Un investissement industriel qui dépasse la seule production d’acier
Le 25 août 2026, le président Yoweri Kaguta Museveni a inauguré à Namanve, dans le Kampala Industrial and Business Park, la phase IV du complexe de laminage à froid de Roofings Group. L’Uganda Investment Authority (UIA), source publique à l’origine du montant repris dans le référentiel, présente l’opération comme un investissement de 120 millions de dollars. D’autres sources institutionnelles ou directement liées au projet, dont le ministère ougandais des Finances et Roofings Group, mentionnent toutefois 125 millions de dollars. Cette divergence de 5 millions ne remet pas en cause l’existence ni l’inauguration du complexe, mais elle impose de distinguer le chiffre officiel repris par l’UIA du coût communiqué par d’autres acteurs.
L’enjeu est plus large que l’ouverture d’une nouvelle ligne industrielle. Le site ajoute des capacités de laminage à froid, de découpe, de galvanisation et de revêtement coloré, c’est-à-dire des opérations qui permettent de transformer des bobines d’acier en produits à plus forte valeur ajoutée utilisés notamment dans le bâtiment et d’autres activités manufacturières. Pour l’Ouganda, pays engagé dans une stratégie de transformation locale des minerais et d’industrialisation, la question centrale est de savoir si cette capacité peut réduire durablement la dépendance aux produits intermédiaires importés, soutenir les exportations régionales et préparer une intégration plus profonde entre minerai de fer local, métallurgie et fabrication.
Namanve, vitrine d’une politique d’industrialisation assumée
Le complexe s’inscrit dans la stratégie industrielle ougandaise plutôt que dans une initiative isolée. Le quatrième Plan national de développement place l’industrialisation durable, l’emploi et la création de richesse au coeur de la transformation économique. Pour l’exercice 2026/2027, le gouvernement a encore présenté l’industrialisation, la valorisation minérale et l’accès aux marchés comme des priorités structurantes de sa politique budgétaire.
Roofings constitue déjà un acteur important de cette base manufacturière. Le ministère des Finances indique qu’en 2025 le groupe a généré plus de 400 milliards de shillings de valeur ajoutée, versé 191,2 milliards de shillings de taxes et enregistré 229,6 milliards de shillings d’exportations, tout en soutenant 2 224 emplois. Le même ministère estime que ses opérations d’acier plat atteignent 54 % de valeur ajoutée. Ces chiffres proviennent de données déclarées par l’entreprise et reprises par les autorités ; ils documentent l’importance économique du groupe, mais ne constituent pas à eux seuls un audit indépendant de sa performance.
La logique publique consiste à déplacer progressivement le centre de gravité de l’économie, de l’importation de produits transformés vers la fabrication locale et l’exportation de produits plus élaborés. Le parc industriel de Namanve joue dans cette stratégie le rôle d’une plateforme concentrant infrastructures, entreprises et chaînes logistiques. La nouvelle phase de Roofings matérialise cette orientation : elle ne crée pas encore une sidérurgie totalement intégrée, mais elle augmente la profondeur de transformation effectuée sur le territoire ougandais.
Ce que les données permettent réellement d’établir
L’inauguration du 25 août est un fait établi. L’UIA confirme que le président Museveni a inauguré la phase IV du Cold Rolling Mill Complex de Roofings à Namanve. La composition technique du site est également documentée : laminage à froid, ligne d’ébarbage ou de découpe des bords, galvanisation et revêtement coloré. Le ministère des Finances précise que la nouvelle installation doit fabriquer notamment des bobines décapées, laminées à froid, revêtues d’aluminium-zinc et colorées.
La capacité constitue en revanche un point qui exige une lecture précise. Le ministère des Finances indique que la phase IV ajoute 150 000 tonnes par an. Roofings communique le même ordre de grandeur pour la capacité additionnelle et indique que l’ensemble de son complexe de laminage à froid atteint désormais 300 000 tonnes annuelles. L’UIA, dans son compte rendu de l’inauguration, présente directement 300 000 tonnes comme capacité annuelle du nouveau complexe. L’interprétation la plus cohérente avec les sources convergentes est donc la suivante : 150 000 tonnes correspondent à l’extension nouvelle, tandis que 300 000 tonnes correspondent à la capacité totale de laminage à froid après expansion.
