La signature conclue au Caire le 13 juin 2026 donne aux diplomaties ouzbèke et égyptienne un cadre de coopération jusqu’en 2028. Le fait est établi, mais les autorités n’ont pas rendu public le texte intégral, son calendrier, ses moyens ni ses indicateurs. Pour l’Afrique, l’enjeu est de savoir si cette coordination produira des investissements et des capacités industrielles en Égypte, ou si elle servira surtout de voie d’accès commercial au continent.
Le Caire transforme une visite en engagement triennal
Le 13 juin 2026, le ministre ouzbek des Affaires étrangères, Bakhtiyor Saidov, et son homologue égyptien, Badr Abdelatty, ont signé au Caire un programme de coopération couvrant la période 2026-2028. Le communiqué officiel ouzbek précise qu’il lie le ministère des Affaires étrangères de la République d’Ouzbékistan au ministère égyptien des Affaires étrangères, de la Coopération internationale et des Expatriés. La signature est donc un fait établi, documenté par les deux appareils diplomatiques.
Une précision est toutefois indispensable. L’intitulé public du document est « Programme de coopération pour 2026-2028 » entre les deux ministères. Le qualificatif « stratégique » employé dans le titre du référentiel décrit la portée politique recherchée et le contexte d’un partenariat bilatéral renforcé ; les sources accessibles ne permettent pas d’affirmer qu’il figure dans le titre juridique du programme lui-même.
La même cérémonie a produit un mémorandum entre le Centre d’études de politique étrangère et d’initiatives internationales rattaché à la diplomatie ouzbèke et l’Institut égyptien d’études diplomatiques. Ce second texte documente un axe de formation et de recherche ; il ne doit pas être confondu avec le programme interministériel. Les entretiens économiques et la table ronde industrielle tenus en parallèle établissent l’étendue de l’agenda, non le financement ou la livraison de projets nouveaux.
De 2018 à 2026, un rapprochement construit par étapes
Le programme ne surgit pas dans un vide diplomatique. La visite d’Abdel Fattah Al-Sissi en Ouzbékistan en 2018 a relancé la relation au plus haut niveau. En février 2023, Shavkat Mirziyoyev s’est rendu au Caire et les deux présidents ont décidé d’élever leurs relations au rang de partenariat global. Leur déclaration commune couvrait la politique, le commerce, l’investissement, la culture et l’éducation.
Les documents présidentiels ouzbeks de 2023 identifiaient cinq filières : gazochimie, textile, électrotechnique, joaillerie et pharmacie. La présidence annonçait plus de vingt contrats représentant 1,6 milliard de dollars. Ce montant établit la valeur déclarée des accords, non les décaissements, les actifs livrés ou les emplois créés.
En décembre 2024, la commission mixte économique, scientifique et technique s’est réunie à Tachkent pour la première fois depuis quinze ans. Son protocole couvrait quatorze secteurs. Le ministère égyptien comptait alors vingt-quatre entreprises ouzbèkes en Égypte et quinze entreprises égyptiennes en Ouzbékistan, tout en jugeant les flux insuffisants. L’objectif ouzbek de porter le commerce bilatéral à 500 millions de dollars reste une cible politique : le communiqué n’en précise ni l’échéance, ni la base statistique, ni la répartition.
La signature est établie, son mécanisme reste partiellement visible
Les faits disponibles permettent de distinguer trois niveaux. L’existence et la période du programme sont établies. Sa nature est circonscrite : il s’agit d’un instrument entre ministères des Affaires étrangères, signé par Bakhtiyor Saidov et Badr Abdelatty. Un mémorandum séparé concerne deux institutions d’analyse et de formation diplomatiques.
En revanche, aucune version intégrale du programme n’a été retrouvée dans les publications institutionnelles accessibles au 22 août 2026. Il est donc impossible de confirmer le nombre de consultations prévues, leur périodicité, les directions responsables, les thèmes obligatoires, les mécanismes de suivi ou les procédures de révision. La documentation publique n’indique pas davantage si le texte crée des obligations juridiques contraignantes ou s’il constitue un calendrier administratif souple.
Un programme diplomatique peut fluidifier les contacts et suivre des dossiers ; il ne vaut pas, à lui seul, accord commercial, garantie d’investissement ou décision de financement. L’activité politique est vérifiée. L’exécution économique doit encore être démontrée projet par projet.
Derrière la diplomatie, une architecture économique à assembler
L’analyse suggère que les deux États cherchent une complémentarité géographique. L’Égypte se présente comme un accès à l’Afrique, au Moyen-Orient et à la zone économique du canal de Suez. L’Ouzbékistan, pays doublement enclavé, offre une implantation au cœur de l’Asie centrale. Cette logique de « portes régionales » peut soutenir des chaînes de valeur dans la pharmacie, l’électrotechnique, le textile, les matériaux, l’agro-industrie et la logistique. La table ronde de juin 2026 montre que ces secteurs sont prospectés.
Le 5 juin 2026, l’Ouzbékistan est devenu membre officiel de la Nouvelle Banque de développement, dont l’Égypte est membre depuis 2023. Cette enceinte peut financer infrastructures et projets durables. Il serait pourtant excessif d’en déduire qu’un financement conjoint est prévu : aucun projet ouzbéko-égyptien approuvé n’est identifié dans le corpus consulté.
