Madagascar sous pression : la SADC exige une feuille de route pour 2026
Suspendue des instances de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et de l’Union africaine à la suite du coup d’État militaire d’octobre 2025 orchestré par le Colonel Michaël Randrianirina, la République de Madagascar traverse une crise institutionnelle d’une sévérité inédite. L’incapacité du « Gouvernement de la Refondation » à endiguer l’effondrement des services publics, doublée d’une volatilité politique chronique qui s’est traduite par la nomination de trois Premiers ministres successifs en l’espace de six mois, exacerbe les tensions socio-économiques. Soumise à une pression multilatérale coordonnée impliquant la SADC, l’Union africaine et les Nations Unies, la junte militaire malgache est sommée de produire une feuille de route transparente pour un retour à l’ordre constitutionnel d’ici 2026. La traque des avoirs illicites de l’ancien régime, bien que populaire, ne parvient pas à masquer les défaillances de l’appareil d’État face à une insécurité urbaine galopante et à la défiance d’une jeunesse (Gen Z) exigeant des réformes structurelles profondes.
La chute de Rajoelina et la rupture du contrat social
La rupture de l’ordre constitutionnel en octobre 2025 trouve ses racines dans une détérioration abrupte du contrat social malgache. Initialement déclenchées par l’incapacité de l’État à fournir les services de base (délestages massifs de la JIRAMA, pénuries d’eau potable, inflation des denrées de première nécessité), les manifestations populaires, portées par la jeunesse, ont rapidement évolué vers une contestation systémique du régime d’Andry Rajoelina, accusé de corruption endémique et de mauvaise gouvernance.
Le point de basculement fut l’intervention du Corps d’armée des personnels et des services administratifs et techniques (CAPSAT). Sous le commandement du Colonel Michaël Randrianirina, cette unité d’élite s’est désolidarisée du pouvoir exécutif pour s’allier aux manifestants, forçant la destitution puis l’exil du Président Rajoelina. L’investiture du Colonel Randrianirina par la Haute Cour constitutionnelle le 17 octobre 2025, à la tête d’un Conseil présidentiel de la refondation, n’a toutefois pas été reconnue par la communauté internationale. En application stricte de la doctrine d’intolérance envers les changements anticonstitutionnels de gouvernement, l’Union africaine et la SADC ont immédiatement suspendu Madagascar de leurs organes décisionnels, isolant diplomatiquement la Grande Île.
Trois Premiers ministres en six mois de chaos institutionnel
La séquence politique qui a suivi la prise de pouvoir se caractérise par des soubresauts gouvernementaux constants et une surveillance étroite par les organisations continentales.
| Période / Date | Événement institutionnel / Décision | Acteurs clés impliqués |
|---|---|---|
| Octobre 2025 | Succession chaotique à la Primature : limogeage de Christian Ntsay, nomination éphémère du Général Ruphin Zafisambo (6-12 oct.), puis nomination du civil Herintsalama Rajaonarivelo (20 oct.). | Col. Randrianirina, Gen. Zafisambo, H. Rajaonarivelo. |
| Novembre – Décembre 2025 | Sommets extraordinaires de la SADC : injonction faite à Antananarivo de soumettre une « Feuille de route nationale » avant le 28 février 2026. | Cyril Ramaphosa (RSA), Hakainde Hichilema (Zambie), SADC Troïka. |
| Mars 2026 | Chute du gouvernement civil Rajaonarivelo sous la pression de la rue et nomination de Mamitiana Rajaonarison, ancien patron du renseignement financier (SAMIFIN). | Col. Randrianirina, M. Rajaonarison. |
| Juillet 2026 (13-20) | Mission conjointe de haut niveau ONU – Union africaine à Antananarivo exigeant un dialogue inclusif et condamnant l’insécurité urbaine (enlèvements, assassinats). | Mohamed Idriss Farah (UA), Parfait Onanga-Anyanga (ONU). |
| Bilan financier | La Cour des comptes révèle le détournement de 3 800 milliards d’Ariary via le Fonds Souverain Malagasy (FSM) sous l’ancien régime. | Cour des comptes, SAMIFIN, Gouvernement de transition. |
La stratégie de « justice punitive » contre l’oligarchie déchue
L’analyse des dynamiques internes à Madagascar révèle que le « Gouvernement de la Refondation » navigue à vue, pris en étau entre la gestion de la colère populaire et les exigences de la communauté internationale. La nomination de Mamitiana Rajaonarison à la Primature en mars 2026 illustre un recentrage sécuritaire et judiciaire. Camarade de promotion du Colonel Randrianirina à l’Académie militaire d’Antsirabe et ancien directeur du SAMIFIN, le nouveau Premier ministre a pour mandat officieux de démanteler les réseaux financiers de l’oligarchie déchue. Les enquêtes sur le pillage du Fonds Souverain Malagasy (FSM) servent de levier politique à la junte pour légitimer son action auprès d’une population exsangue, en promettant la restitution des avoirs détournés.
