La Rédaction · Madagascar
Le provisoire cherche sa date de sortie
À Madagascar, l’anniversaire du soulèvement de 2025 ne clôt pas la crise de légitimité. Le colonel Michaël Randrianirina exerce les fonctions de chef de l’État sous le titre de « président de la Refondation ». Le 24 septembre 2026, interrogé par ONU Info, il a défendu un programme associant consultations, transformations constitutionnelles et élections en 2027. L’appellation de président par intérim décrit ici un pouvoir transitoire ; elle ne doit pas suggérer un mandat présidentiel ordinaire obtenu au suffrage universel. [1]
Le débat porte désormais sur la capacité des citoyens à déterminer les règles et le terme de cette période. La chute d’Andry Rajoelina a ouvert une possibilité de changement. Elle n’a réglé ni la représentation des mouvements qui l’ont provoquée, ni l’étendue des prérogatives militaires, ni les garanties d’une compétition politique future.
Les pièces judiciaires permettent de sortir des affirmations sommaires. La Haute Cour constitutionnelle (HCC) a organisé une suppléance exceptionnelle, puis admis la possibilité d’un report électoral. Elle a également opposé des limites au pouvoir provisoire. Cette construction reste distincte d’une approbation populaire et n’efface pas les contestations de sa conduite. [3][4][13]
De la mobilisation civique à l’autorité militaire
La séquence commence le 25 septembre 2025 avec les protestations contre les coupures d’eau et d’électricité. Le 11 octobre, le colonel Randrianirina appelle les forces de sécurité à cesser de réprimer les manifestants. Après le départ de Rajoelina, l’Assemblée vote sa destitution le 14 octobre ; l’armée annonce prendre le pouvoir. Randrianirina prête serment le 17 octobre. Cette chronologie, rappelée le 11 octobre 2026 par L’Express de Maurice, distingue le soulèvement, le basculement militaire et l’investiture. [2]
La décision n°10 du 14 octobre 2025 s’appuie sur la vacance de la présidence, celle du poste de président du Sénat et l’incapacité du gouvernement à assurer la suppléance. La HCC confie alors les fonctions de chef de l’État à Randrianirina sous son contrôle, pour des mesures étroitement liées aux circonstances. Elle rappelle le délai constitutionnel de trente à soixante jours et invite à organiser l’élection dans les soixante jours suivant la notification. Son dispositif maintient les institutions en place. [3]
Une deuxième décision est indispensable pour comprendre la suite : le 6 novembre 2025, la HCC juge un report envisageable, sous son contrôle, après appréciation des conditions politiques, sécuritaires, financières et techniques nécessaires au scrutin. Elle ne fixe pas, dans ce texte, une nouvelle date. Présenter le délai initial comme l’unique règle restée applicable ferait disparaître cette interprétation ultérieure ; transformer celle-ci en autorisation illimitée irait au-delà de son contenu. [4]
Une contestation réelle, des recours précisément délimités
Le 18 novembre 2025, la Cour précise l’organisation de l’autorité militaire : Randrianirina est assisté de quatre hauts conseillers, officiers supérieurs bénéficiant de droits et avantages correspondant à ceux d’un chef d’État. Elle décrit une structure chargée de diriger le pays pendant une période limitée. La formalisation du groupe dirigeant établit une organisation de pouvoir ; elle ne transforme pas ses membres en représentants élus. [5]
La contestation du chef de l’État a pris une forme judiciaire identifiable. Le député d’Arivonimamo Rajerison Antoine Randriamampianina saisit la HCC le 13 mai 2026, demande la constatation de défaillances et de violations constitutionnelles, puis le transfert du pouvoir à une autre autorité militaire. Le 28 mai, la Cour déclare cette saisine individuelle irrecevable : elle ne suit pas les procédures constitutionnelles existantes d’interruption des fonctions présidentielles. Aucun mécanisme spécial de révocation n’avait été créé par la décision d’octobre. [6]
Cette issue n’est ni une condamnation de Randrianirina ni un jugement écartant au fond les accusations. Elle montre aussi que les oppositions ne portent pas toutes le même projet : remplacer une équipe militaire ne revient pas nécessairement à transférer le pouvoir aux civils.
