En août 2026, le Pakistan réactive en parallèle ses relations avec Dakar et Kinshasa. Le Sénégal reste surtout un canal diplomatique, économique et multilatéral ; la RDC ouvre, elle, un volet de défense formalisé par mémorandum.

En quarante-huit heures, Islamabad ouvre deux portes africaines

Entre le 10 et le 11 août 2026, Islamabad a activé presque simultanément deux canaux africains de nature différente. Le 10 août, le vice-Premier ministre et ministre pakistanais des Affaires étrangères, Mohammad Ishaq Dar, s’est entretenu avec le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi. Le lendemain, il a parlé avec le ministre sénégalais de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères, Cheikh Niang. Avec Dakar, le communiqué insiste aussi sur la coordination multilatérale, notamment aux Nations unies.

La séquence congolaise a ensuite pris une dimension plus concrète. Le 21 août, une délégation de défense de la RDC conduite par le lieutenant-général Jules Banza Mwilambwe a été reçue à Rawalpindi par le maréchal Syed Asim Munir. Les deux parties ont signé un mémorandum destiné à élargir la coopération de défense et de sécurité. Le titre du référentiel est donc fondé, mais les deux canaux ne sont pas symétriques : le Sénégal reste surtout diplomatique et économique ; la RDC dispose désormais d’un instrument sécuritaire formalisé.

Deux relations différentes, une même politique africaine

Ces contacts s’inscrivent dans une politique africaine plus large. Le ministère pakistanais des Affaires étrangères rappelle que l’« Engage Africa Policy », lancée en 2019, a conduit à l’ouverture de nouvelles missions au Rwanda, en Côte d’Ivoire, en Ouganda, à Djibouti et au Ghana. Le ministère du Commerce poursuit parallèlement sa « Look Africa Policy Initiative », axée sur l’accès aux marchés, les missions commerciales et la création de mécanismes avec des ensembles régionaux africains.

Le ministère du Commerce chiffre le commerce Pakistan-Afrique à 4,85 milliards de dollars en 2024-2025, dont 2,61 milliards d’importations pakistanaises et 2,24 milliards d’exportations. Le Sénégal occupe une place ancienne : relations diplomatiques depuis 1960, ambassade pakistanaise à Dakar depuis 1966, Commission ministérielle conjointe créée en 2001 et Conseil d’affaires créé en 2017. Dakar figure aussi parmi les marchés prioritaires de Look Africa.

La relation avec la RDC suit une autre trajectoire. Elle repose moins sur une densité économique documentée que sur une longue histoire de sécurité internationale : des contingents pakistanais ont servi pendant plus de vingt ans au sein de la MONUC puis de la MONUSCO, particulièrement au Sud-Kivu. Leur retrait de cette province en 2024 a clos une présence opérationnelle majeure sans effacer les liens institutionnels entre Islamabad et Kinshasa.

Au Sénégal, le canal est d’abord diplomatique et multilatéral

L’échange du 11 août entre Ishaq Dar et Cheikh Niang doit être lu avec précision. Le ministère pakistanais indique que les deux ministres ont réaffirmé leur volonté de renforcer les relations dans les domaines d’intérêt commun et d’intensifier leur coopération dans les enceintes multilatérales, en particulier aux Nations unies. Aucun nouvel accord commercial, sécuritaire ou financier n’a été annoncé.

Ce choix du multilatéralisme compte. Cheikh Niang dirige depuis juin 2026 un ministère associant explicitement intégration africaine et politique étrangère, tandis que Dakar assume des responsabilités régionales accrues. Pour Islamabad, maintenir ce canal signifie donc dialoguer avec un acteur engagé dans la CEDEAO, l’Union africaine, l’OCI et l’ONU.

Le potentiel économique existe aussi. Look Africa cite le Sénégal parmi ses marchés prioritaires et prévoit une représentation commerciale renforcée. Mais rien ne permet encore d’affirmer qu’une nouvelle session de la Commission ministérielle conjointe, une mission d’affaires, un accord tarifaire ou une coopération de défense aient été décidés. Le contact constitue un signal politique de continuité, pas encore un paquet bilatéral mesurable.

