En 2026, eLankidetza a mobilisé 5,9 M€ d’aide humanitaire et annonce que 60 % des fonds se dirigent vers des crises africaines. Le véritable test porte sur les crises prolongées et sur le pouvoir réellement confié aux organisations locales.

L’Afrique devient le principal point d’ancrage humanitaire basque

Le Pays basque a choisi en 2026 de concentrer une part majeure de son effort humanitaire sur des crises africaines durablement sous-financées. Le 20 août, eLankidetza – Agence basque de coopération et de solidarité – indiquait avoir mobilisé 5,9 millions d’euros à travers trois canaux : projets d’action humanitaire, stratégies pluriannuelles et aides directes. L’agence précisait que 60 % de ces aides seraient dirigées vers des crises africaines.

Ce choix n’est pas une inflexion improvisée en cours d’année. La résolution de mars 2026 qui encadre les aides humanitaires réservait déjà une place particulière à l’Afrique : sur 5,5 millions d’euros ouverts aux deux principales modalités, au moins six adjudications de projets et une stratégie devaient concerner le continent, indépendamment de leur ordre de classement dès lors que les conditions réglementaires étaient remplies. La priorité africaine est donc à la fois budgétaire et procédurale.

Pour l’Afrique, l’enjeu dépasse le volume absolu, modeste à l’échelle des besoins mondiaux. Il tient à la manière dont une coopération décentralisée européenne choisit ses crises, répartit le pouvoir d’exécution et accepte de financer des contextes qui attirent moins l’attention internationale.

Une architecture de 5,5 millions d’euros, complétée par des aides directes

Le dispositif repose d’abord sur deux enveloppes formalisées par eLankidetza. La première, dotée de 2,3 millions d’euros, finance des projets humanitaires d’un an, jusqu’à 200 000 euros par intervention. La seconde, dotée de 3,2 millions, finance des stratégies de deux ans, pour des montants compris entre 500 000 et 800 000 euros.

Au 20 août, 2 179 308 euros avaient été attribués à onze projets. Six devaient être exécutés en Afrique : deux en République démocratique du Congo, un en Ouganda, un en Éthiopie, un dans les camps de réfugiés sahraouis et un au Soudan du Sud. Les cinq autres concernaient le Liban, Gaza, le Mexique et le Venezuela. Dans la modalité des stratégies, 3 199 999 euros avaient été attribués à quatre interventions, toutes africaines : République arabe sahraouie démocratique, Ouganda, Niger et Nigeria.

Les montants montrent que la priorité africaine ne résulte pas seulement d’un quota minimal prévu par la convocation. Elle se traduit dans la sélection effectivement publiée. La somme globale annoncée, 5,9 millions d’euros, inclut en outre des aides directes qui complètent ces deux appels. Les documents publics permettent donc d’établir la structure générale du financement, mais pas encore un tableau consolidé donnant, pour chaque euro engagé en 2026, sa destination géographique finale.

Les crises prolongées deviennent un critère politique de sélection

Le deuxième marqueur du dispositif est le ciblage des crises prolongées, c’est-à-dire des situations où les besoins persistent alors que l’attention médiatique, la mobilisation diplomatique ou les financements restent insuffisants. Dans la convocation des projets, eLankidetza indique que 36,68 % des fonds attribués concernent des crises prolongées identifiées comme telles au niveau européen. Sont notamment citées l’Ouganda, la crise des réfugiés sahraouis et le Soudan du Sud, auxquels s’ajoute le Venezuela hors d’Afrique.

Dans la modalité des stratégies, la concentration est encore plus nette : 75 % des financements se dirigent vers des crises prolongées, principalement celles de la République arabe sahraouie démocratique, du Niger et de l’Ouganda. Cette orientation rejoint la logique européenne des « crises oubliées », qui cherche à repérer des situations où la gravité des besoins se combine à une faiblesse persistante de l’attention ou de la réponse internationale.