Le 26 août 2026, saisie par le parti Kintana d’une demande concernant la dissolution de l’Assemblée nationale, la HCC prononce une autre irrecevabilité. Elle rappelle notamment que l’autorité suppléant le président ne peut dissoudre les institutions constitutionnelles. La « refondation » demeure donc encadrée par des limites judiciaires que sa rhétorique de rupture ne suffit pas à abolir. [13]
2027 : un engagement politique à rendre vérifiable
Dans l’entretien du 24 septembre, le chef de l’État présente les réformes préalables comme une condition de la prochaine élection. Selon la notice d’ONU Info, il assure consulter les jeunes séparément des responsables politiques et de la société civile, et affirme qu’ils demandent de modifier les structures avant le scrutin. Cette description engage sa parole ; elle ne constitue pas une mesure indépendante de l’opinion de toute la jeunesse malgache. [1]
L’Express de Madagascar, dans son compte rendu du 7 octobre, détaille les étapes annoncées : restitution des consultations politiques envisagée en novembre, refonte du cadre électoral, débat sur la Commission électorale nationale indépendante (CENI), puis préparation des scrutins de 2027. Le programme cité prévoit une consultation constitutionnelle entre mai et juillet et une présidentielle avant la fin de l’année. Au 11 octobre, ces rendez-vous sont des engagements et des travaux à accomplir. [7]
Le mécanisme institutionnel mérite attention. L’autorité provisoire participe à la définition des règles selon lesquelles doit s’achever son propre exercice du pouvoir. Pour que cette position ne lui assure pas un avantage décisif, le processus doit permettre un contrôle effectif du calendrier, du financement, de la composition de l’administration électorale et des conditions de candidature.
La jeunesse et les femmes veulent peser sur les décisions
Le bilan exprimé par les participants au mouvement reste pluriel. Dans un reportage de Deutsche Welle du 25 septembre, Ranto Andriamandimbisoa relève des améliorations sur les délestages, tout en maintenant ses préoccupations concernant les libertés. Laudruna Razanatahiry insiste sur la nécessité de traduire la reconnaissance institutionnelle des jeunes en changements concrets. Ces témoignages empêchent de réduire la Gen Z à un soutien unanime ou à un bloc unanimement hostile au pouvoir. Ils ne valent pas sondage national. [8]
La question des libertés dépasse cependant la perception du bilan. Le 17 avril, Amnesty International a dénoncé l’usage d’accusations de complot, d’atteinte à la sécurité nationale ou de déstabilisation contre des militants et des membres de la société civile. L’organisation demande la fin des arrestations arbitraires et la protection des manifestations pacifiques. Il s’agit de ses constats et de sa qualification des pratiques ; ce communiqué ne renseigne pas, à lui seul, sur la situation judiciaire de chaque personne en octobre. [9]
Les femmes portent également des propositions institutionnelles précises. Un document de plaidoyer remis aux autorités le 18 septembre, présenté par le PNUD, réclame notamment un seuil de 40 % de femmes dans les fonctions électives et nominatives, des listes alternant femmes et hommes et une baisse des obstacles financiers aux candidatures. Ces recommandations ne sont pas des règles déjà adoptées. Leur intérêt est de déplacer la discussion de la présence aux réunions vers le partage des responsabilités. [10]
La souveraineté populaire se joue à ce niveau : pouvoir proposer, modifier, refuser et contrôler. L’étiquette générationnelle, la proximité avec le pouvoir ou l’adhésion initiale à la chute de Rajoelina ne donnent à aucun groupe l’exclusivité de la représentation nationale.