Le groupe disposerait par ailleurs d’une capacité installée globale de 625 000 tonnes par an sur l’ensemble de ses lignes. Il s’agit d’une capacité théorique de production, non d’un volume de production effectivement vendu. Aucun document public consulté ne permet, à ce stade, d’établir le taux réel d’utilisation de la nouvelle ligne après son inauguration, ni la part exacte qui sera destinée au marché ougandais, à l’Afrique de l’Est ou à d’autres marchés africains.
Derrière le laminoir, la bataille de la chaîne de valeur
La portée stratégique de l’investissement dépend de la provenance des intrants. Le laminage à froid et le revêtement local augmentent la valeur créée en Ouganda, mais une partie de la chaîne reste dépendante de bobines ou d’autres produits intermédiaires importés. C’est précisément pourquoi les autorités parlent désormais de « backward integration », c’est-à-dire d’intégration vers l’amont.
Cette perspective s’est renforcée en 2026. En mai, l’UIA a indiqué que le président Museveni soutenait une nouvelle usine de traitement de minerai de fer dans le district de Ntungamo, présentée comme la première installation ougandaise capable de produire de la fonte brute à partir du minerai. Le gouvernement affirme vouloir limiter l’exportation de matières premières non transformées afin de conserver davantage d’emplois, de recettes et de savoir-faire dans le pays. Le NDP IV inscrit d’ailleurs un projet « Iron and Steel » dans son pipeline d’investissements liés aux industries extractives.
La convergence entre production de fonte, transformation de l’acier plat et demande régionale pourrait, si elle se concrétise industriellement, réduire la dépendance à certaines importations et créer une chaîne de valeur plus complète. Mais cette intégration n’est pas encore démontrée. Rien, dans les sources publiques consultées, n’établit que la nouvelle phase de Namanve est déjà alimentée de manière significative par du minerai ou de la fonte produits en Ouganda. L’ambition d’une filière nationale intégrée doit donc être présentée comme une trajectoire industrielle, et non comme un état de fait.
Une opportunité de souveraineté productive pour l’Afrique de l’Est
Pour l’Ouganda, la valeur stratégique d’un complexe comme celui de Namanve tient aussi à sa dimension régionale. L’acier est un intrant essentiel pour le logement, les infrastructures, l’énergie, les équipements agricoles et de nombreuses activités manufacturières. Produire davantage de produits finis ou semi-finis sur le continent peut réduire certains coûts logistiques, raccourcir les délais d’approvisionnement et conserver une plus grande part de la valeur ajoutée dans les économies africaines.
Le gouvernement ougandais affirme vouloir utiliser les marchés de la Communauté d’Afrique de l’Est et, plus largement, du continent pour soutenir l’industrialisation. En août 2026, les autorités ont réaffirmé leur volonté de renforcer les chaînes de valeur régionales et de négocier avec les partenaires de l’EAC sur les questions de taxation et de mesures commerciales. Cette dimension est déterminante : une usine de cette taille ne peut être évaluée uniquement à l’échelle du marché intérieur. Sa compétitivité dépend de règles commerciales prévisibles, d’une énergie fiable, de corridors logistiques performants et d’un accès effectif aux marchés voisins.
Pour l’Afrique, le cas ougandais illustre une question plus large de souveraineté productive. L’enjeu n’est pas seulement d’attirer des capitaux, mais de savoir quelle part de la technologie, des compétences, des intrants et des marges reste sur le continent. Une unité de transformation plus sophistiquée crée un potentiel de transfert technologique et d’emplois qualifiés, mais l’effet souverain dépendra de la capacité à développer les fournisseurs locaux, à maîtriser davantage l’amont minéral et à former une main-d’oeuvre capable d’exploiter et de maintenir les équipements avancés.