La convergence doit cependant être formulée avec précision. Les catégories européennes évoluent selon les évaluations annuelles et toutes les crises financées par le Pays basque ne relèvent pas d’un même classement. Il est établi que l’agence basque utilise l’insuffisance de financement et d’attention comme critère de priorité ; il serait excessif d’en déduire que l’ensemble de sa programmation africaine est mécaniquement déterminé par la Commission européenne.

La localisation de l’aide modifie le rapport entre bailleur et acteurs africains

Le choix le plus structurant concerne peut-être moins les pays retenus que l’identité de ceux qui exécutent l’aide. Dans les onze projets d’un an, sept organisations locales doivent mettre en œuvre 41,47 % du budget attribué. Dans les quatre stratégies de deux ans, six entités locales doivent gérer 57,45 % du financement. eLankidetza compare ces proportions à la référence de 25 % associée aux engagements de localisation du Grand Bargain.

Ces chiffres documentent un transfert significatif de capacité de gestion vers des acteurs présents dans les territoires concernés. Ils ne démontrent toutefois pas, à eux seuls, un transfert équivalent du pouvoir de décision. Gérer une part du budget, définir la stratégie, contrôler les indicateurs, négocier avec le bailleur et décider d’une prolongation sont des fonctions différentes.

Pour une lecture afrocentrée, c’est précisément là que se situe le test. La localisation devient stratégique lorsqu’elle renforce durablement les organisations africaines : capacité administrative, accès direct aux financements, expertise technique, gouvernance locale, continuité des équipes et possibilité de fixer elles-mêmes les priorités. Elle reste plus limitée lorsqu’un acteur local demeure essentiellement sous-traitant d’une organisation extérieure. Les données publiées par eLankidetza montrent une progression du financement local ; elles ne permettent pas encore d’évaluer l’ensemble de cette chaîne de pouvoir.

RDC, Ouganda, Niger : derrière les enveloppes, des crises de nature différente

La programmation africaine agrège des contextes qui ne sont ni interchangeables ni réductibles à une seule lecture sécuritaire. En République démocratique du Congo, les interventions s’inscrivent dans un environnement de déplacements massifs, d’affrontements armés et de besoins de protection. En Ouganda, une partie de l’enjeu est liée à l’accueil durable de populations réfugiées et à la pression exercée sur les services locaux. Au Soudan du Sud, conflit, violences, instabilité économique, déplacements et insécurité alimentaire se combinent à des chocs climatiques.

Le Niger et le Nigeria posent d’autres configurations, où l’insécurité, les déplacements, la vulnérabilité alimentaire et l’accès aux services essentiels se superposent. Les camps de réfugiés sahraouis renvoient, eux, à une crise de très longue durée, politiquement non résolue et dépendante d’une aide extérieure régulière.

Cette diversité justifie l’approche par stratégies pluriannuelles : une crise prolongée ne se traite pas uniquement comme une succession d’urgences. Elle exige la protection immédiate, mais aussi le renforcement des mécanismes locaux, la sécurité alimentaire, l’accès aux droits et une meilleure capacité à absorber les chocs. Le risque, inversement, serait de transformer l’humanitaire en substitut permanent à une solution politique que l’aide ne peut produire.

Ce que le financement basque ne permet pas encore de conclure

Plusieurs limites documentaires doivent être maintenues. Premièrement, le chiffre de 60 % donne une orientation géographique agrégée, mais les sources publiques consultées ne fournissent pas encore une ventilation consolidée de la totalité des 5,9 millions d’euros par pays, organisme d’exécution et type de dépense. Deuxièmement, les pourcentages de financement confiés aux organisations locales ne disent pas quelle part de ces organisations reçoit les fonds directement du bailleur et quelle part transite par une structure partenaire.

Troisièmement, aucun document public ne permet encore d’établir l’effet causal des financements 2026 sur les indicateurs humanitaires : mortalité évitée, personnes protégées, accès aux soins, sécurité alimentaire ou résilience. Les aides viennent d’être attribuées ou sont encore en cours d’exécution. La performance devra donc être évaluée ultérieurement.