Le défi consiste à articuler le programme diplomatique, le protocole économique de 2024, les contrats privés, les agences d’investissement et les banques. Sans tableau public reliant initiative, responsable, financement et échéance, la « coopération stratégique » restera une orientation plus qu’une politique mesurable.
Pour l’Afrique, une porte commerciale ne suffit pas
L’Égypte est un État africain et toute industrialisation sur son territoire peut produire des effets continentaux. Des partenariats avec l’Ouzbékistan pourraient renforcer la production de médicaments, de matériels électriques ou d’intrants agricoles. Ces gains sont plausibles si les projets créent des capacités locales, forment des travailleurs, associent des fournisseurs africains et transfèrent des technologies.
La présentation de l’Égypte comme « porte vers un marché africain de 1,4 milliard de personnes » appelle cependant une réserve juridique. L’entrée de biens ouzbeks en Égypte ne leur donne pas automatiquement accès aux préférences de la ZLECAf. Celles-ci sont réservées aux produits satisfaisant les règles d’origine et les exigences de preuve correspondantes. Une simple réexpédition ne devient pas une production africaine.
L’intérêt africain se situe dans cette condition. Une transformation substantielle en Égypte, du contenu local, de la recherche et des achats auprès de PME africaines pourraient nourrir des chaînes de valeur continentales. Un simple transit laisserait surtout un bénéfice logistique. Aucun élément ne montre par ailleurs que l’Union africaine, le Secrétariat de la ZLECAf ou des pays africains tiers ont participé à la préparation du programme : l’invocation du marché africain ne vaut pas mandat continental.
Les données publiques laissent six questions ouvertes
Le texte intégral, la gouvernance et les moyens constituent trois premières inconnues. Aucun secrétariat conjoint, calendrier de consultations, mécanisme d’évaluation, budget ou ligne de financement n’est publiquement identifié.
Les projets et le commerce ajoutent deux incertitudes. Les annonces ne précisent pas quels contrats de 2023 ont été exécutés, quels investissements ont été décaissés et quelles installations fonctionnent. L’objectif de 500 millions de dollars ne s’accompagne pas d’une série bilatérale détaillée permettant d’en mesurer la progression ou l’équilibre.
La sixième question est africaine : aucun critère public ne porte sur le contenu local, les règles d’origine, les fournisseurs, l’emploi ou le transfert de technologie. Cela ne prouve pas que ces sujets sont ignorés, mais interdit de les tenir pour acquis. Une évaluation crédible devrait suivre consultations tenues, projets financés, commerce ventilé, production locale, emplois, formations et valeur ajoutée conservée en Afrique.
Trois trajectoires peuvent se dessiner avant 2028
Un premier scénario serait celui d’une diplomatie mieux ordonnée mais peu productive économiquement. Les ministères tiendraient leurs consultations sans convertir ce calendrier en projets importants. Le programme aurait une utilité administrative réelle, mais un effet limité sur les économies africaines.
Un deuxième scénario serait celui d’un corridor commercial bilatéral. Les échanges progresseraient, mais l’impact africain dépendrait de la localisation de la production et du respect des règles d’origine. Une hausse du transit ne constituerait pas, à elle seule, une industrialisation.
Un troisième scénario serait celui d’une co-industrialisation encadrée. Des projets pharmaceutiques, électriques, textiles ou agro-industriels associeraient capitaux, technologies, formation et fournisseurs locaux. Ce scénario exigerait des financements, des contrats exécutoires, des sites de production, des audits et des résultats publiés.
Au 22 août 2026, la conclusion peut donc être graduée. La signature du programme est établie et le rapprochement institutionnel est solidement documenté. Son effet sur l’investissement est seulement plausible, car les instruments d’exécution ne sont pas publics. Son bénéfice pour l’Afrique restera une projection tant que la coopération ne sera pas reliée à une valeur ajoutée locale, à des règles d’origine respectées et à des résultats mesurables.
Les documents institutionnels qui fondent ce constat
- Ministère des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan, compte rendu de la visite de Bakhtiyor Saidov en Égypte, 13-15 juin 2026 : signature du programme 2026-2028, mémorandum diplomatique et secteurs discutés.
- Service d’information de l’État égyptien, compte rendu de l’entretien Saidov-Abdelatty, 13 juin 2026 : confirmation égyptienne de la signature et de l’agenda bilatéral.
- Présidence de la République d’Ouzbékistan, négociations Mirziyoyev-Al-Sissi et déclaration commune, 21 février 2023 : passage au partenariat global et domaines prioritaires.
- Présidence de la République d’Ouzbékistan, rencontre avec les milieux d’affaires égyptiens, 20 février 2023 : plus de vingt contrats annoncés pour 1,6 milliard de dollars et feuille de route d’exécution.
- Ministère égyptien de la Planification, du Développement économique et de la Coopération internationale, septième commission mixte, 25 décembre 2024 : quatorze secteurs, présence d’entreprises et objectif commercial de 500 millions de dollars.
- Nouvelle Banque de développement, décision du Conseil des gouverneurs du 5 juillet 2025 et documentation du 22 juin 2026 : admission puis entrée officielle de l’Ouzbékistan, aux côtés de l’Égypte.
- Union africaine, Accord établissant la Zone de libre-échange continentale africaine et annexe sur les règles d’origine : conditions d’accès au traitement préférentiel et objectif de chaînes de valeur africaines.