Cependant, cette stratégie de « justice punitive » ne parvient pas à occulter l’incapacité de l’État à assurer la sécurité publique. Les rapports de la mission conjointe ONU-UA documentent une alarmante perte de contrôle de l’appareil coercitif, se traduisant par une vague d’enlèvements, d’assassinats de jeunes et une recrudescence des vindictes populaires. L’autorité du CAPSAT semble circonscrite aux palais nationaux, laissant les centres urbains à la merci d’une criminalité endémique. Sur le plan multilatéral, la SADC déploie une stratégie de « containment » (endiguement) diplomatique rigoureuse. Sous l’impulsion de l’Afrique du Sud et de la Zambie, l’organisation australe refuse toute concession. Le recours au « Panel des Anciens » et l’exigence de rapports trimestriels mettent le gouvernement malgache sous une tutelle de fait, conditionnant toute levée des sanctions au respect d’un chronogramme électoral strict.
Un stress test pour la doctrine de la SADC
L’enjeu politique de la crise malgache dépasse les frontières de l’océan Indien. Il constitue un « stress test » pour la doctrine de la SADC. Si l’organisation australe parvient à contraindre la junte malgache à organiser des élections démocratiques par la seule pression diplomatique et économique, elle validera l’efficacité de son architecture de sécurité préventive, se démarquant ainsi des échecs constatés dans d’autres sous-régions africaines. L’incertitude pèse lourdement sur la viabilité financière de l’État. L’isolement diplomatique restreint l’accès aux financements concessionnels du FMI et de la Banque mondiale, essentiels pour maintenir la balance des paiements. La tentative du gouvernement de récupérer des liquidités via la refonte des contrats extractifs constitue une arme à double tranchant, risquant de paralyser les investissements directs étrangers (IDE). La convergence totale entre les Nations Unies, l’Union africaine et la SADC démontre une harmonisation exemplaire du système multilatéral. La fermeté des émissaires Mohamed Idriss Farah et Parfait Onanga-Anyanga rappelle qu’aucune reconnaissance de facto ne sera accordée sans l’initiation d’un dialogue national authentique. L’effondrement sécuritaire pose un risque de balkanisation de l’autorité étatique. La multiplication des actes de justice populaire (vindictes) et la présence de réseaux criminels organisés menacent de transformer Madagascar en zone grise, facilitant les trafics illicites dans le canal du Mozambique. En matière juridique et industrielle, la remise à plat de la gestion du Fonds Souverain Malagasy (FSM) et les audits sur les grands projets miniers doivent se faire dans le respect du droit pour éviter des arbitrages internationaux désastreux. Le maintien des opérations du consortium Sumitomo à Ambatovy (nickel et cobalt) prouve que les acteurs industriels critiques adoptent pour le moment une position d’observation prudente.
La cohésion des forces armées, une inconnue majeure
Les enquêtes soulignent d’importantes limites concernant les données disponibles sur l’intégrité et la cohésion des Forces armées malgaches. L’adhésion réelle des commandements régionaux et des autres corps d’armée (gendarmerie, marine) à la prise de pouvoir du CAPSAT n’est pas publiquement documentée, laissant planer le doute sur de possibles fractures internes. De plus, les ramifications exactes de la fuite des capitaux issus du FSM vers des juridictions offshore demeurent difficiles à tracer sans l’appui de la coopération judiciaire internationale. Parmi les points non vérifiables, les raisons précises de l’éviction expéditive du Premier ministre civil Herintsalama Rajaonarivelo en mars 2026 restent nimbées de mystère. Si la pression de la jeunesse a été invoquée officiellement, des rumeurs persistantes font état de divergences profondes avec l’aile dure de l’armée concernant la gestion des actifs stratégiques de l’État et la protection de certains oligarques.
Le spectre d’un contre-putsch et de l’anarchie civile
Le scénario d’une normalisation institutionnelle rapide apparaît compromis. Les risques d’une asphyxie macroéconomique s’accentuent, susceptibles de déclencher de nouvelles émeutes de la faim. Un tel chaos social pourrait inciter des factions dissidentes de l’armée, possiblement appuyées en sous-main par des acteurs politiques en exil, à tenter un contre-putsch. Les évolutions possibles dépendront largement de l’efficacité du dialogue initié sous l’égide du Panel des Anciens de la SADC. Si ce mécanisme parvient à accoucher d’un gouvernement d’union nationale inclusif (impliquant la Gen Z et la société civile), un horizon électoral fin 2026 pourrait être crédible. Les signaux faibles relevés dans les déclarations de l’ONU, exhortant les populations à ne pas recourir à la justice expéditive, traduisent une crainte imminente d’un effondrement total de la chaîne pénale et policière, préalable classique à l’anarchie civile.

