Au Panamá, l’architecture informationnelle du gouvernement s’est concentrée de manière spectaculaire sur l’instrumentalisation d’un événement sportif mondial pour générer du capital de sympathie à bon compte, masquant ainsi une lutte féroce et souterraine pour le contrôle du pouvoir législatif et économique. Par le Décret Exécutif n° 19 en date du 16 juin 2026, le président José Raúl Mulino a officiellement ordonné la fermeture complète de toutes les administrations publiques (à l’échelle nationale et municipale) à partir de 14h00 le mercredi 17 juin. La justification officielle, diffusée à grand renfort de communication présidentielle : permettre à tous les fonctionnaires et serviteurs de l’État de soutenir devant leurs écrans la sélection nationale de football lors de son premier match très attendu de la Coupe du Monde 2026, disputé contre le Ghana au stade de Toronto.
Seules les institutions assurant des services d’urgence absolue et la continuité logistique (hôpitaux, forces publiques, douanes, et l’intouchable Autorité du Canal de Panamá) ont été exemptées de ce jour férié déguisé. Le président Mulino a lui-même alimenté l’effervescence et le chauvinisme national avec son slogan “¡Vamos Panamá !” diffusé frénétiquement sur la plateforme X. Pour un analyste rigoureux des dynamiques de pouvoir et de l’ingénierie du consentement, cette manœuvre de panem et circenses (du pain et des jeux) est un cas d’école flagrant. En utilisant la vitrine de la Coupe du Monde, le gouvernement crée un unanimisme patriotique de façade, artificiel et temporaire, destiné à pacifier un mécontentement social latent. Comme l’indiquent les communiqués de la présidence, l’État tente d’aligner le destin de la nation sur la performance d’onze joueurs sur le terrain.
Pendant que la “Marea Roja” (la marée rouge, surnom des fervents supporters panaméens) est célébrée et institutionnalisée, au point que même l’Órgano Judicial a émis une directive demandant à son personnel de se vêtir de rouge en signe d’allégeance, l’arrière-boutique de l’Assemblée nationale panaméenne est le théâtre d’un bras de fer critique pour la survie du modèle économique du pays. L’enjeu central est l’élection hautement stratégique de la nouvelle direction de l’Assemblée nationale, prévue pour la session inaugurale du 1er juillet 2026.
La candidature controversée de la députée Shirley Castañedas, propulsée sans équivoque par le parti Realizando Metas (RM) du président Mulino, a été officialisée et monopolise les tractations de couloir. Les débats parlementaires intenses, captés par les transmissions en direct de l’Assemblée, mettent en évidence les luttes d’influence profondes, les accusations à peine voilées d’achats de votes et le clientélisme persistant qui caractérisent la vie politique du pays. Un député de l’opposition rappelait avec amertume lors des plénières de juin que la présidence de l’Assemblée s’était jouée précédemment à seulement trois voix d’écart, soulignant la fragilité et la vénalité du système législatif.
De surcroît, les scandales de grande corruption structurelle refont invariablement surface lors de ces séances électriques. Certains députés ont dénoncé avec virulence l’absence totale de condamnations pénales fermes près de dix ans après le séisme du méga-scandale de pots-de-vin d’Odebrecht, prouvant l’inefficacité ou la complicité d’une justice aux ordres. D’autres parlementaires ont ciblé le monopole abusif exercé par la société Panama Ports sur les infrastructures logistiques clés du pays, qualifiant le renouvellement de cette concession de spoliation directe des richesses du peuple panaméen et de pillage néocolonial.
L’architecture politique et économique panaméenne reste ainsi profondément figée dans un schéma extractiviste. Une oligarchie marchande, bancaire et politique s’accapare impunément la rente phénoménale générée par la logistique du Canal et les zones franches, tandis que les classes ouvrières (notamment la forte communauté afro-antillaise de la province de Colón, frappée par un sous-développement endémique et la violence) sont laissées pour compte. L’attention populaire est systématiquement et cyniquement détournée vers le spectacle sportif, évitant ainsi le risque d’une véritable demande de reddition de comptes.

