Managua cordobise les paiements et sollicite les BRICS. En 2026, l’économie reste fortement dollarisée et le pays demeure extérieur au bloc.

Le premier fait à rétablir : le Nicaragua n’est pas dans les BRICS

Le Nicaragua a officiellement exprimé son intérêt pour un statut de partenaire des BRICS et a participé à la session élargie du sommet de Kazan en octobre 2024. Son ministre des Affaires étrangères y a défendu la multipolarité, le commerce équitable et le rejet des sanctions unilatérales. Des délégations nicaraguayennes ont ensuite fréquenté des forums économiques, médiatiques, entrepreneuriaux et culturels associés à l’écosystème BRICS+.

La liste officielle de la présidence indienne des BRICS en 2026 ne comprend pas le Nicaragua parmi les membres ni parmi les pays partenaires. Les partenaires recensés sont la Biélorussie, la Bolivie, Cuba, le Kazakhstan, la Malaisie, le Nigeria, la Thaïlande, l’Ouganda, l’Ouzbékistan et le Vietnam. Le Nicaragua mène donc une diplomatie vers les BRICS ; il ne l’exerce pas « au sein » du groupe au sens institutionnel.

Cette correction est décisive. Participer à un sommet élargi ou à un forum BRICS+ ne donne ni accès automatique aux mécanismes financiers, ni voix dans les décisions, ni droit au financement de la Nouvelle banque de développement.

La cordobisation commence dans les prix et les cartes

Le 28 novembre 2024, le conseil directeur de la Banque centrale du Nicaragua a adopté la résolution CD-BCN-LXX-1-24 sur l’expression des prix et la liquidation des paiements en córdobas. À compter du 1er janvier 2025, les agents économiques doivent indiquer leurs prix dans la monnaie nationale. Une circulaire a précisé les biens et services qui doivent être exprimés et payés en córdobas, tandis que certaines opérations peuvent rester libellées en devises avec option de paiement.

Toutes les transactions par carte réalisées sur le territoire doivent être liquidées en córdobas. La Banque centrale a présenté cette mesure comme un moyen de renforcer la monnaie nationale et de protéger le pouvoir d’achat. Elle a parallèlement maintenu à zéro le glissement annuel du córdoba par rapport au dollar, avec un taux officiel stable.

Le rapport de gestion 2025 du BCN attribue à ces mesures une hausse de la cordobisation des dépôts, notamment à vue, des crédits, particulièrement les cartes, et des transactions dans les systèmes de paiement. Il s’agit d’une réforme intérieure mesurable, non d’un basculement monétaire international.

Les chiffres montrent une baisse, pas une sortie du dollar

Le rapport annuel 2025 du BCN indique que le coefficient de dollarisation des dépôts a reculé de 69,4 % en 2023 à 67,1 % en 2024 puis 65,5 % en 2025. Les dépôts en córdobas ont progressé de 20,5 % en 2025, plus vite que les dépôts en devises, en hausse de 12,5 %.

En mars 2026, le rapport de stabilité financière évaluait encore à 64,1 % la part des dépôts du public en monnaie étrangère. Le recul est réel, mais près des deux tiers des dépôts restent exposés à la devise. Le BCN lui-même continue d’émettre et d’administrer des instruments en dollars, et ses réserves internationales brutes étaient comptabilisées à 8,325 milliards de dollars fin 2025.

Le terme « dédollarisation systémique » dépasse donc le niveau de preuve. Le processus correspond plutôt à une cordobisation réglementaire des paiements internes et à une réduction graduelle de la dollarisation financière. Le dollar demeure l’ancre de comparaison, la devise d’épargne dominante et une composante importante des instruments bancaires.

BRICS : une diplomatie monétaire sans accès institutionnel

Les BRICS développent l’usage des monnaies locales, les liaisons entre systèmes de paiement, le financement en monnaies nationales et la coopération entre banques centrales. Ils n’ont pas créé de monnaie commune opérationnelle. Les mécanismes restent multiples, techniques et dépendants des membres.

Pour le Nicaragua, le bénéfice potentiel serait de diversifier les règlements avec la Chine, la Russie, l’Inde ou le Brésil, d’ouvrir des lignes de financement et de réduire certains coûts ou risques de sanctions. Mais aucun accord public consulté ne montre que le BCN participe aux groupes de travail monétaires des BRICS, qu’il est relié à une plateforme de paiement du groupe ou qu’il bénéficie d’une ligne de liquidité BRICS.

