Scène illustrative d’une professionnelle libyenne examinant des documents comptables devant un terminal pétrolier générique.AFR-004 — Illustration éditoriale générée.

La controverse d’octobre 2026 oppose des chiffres qui ne couvrent pas les mêmes étapes du circuit financier. Pour comprendre ce qui revient au budget libyen, il faut rapprocher encaissements pétroliers, règlements de carburants, dates de valeur et transferts effectifs.

Deux montants ne suffisent pas à prouver une disparition

La National Oil Corporation et la Banque centrale de Libye ont publié en octobre des montants apparemment incompatibles. Dans sa clarification du 15 octobre, la NOC affirme que 1,232 milliard de dollars environ avait été versé au compte souverain ouvert auprès de la Libyan Foreign Bank au 13 octobre. Elle conteste la présentation d’un montant d’environ 361 millions de dollars reçu par la Banque centrale. Or un crédit sur le premier compte et un transfert sur le second ne désignent pas nécessairement la même étape financière. [1]

L’enjeu est considérable pour les Libyens : savoir quelle part des revenus des hydrocarbures finance l’approvisionnement énergétique, quelle part rejoint les ressources budgétaires et quels soldes restent à régler. La différence entre deux chiffres peut signaler un décalage de date, un paiement intermédiaire ou une anomalie. Pour choisir entre ces explications, il faut rapprocher les écritures, et non transformer immédiatement l’écart en accusation de détournement.

Octobre met au jour un circuit à plusieurs comptes

La NOC explique que le mécanisme cité dans sa communication, autorisé selon elle par la décision gouvernementale n° 525 de 2026, prévoit de régler les importations de carburants par l’intermédiaire de la Libyan Foreign Bank avant le transfert du solde à la Banque centrale. Cette explication est une déclaration de l’opérateur sur le fonctionnement du circuit. Elle ne remplace pas la consultation des contrats, des relevés bancaires et des autorisations qui permettraient de contrôler chaque règlement. [1]

Le 19 octobre, The Libya Observer rapporte une clarification de la Banque centrale : les recettes effectivement reçues sur ses comptes auraient atteint 934 millions de dollars à la clôture du 18 octobre, après 361 millions au 14 et 577 millions au 15. La banque présente donc une série d’encaissements cumulés à des dates différentes, excluant les fonds encore détenus ailleurs et les factures non réglées. Cette définition rend les comparaisons possibles, mais seulement à périmètre et date harmonisés. [2]

La controverse a suscité une intervention du Bureau d’audit. Dans son compte rendu du 16 octobre, Libya Herald rapporte la création d’un comité réunissant notamment le Bureau, la Banque centrale, le ministère des Finances, la NOC et la Libyan Foreign Bank afin de rapprocher les données. L’existence d’un tel travail montre la nécessité d’une présentation commune ; elle ne préjuge pas de ses conclusions. [3]

Ce que le rapprochement disponible permet de lire

Pour la période du 1er au 15 octobre, le Bureau d’audit, cité par Libya Herald, donne 1 447 655 717 dollars encaissés sur les comptes de la NOC à la Libyan Foreign Bank. Il indique 864 569 929 dollars transférés au compte carburants et 577 412 883 dollars transmis à la Banque centrale. Le rapprochement arithmétique laisse 5 672 905 dollars non expliqués par ces deux seules lignes. Ce calcul ne prouve pas une irrégularité : il identifie un solde dont il faut connaître la nature et la date de règlement. [3]

L’autre lecture indispensable est celle du budget. Le relevé publié par la Banque centrale pour janvier-septembre 2026 présente, en dinars libyens, 94,2 milliards de recettes pétrolières et 17,4 milliards de redevances sur un total de 114,5803 milliards. Ces deux postes représentent environ 97,4 % du total indiqué, selon notre calcul. La dépendance aux hydrocarbures ressort nettement de ce périmètre, sans que ce tableau suffise à consolider tous les flux publics et extrabudgétaires. [4]

Il serait erroné d’additionner directement des dollars d’exportation et des dinars de recettes budgétaires. De même, la valeur des cargaisons vendues, les factures émises, les sommes encaissées et les sommes transférées peuvent différer temporairement. Une publication exploitable doit associer à chaque montant sa devise, sa période, son compte destinataire et sa règle de comptabilisation.