En RDC, le contact politique débouche sur un accord de défense

Le canal congolais évolue plus vite. Lors de son échange avec Félix Tshisekedi le 10 août, Ishaq Dar a présenté les contours de l’accord de défense de La Mecque conclu entre le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Türkiye, tout en discutant d’un renforcement des relations Pakistan-RDC et d’échanges de haut niveau. Onze jours plus tard, la visite du chef d’état-major général congolais à Rawalpindi donne à cette relance une traduction institutionnelle.

Selon les communications officielles pakistanaises, les entretiens du 21 août ont porté sur l’environnement sécuritaire régional et les moyens d’élargir la coopération de défense et de sécurité. Le mémorandum signé vise précisément cet objectif. Jules Banza Mwilambwe a aussi rencontré les chefs de la marine et de l’armée de l’air pakistanaises, signe d’un dialogue interarmées.

Il serait toutefois excessif de transformer ce texte en pacte de défense. Le mémorandum intégral n’est pas public. Aucune clause d’assistance mutuelle, aucun déploiement pakistanais, aucun contrat d’armement, aucun volume de formation ni calendrier d’exercices conjoints n’est annoncé. La RDC n’est pas partie à l’accord de La Mecque. Le rapprochement bilatéral s’ajoute, en revanche, à l’engagement multilatéral du Pakistan sur la RDC au Conseil de sécurité et à son historique de maintien de la paix.

Pour l’Afrique, la valeur dépendra du transfert de capacités

Du point de vue africain, l’enjeu n’est pas de compter les visites ou les mémorandums, mais de mesurer ce que ces relations produisent en souveraineté réelle. Une coopération Sud-Sud utile devrait accroître les compétences, l’autonomie de décision, la maintenance locale, la formation des cadres et, lorsque des équipements sont concernés, la capacité de les intégrer sans dépendance durable.

Au Sénégal, le potentiel se situe d’abord dans la diplomatie économique. La relation gagnerait en profondeur si elle favorise coentreprises, transferts technologiques, transformation locale et circulation réciproque des entreprises plutôt qu’une simple hausse des ventes pakistanaises.

En RDC, l’exigence est plus sensible. Toute coopération sécuritaire devrait être évaluée à partir des priorités congolaises : professionnalisation des FARDC, chaîne de commandement, formation technique, logistique, maintenance et maîtrise nationale des équipements. La longue expérience pakistanaise du maintien de la paix constitue un actif, mais elle ne garantit pas l’efficacité d’un partenariat bilatéral. Le meilleur indicateur sera la part de capacités qui demeure effectivement en Afrique.

Le mot « renforcer » ne dit ni volumes ni obligations

Plusieurs inconnues empêchent de mesurer la portée réelle de la séquence. Pour le Sénégal, le communiqué du 11 août ne détaille ni secteurs prioritaires nouveaux, ni enveloppes, ni calendrier de visite, ni date de réunion des mécanismes bilatéraux existants. Les données commerciales officielles publiées sur la relation sont en outre antérieures à la séquence actuelle.

Pour la RDC, la principale lacune est le mémorandum du 21 août lui-même. Son champ général est connu, mais son texte, sa durée, sa gouvernance, son financement et ses annexes éventuelles ne sont pas publics. Il n’est donc pas possible d’établir si l’effort portera principalement sur la formation, la logistique, le renseignement, les industries de défense ou les équipements.

Aucune source publique consultée au 12 septembre ne confirme un retour de contingents pakistanais en RDC hors mandat multilatéral, l’ouverture d’une base, une livraison d’armes ou un engagement automatique de défense. De même, la présentation de l’accord de La Mecque à Félix Tshisekedi ne signifie pas que Kinshasa l’ait rejoint. Parler d’une stratégie sécuritaire pakistanaise unique pour le Sénégal et la RDC dépasserait donc les preuves disponibles.