Enfin, l’utilisation de la notion de crise prolongée ne doit pas conduire à hiérarchiser politiquement les souffrances. Elle sert à corriger un déficit d’attention et de financement, pas à affirmer qu’un contexte serait intrinsèquement plus légitime qu’un autre. Le principe humanitaire reste celui d’une réponse fondée sur les besoins.

La coopération décentralisée peut devenir un laboratoire de souveraineté humanitaire

Si la tendance engagée en 2026 se confirme, plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Le plus favorable verrait eLankidetza consolider des partenariats directs avec des organisations africaines, augmenter la part des financements pluriannuels et publier des données permettant de suivre non seulement les montants, mais aussi le degré réel de contrôle local sur la conception et l’évaluation des programmes.

Un deuxième scénario serait celui d’une priorité africaine stable mais essentiellement quantitative : davantage de financements vers le continent sans modification profonde des rapports de pouvoir entre bailleurs, ONG internationales et organisations locales. Dans ce cas, l’effet serait utile pour les populations bénéficiaires mais plus limité sur la souveraineté opérationnelle des acteurs africains.

Le troisième scénario dépend de la contraction mondiale de l’aide. La hausse des besoins et le recul de plusieurs grands donateurs rendent les financements régionaux et décentralisés plus importants, mais ils ne peuvent remplacer les volumes mobilisés par les États, l’Union européenne ou les Nations unies. Leur valeur stratégique tient alors à leur capacité à protéger des crises négligées, financer plus souplement des acteurs locaux et expérimenter des modalités que de plus grands bailleurs peuvent ensuite reprendre.

Les documents publics établissent une priorité africaine, pas encore son impact final

Le socle documentaire est robuste sur les décisions de financement. La résolution publiée au Bulletin officiel du Pays basque établit une enveloppe de 5,5 millions d’euros pour les projets et stratégies humanitaires de 2026, ainsi qu’une réservation minimale en faveur d’interventions africaines. Les pages officielles des deux convocations précisent les plafonds par projet, les modalités et la priorité accordée à l’Afrique.

La communication d’eLankidetza du 20 août documente les attributions : 2 179 308 euros pour onze projets, 3 199 999 euros pour quatre stratégies, les pays concernés, le poids des crises prolongées et la part de budget confiée à des acteurs locaux. Les documents européens permettent de replacer ce choix dans le cadre plus large des crises oubliées et des besoins humanitaires persistants en Afrique.

Ce corpus suffit pour établir une orientation politique et budgétaire claire. Il ne suffit pas encore pour mesurer les résultats sur le terrain ni pour conclure que la localisation financière s’est transformée partout en autonomie décisionnelle. C’est sur ces deux dimensions — résultats humanitaires et pouvoir local — que devra porter l’évaluation future.

Sources institutionnelles retenues

• eLankidetza – Agence basque de coopération et de solidarité — bilan des financements humanitaires 2026, 20 août 2026.

• Bulletin officiel du Pays basque — résolution du 9 mars 2026 établissant les bases et la convocation des aides à l’action humanitaire.

• eLankidetza / Gouvernement basque — appel 2026 aux projets d’action humanitaire, enveloppe de 2,3 M€.

• eLankidetza / Gouvernement basque — appel 2026 aux stratégies d’action humanitaire, enveloppe de 3,2 M€.

• Bulletin officiel du Pays basque — résolution du 13 juillet 2026 attribuant les aides aux stratégies humanitaires.

• Commission européenne, DG ECHO — évaluation 2026 des crises oubliées et documents opérationnels humanitaires pour l’Afrique.

• Commission européenne, DG ECHO — informations 2026 sur les besoins humanitaires au Soudan du Sud, au Niger, au Nigeria et dans la Corne de l’Afrique.

• eLankidetza — note du 31 août 2026 sur la priorité accordée aux crises prolongées et la protection des acteurs humanitaires.

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