L’accompagnement africain ne vaut pas blanc-seing
Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, dans son communiqué du 10 mars 2026, accueille le programme de refondation annoncé le 28 février, mais presse les autorités de respecter une transition de vingt-quatre mois. Il demande une démarche pluraliste, la participation réelle des femmes et des jeunes, le respect de l’État de droit et la libération des détenus politiques. Il appelle aussi à coordonner les efforts de l’UA, de la SADC et de la Commission de l’océan Indien. [11]
Le 24 septembre, la rencontre entre Randrianirina et le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, est encore présentée par l’organisation comme un accompagnement vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel. Le dialogue diplomatique atteste un interlocuteur reconnu pour conduire des échanges ; il ne suffit pas à démontrer que toutes les conditions de normalisation sont remplies. [12]
Les conditions d’une sortie du pouvoir provisoire
Les documents consultés ne permettent pas d’assimiler l’annonce d’élections en 2027 à un calendrier irrévocable. Ils ne permettent pas davantage d’affirmer que tous les pouvoirs de Randrianirina auraient automatiquement disparu après les soixante jours initialement mentionnés. La HCC a ouvert une possibilité de report, tout en conservant un contrôle et des restrictions. L’examen de toute nouvelle prolongation devrait donc porter sur sa motivation, son support juridique et sa compatibilité avec les engagements annoncés. [3][4][11]
Trois éléments permettront d’apprécier la suite : des textes électoraux accessibles et discutés, une administration du scrutin suffisamment indépendante pour arbitrer les litiges, et la possibilité de contester les dirigeants sans être réduits au silence. Le nombre de consultations organisées ne remplace aucun de ces critères.
Si les réformes aboutissent à des règles acceptables, accompagnées de garanties effectives, la transition pourra déboucher sur une autorité renouvelée par le vote. Si leurs préalables se multiplient sans terme contrôlable, le provisoire risque de devenir un mode durable de gouvernement. Au-delà de la personne du colonel, l’enjeu est la capacité des Malgaches à reprendre la maîtrise du calendrier et des institutions qui décideront de leur avenir.
Sources et pièces permettant de vérifier le mandat
[1] ONU Info. Madagascar : « C’est plus qu’une transition », affirme le Président. 24 septembre 2026. Notice officielle de l’entretien, diffusée sur le canal des Nations unies et reproduite par Apple Podcasts ; le détail du calendrier est confronté au compte rendu de L’Express.
[2] L’Express de Maurice. Un an après, le basculement du 11 octobre 2025 divise encore la Gen Z. 11 octobre 2026.
[3] Haute Cour constitutionnelle de Madagascar. Décision n°10-HCC/D3 — sortie de crise politique. 14 octobre 2025.
[4] Haute Cour constitutionnelle de Madagascar. Décision n°13-HCC/D3 — interprétation et possibilité de report du scrutin. 6 novembre 2025.
[5] Haute Cour constitutionnelle de Madagascar. Décision n°16-HCC/D3 — organisation de la Refondation et hauts conseillers. 18 novembre 2025.
[6] Haute Cour constitutionnelle de Madagascar. Décision n°09-HCC/D3 — saisine du député Randriamampianina. 28 mai 2026.
[7] L’Express de Madagascar / allAfrica. Le colonel Randrianirina sur la radio des Nations Unies : « On arrivera à organiser une élection en 2027 ». 7 octobre 2026.
[8] Deutsche Welle — Hilda Hasinjo. Madagascar : un an après, quels sont les acquis de la Gen Z. 25 septembre 2026.
[9] Amnesty International. Madagascar: Immediately end repression of Gen Z activists and protect right to protest. 17 avril 2026.
[10] PNUD Madagascar. Les femmes et jeunes femmes leaders remettent leur Document de plaidoyer aux hautes autorités de l’État. 18 septembre 2026.
[11] Union africaine — Conseil de paix et de sécurité. Communiqué PSC/PR/COMM.1335 (2026), situation à Madagascar. 10 mars 2026. Copie du communiqué officiel consultée sur le site d’Amani Africa.
[12] Union africaine. Entretien du président de la Commission avec le président de la Refondation de Madagascar. 24 septembre 2026.
[13] Haute Cour constitutionnelle de Madagascar. Décision n°20-HCC/D3 — requête du parti Kintana et dissolution de l’Assemblée. 26 août 2026.