Trois trajectoires diront si ces ouvertures deviennent stratégiques

Premier scénario : Islamabad institutionnalise les deux relations. Avec Dakar, la Commission ministérielle conjointe et le Conseil d’affaires sont relancés ; avec Kinshasa, le mémorandum débouche sur des programmes de formation, des échanges d’experts et des mécanismes de suivi. La séquence d’août deviendrait alors le début d’un approfondissement durable.

Deuxième scénario : le canal congolais progresse surtout par la défense tandis que le canal sénégalais reste diplomatique et commercial. Le Pakistan consoliderait deux formes d’influence différentes, cohérentes avec Engage Africa, mais dont le bénéfice africain dépendrait du contenu des contrats et du transfert de compétences.

Troisième scénario : les contacts restent ponctuels. Sans réunions, budgets, projets ni indicateurs, les appels et le mémorandum resteraient des marqueurs de bonne volonté. Les signaux à surveiller sont donc précis : prochaine session Pakistan-Sénégal, missions économiques, évolution des échanges, mise en œuvre du mémorandum Pakistan-RDC, formations annoncées et éventuels projets de coopération industrielle. Pour les États africains, la diversification des partenaires ne produit de souveraineté que si les accords restent transparents, comparables et gouvernés à partir des priorités nationales.

Des sources publiques établissent la relance, pas encore ses résultats

Le socle factuel est solide. Le ministère pakistanais des Affaires étrangères documente les entretiens d’Ishaq Dar avec Félix Tshisekedi et Cheikh Niang les 10 et 11 août. Radio Pakistan, relayant les informations militaires officielles, documente la visite de Jules Banza Mwilambwe à Rawalpindi et la signature du mémorandum de défense du 21 août.

Les pages institutionnelles pakistanaises sur l’Afrique et la politique Look Africa replacent le Sénégal dans une architecture ancienne de commissions, de coopération commerciale et de formation. Le Year Book 2024-2025 du ministère du Commerce fournit le cadre chiffré le plus récent identifié pour les échanges Pakistan-Afrique. Les Nations unies documentent enfin l’histoire du contingent pakistanais en RDC et le rôle toujours central de la MONUSCO dans la stabilisation de l’Est.

Ces sources établissent la relance des canaux. Elles ne permettent pas encore de mesurer des résultats économiques au Sénégal ni l’exécution concrète du mémorandum avec la RDC. La distinction entre intention, instrument signé et capacité effectivement créée reste donc indispensable.

  • Ministère des Affaires étrangères du Pakistan — point de presse du 12 août 2026 : entretiens d’Ishaq Dar avec Félix Tshisekedi et Cheikh Niang.
  • Radio Pakistan — visite de la délégation de défense de la RDC et mémorandum Pakistan-RDC, 21 août 2026.
  • Ministère des Affaires étrangères du Pakistan — page Afrique : Engage Africa, présence diplomatique, mécanismes Pakistan-Sénégal et programmes de formation.
  • Ministère du Commerce du Pakistan — Look Africa Policy Initiative : marchés prioritaires, représentation commerciale et instruments de promotion.
  • Ministère du Commerce du Pakistan — Year Book 2024-2025 : commerce Pakistan-Afrique et mise en œuvre de Look Africa.
  • Présidence du Sénégal — décret du 1er juin 2026 confirmant Cheikh Niang comme ministre de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères.
  • Ministère sénégalais de l’Intégration africaine et des Affaires étrangères — priorités de diplomatie économique, intégration régionale et souveraineté.
  • Nations unies / MONUSCO — départ du dernier contingent pakistanais du Sud-Kivu après plus de vingt ans de service, avril 2024.
  • Conseil de sécurité des Nations unies — réunion du 26 juin 2026 sur la RDC : position pakistanaise sur la souveraineté congolaise, MONUSCO et les processus de paix.
  • ONU Maintien de la paix — mandat et rôle de la MONUSCO dans la protection des civils et la stabilisation de l’est de la RDC.

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