Les chiffres et dépendances qui restent à clarifier
Plusieurs points restent ouverts. Le premier est le coût exact de la phase IV : 120 millions de dollars selon le communiqué d’inauguration de l’UIA, 125 millions selon le ministère des Finances et Roofings. Le second concerne la formulation de la capacité : 150 000 tonnes de capacité additionnelle paraît mieux documenté que l’attribution de 300 000 tonnes à la seule nouvelle phase, ce dernier chiffre correspondant vraisemblablement au total du complexe après expansion.
Le troisième point concerne l’emploi. Roofings indique que la phase IV pourrait créer environ 400 emplois directs supplémentaires et soutenir des emplois indirects dans son écosystème. Cette estimation émane de l’entreprise et doit être suivie dans le temps : les postes effectivement créés, leur niveau de qualification et leur répartition entre personnels ougandais et expatriés ne sont pas encore documentés par une source publique indépendante.
Enfin, l’effet réel sur les importations reste à mesurer. Produire localement des bobines laminées à froid, galvanisées ou revêtues peut réduire certaines importations de produits finis, mais le bilan net dépendra de l’origine des bobines à chaud, des matières premières, des produits chimiques, des pièces et des équipements. Le gouvernement lui-même reconnaît que l’intégration en amont reste un chantier. L’impact sur la balance commerciale ne pourra donc être établi qu’avec les données d’importation et d’exportation postérieures à la montée en régime de l’usine.
De l’inauguration à l’épreuve de la compétitivité
La prochaine étape sera moins spectaculaire que la cérémonie d’ouverture : il faudra observer la montée en cadence de l’installation, son taux d’utilisation et sa capacité à vendre de manière compétitive. Si la demande intérieure et régionale absorbe les volumes, si l’énergie et la logistique restent suffisamment fiables et si les règles commerciales de l’EAC ne créent pas de distorsions majeures, la phase IV pourrait renforcer la position de l’Ouganda comme centre de transformation sidérurgique en Afrique de l’Est.
Un second scénario dépend de l’intégration avec l’amont minéral. Si les projets de fonte et de transformation du minerai de fer ougandais atteignent une qualité, un coût et un volume compatibles avec les besoins industriels, une part plus importante de la chaîne de valeur pourrait être localisée dans le pays. Cette évolution réduirait la vulnérabilité aux intrants importés et augmenterait potentiellement la valeur conservée localement. Elle reste toutefois conditionnelle à des investissements lourds, à une énergie compétitive, à la qualité des infrastructures et à des normes industrielles constantes.
À court terme, le résultat le plus solide est plus modeste mais réel : l’Ouganda dispose d’une capacité supplémentaire pour transformer localement l’acier plat à plus forte valeur ajoutée. La souveraineté industrielle ne se mesure cependant pas à la seule capacité installée. Elle se vérifiera dans les volumes réellement produits, les intrants progressivement localisés, les compétences transférées, les emplois durables créés et la capacité des entreprises ougandaises à intégrer une chaîne sidérurgique régionale davantage contrôlée depuis l’Afrique.
Les documents qui fondent l’enquête
Les sources institutionnelles convergent sur l’inauguration de la phase IV, la nature des équipements et la stratégie de transformation locale. Elles divergent en revanche sur le coût exact et sur la manière de présenter la capacité annuelle. Cette divergence est explicitement conservée dans l’article afin que le niveau réel de certitude reste visible.
Sources institutionnelles consultées
- Uganda Investment Authority — « President Museveni inaugurates $120 million Roofings steel complex », 25 août 2026.
- Ministry of Finance, Planning and Economic Development — « Finance Minister Pledges Support For Manufacturers », 26 août 2026.
- Ministry of Finance, Planning and Economic Development — « PSST Ggoobi visits Roofings Ultra-Modern Cold Rolling Mill in Namanve », 13 février 2026.
- Uganda Investment Authority — « President Museveni pledges support for new iron ore processing plant », 21 mai 2026.
- Ministry of Finance, Planning and Economic Development — Budget Speech FY 2026/27.
- National Planning Authority / Government of Uganda — Fourth National Development Plan (NDP IV).
- East African Community — Gazette, 18 juin 2026.
- Roofings Group — communication institutionnelle sur la phase IV, 25-27 août 2026.

