsque possible, la part des fournisseurs africains.

Recettes, origine, concurrence : les inconnues qui empêchent un bilan définitif

Plusieurs données manquent pour apprécier l’effet précis de la onzième phase. L’administration ne publie pas encore d’estimation consolidée de la perte de recettes supplémentaire attendue entre août 2026 et août 2027. Le communiqué de lancement ne détaille pas non plus la valeur annuelle des importations du groupe 3 qui bénéficieront effectivement de la préférence, ni le nombre d’entreprises utilisatrices. Les listes tarifaires existent, mais leur exploitation économique exige de les croiser avec les déclarations douanières et les preuves d’origine réellement acceptées.

Il reste également à mesurer la répercussion de la préférence. Une réduction du droit peut être absorbée par l’importateur, partagée avec le distributeur, transmise au consommateur ou utilisée pour financer un investissement. Sans données de prix et de marge avant et après application du régime, aucune conclusion générale n’est possible. De même, une hausse des importations européennes ne prouve pas automatiquement l’éviction d’une production camerounaise : il faut comparer capacités locales, prix, qualité et disponibilité de substituts.

La cohérence avec les autres cadres africains doit enfin être suivie. Règles d’origine, tarif extérieur commun de la CEMAC et ZLECAf répondent à des logiques différentes. La publication régulière de données sur l’utilisation des préférences, les bénéficiaires, les pertes fiscales et l’impact industriel serait décisive pour transformer un débat souvent idéologique en évaluation vérifiable.

Vers 2030, le Cameroun devra convertir l’ouverture en capacité productive

Si le calendrier est maintenu, le groupe 3 doit encore progresser vers l’exonération complète. Dans le scénario le plus favorable, la baisse des droits réduit le coût des équipements et intrants, les entreprises investissent davantage, la transformation locale progresse et les exportations à plus forte valeur ajoutée compensent progressivement une partie de la perte de recettes de frontière. La progression du cacao transformé montre qu’une montée en gamme est possible, sans permettre d’attribuer ce résultat au seul accord.

Un scénario intermédiaire verrait le Cameroun gagner en fluidité commerciale tout en restant dépendant d’importations européennes pour une part importante de ses besoins. Dans un scénario défavorable, la libéralisation avancerait plus vite que la compétitivité domestique, avec une érosion fiscale et une pression accrue sur certaines filières sans expansion suffisante des exportations.

La onzième phase doit donc être traitée comme un jalon de politique économique, pas comme une simple opération douanière. La question stratégique est de savoir ce que le Cameroun construit pendant que la protection diminue. Les indicateurs à suivre sont concrets : investissement productif, contenu local, valeur ajoutée manufacturière, exportations transformées, fournisseurs africains, emploi formel, recettes intérieures et utilisation effective des préférences.

Les documents qui fondent l’enquête

• Ministère des Finances du Cameroun / Direction générale des Douanes, communiqué radio-presse n° 00001190 du 4 août 2026 : entrée dans la 11e phase, démantèlement à 100 % pour les groupes 1 et 2 et à 70 % pour le groupe 3.

• Conseil national des chargeurs du Cameroun, note technique d’août 2026 : présentation de la 11e phase, catégories de produits et conditions générales du régime préférentiel.

• MINEPAT, Rapport sur l’économie camerounaise en 2024 : moins-value fiscale cumulée de 88,3 milliards de FCFA à fin 2024, structure des importations et profil des entreprises bénéficiaires.

• MINEPAT / MINFI-DGD, Rapport sur l’économie camerounaise en 2023 : calendrier de démantèlement tarifaire, composition du groupe 3 et moins-value cumulée de 70,5 milliards de FCFA à fin 2023.

• Commission européenne, relations commerciales avec l’Afrique centrale, données 2025 : place du Cameroun dans les échanges UE-Afrique centrale, évolution du commerce bilatéral et structure des exportations camerounaises.

• Délégation de l’Union européenne au Cameroun, documentation sur l’APE intérimaire : accès en franchise de droits et sans contingent pour les exportations camerounaises, libéralisation graduelle d’environ 80 % des importations européennes et maintien d’environ 20 % de produits sensibles hors démantèlement.

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