La demande de statut est compatible avec une stratégie de diversification. L’absence d’admission signifie toutefois que cette stratégie repose encore sur des relations bilatérales et sur la communication politique, non sur une intégration monétaire au bloc.

La Chine ne remplace pas automatiquement le dollar

Le commerce sino-nicaraguayen a fortement progressé depuis le retour des relations diplomatiques et l’entrée en vigueur du traité de libre-échange. Selon les douanes chinoises, il atteignait 1,421 milliard de dollars en 2025, dont 1,304 milliard d’exportations chinoises contre 117 millions d’importations depuis le Nicaragua. Cette asymétrie crée une demande de financement des importations bien plus forte qu’une réserve naturelle de yuans issue des exportations.

Régler davantage en renminbis pourrait réduire l’usage transactionnel du dollar sur ce corridor. Cela n’efface ni le déficit commercial, ni la nécessité de disposer d’une devise convertible, ni les risques de change. De même, utiliser le rouble dans certaines opérations russes ne constitue pas une architecture nationale de réserve.

Le BCN ne publie pas, dans les documents consultés, une ventilation complète de ses réserves par devise ni la part du commerce réglée en yuan, rouble, euro ou córdoba. Sans ces séries, la diversification monétaire externe ne peut être quantifiée.

Ce que l’Afrique peut apprendre d’une dédollarisation graduelle

Pour les économies africaines, l’expérience nicaraguayenne montre qu’une politique monétaire souveraine peut commencer par les usages domestiques : affichage des prix, paiements électroniques, dette publique locale, instruments de liquidité et confiance dans la monnaie nationale. Ces mesures renforcent la visibilité de l’unité monétaire sans exiger une rupture brutale avec le dollar.

Mais la contrainte extérieure demeure. Un pays qui importe machines, carburants ou médicaments doit obtenir les devises acceptées par ses fournisseurs. La dédollarisation durable exige donc des exportations transformées, des accords de compensation, des marchés de capitaux locaux, des réserves diversifiées et une stabilité macroéconomique crédible.

L’Afrique devrait aussi distinguer les BRICS comme espace diplomatique des instruments concrets : comptes correspondants, convertibilité, lignes de swap, règles de change, chambres de compensation et financement de projet. L’appartenance politique n’annule pas les risques techniques.

Les données sans lesquelles le récit reste incomplet

Il faut connaître la part des paiements domestiques effectivement réalisée en córdobas avant et après 2025, la devise des crédits, la structure des réserves, la monnaie de facturation du commerce, le coût des conversions et les incidents de liquidité. Il faut également vérifier les effets distributifs : commissions de carte, prix, taux de crédit et accès des petites entreprises.

Sur le plan diplomatique, il reste à obtenir une décision officielle des BRICS sur la candidature nicaraguayenne. Tant que le pays n’apparaît pas dans la liste institutionnelle, toute affirmation d’intégration doit être considérée comme non vérifiée.

Aucune preuve ne montre une monnaie BRICS commune à laquelle le Nicaragua pourrait adhérer. La documentation établit des discussions sur les monnaies locales et les paiements, pas une substitution monétaire unifiée.

Cordobiser d’abord, diversifier ensuite

Si la part des dépôts en devises continue de baisser sans fuite de capitaux ni inflation, le Nicaragua pourra élargir l’usage du córdoba. Des accords bilatéraux de règlement et une éventuelle admission comme partenaire des BRICS pourraient ensuite diversifier les paiements extérieurs.

La conclusion actuelle est plus sobre : Managua a engagé une cordobisation tangible, mais le dollar reste structurel. Sa diplomatie BRICS est active, mais extérieure. La souveraineté monétaire se construit par des bilans, des exportations et des institutions ; elle ne naît pas d’un vocabulaire multipolaire.

Les séries et déclarations qui permettent de trancher

  • Banque centrale du Nicaragua, résolution CD-BCN-LXX-1-24 du 28 novembre 2024 et circulaires d’application.
  • Banque centrale du Nicaragua, Rapport annuel 2025 et Rapport de gestion 2025.
  • Banque centrale du Nicaragua, Rapports de stabilité financière d’octobre 2025 et d’avril 2026.
  • Présidence brésilienne des BRICS, documents et communications de 2025 sur les membres et pays partenaires.
  • Présidence indienne des BRICS, liste officielle des membres et partenaires, 2026.
  • Gouvernement du Nicaragua, intervention au sommet élargi de Kazan du 24 octobre 2024.
  • Ministère chinois des Affaires étrangères, état des relations économiques avec le Nicaragua, février 2026.

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