Le carburant absorbe une part du produit du pétrole

Dans sa communication du 6 novembre sur les livraisons d’octobre, la NOC affirme que les importations de carburants ont coûté entre 1 et 1,5 milliard de dollars par mois au cours des derniers mois. Elle indique que les besoins sont évalués par Brega, examinés par un comité, puis satisfaits par des achats dont elle assure les procédures. Brega prend ensuite en charge la distribution intérieure. Ces éléments décrivent le circuit revendiqué par l’entreprise ; ils demandent un contrôle des quantités et des prix. [5]

Le coût d’importation ne correspond pas exactement à une subvention. Le premier est une facture d’achat ; la seconde dépend du prix payé par l’usager et de la référence retenue pour calculer l’aide publique. Confondre les deux masque les frais de transport, les marges, les stocks et les recettes de vente. La transparence devrait donc suivre les volumes débarqués, les livraisons intérieures et les règlements, avec des unités comparables.

La NOC attribue les tensions récentes à plusieurs facteurs, dont les perturbations logistiques, les prix internationaux et les limites des capacités de stockage. Elle affirme aussi que les marchés en cours proviennent d’un appel d’offres lancé en février 2026. Ce sont des explications vérifiables par les dossiers de passation et d’exécution. La mention d’une procédure concurrentielle ne suffit pas, sans ces pièces, à établir que tous les achats ont été réalisés au meilleur coût. [5]

La maîtrise des revenus se joue dans leur affectation

Pour la population, la souveraineté sur le pétrole doit se traduire en services, en investissements et en stabilité des approvisionnements. La production seule ne garantit pas ces résultats. La capacité des institutions libyennes à suivre les recettes et à contrôler les paiements détermine la part effectivement mobilisable pour les dépenses collectives. Un circuit mal expliqué fragilise la confiance même lorsqu’une partie des écarts possède une justification comptable.

La question distributive est tout aussi importante. Un carburant soutenu par les finances publiques peut réduire les dépenses des ménages et des entreprises ; son coût dépend cependant des consommations, de l’accès réel aux produits et d’éventuels usages illicites. Les bénéficiaires d’un prix administré ne forment pas un groupe homogène. Avant de modifier le système, il faudrait connaître les effets sur les transports, les revenus modestes et les territoires éloignés des principaux centres d’approvisionnement.

Dans leur déclaration de fin de mission d’avril 2026, les services du FMI estimaient les subventions énergétiques à environ 20 % du PIB et recommandaient une réforme accompagnée d’un soutien social ciblé. Ils demandaient également une meilleure couverture des dépenses extrabudgétaires. Cette appréciation extérieure éclaire la contrainte financière ; elle ne démontre pas qu’un calendrier particulier de hausse des prix serait socialement soutenable. L’évaluation d’une réforme doit inclure les capacités administratives libyennes à verser effectivement les compensations. [6]

Les ressources destinées à l’entretien du secteur méritent enfin d’être distinguées des dépenses courantes. Réduire certains achats coûteux peut libérer des moyens ; reporter une maintenance indispensable peut, au contraire, compromettre les recettes futures. L’arbitrage doit reposer sur l’état des installations et les coûts évités. Il ne peut être résolu par la seule opposition entre dépenser davantage et dépenser moins.

Les documents qui permettraient un contrôle complet

Il manque un tableau commun, signé par les institutions concernées, rapprochant les factures d’exportation, les dates d’encaissement, les règlements de carburants et les transferts nets. Il faudrait y joindre les soldes d’ouverture et de clôture ainsi que les engagements restant à payer. Sans cette continuité, un montant peut disparaître d’un communiqué tout en demeurant sur un compte intermédiaire, ou être annoncé avant sa disponibilité réelle.

Les contrats de fourniture, les quantités réceptionnées, les prix unitaires, les frais de transport et les attestations de livraison sont également décisifs. Ils permettraient de séparer une hausse due au prix international d’une hausse due aux volumes, aux retards ou à d’autres coûts. Les déclarations de conformité ne constituent pas l’équivalent d’un audit complet de ces pièces.

La couverture de la documentation internationale présente aussi une limite explicite. Le FMI indique que la consultation de 2026 a été conclue par son conseil d’administration le 22 juin, mais que les autorités n’ont pas consenti à la publication du rapport préparé pour ce conseil ni du communiqué correspondant. La déclaration publique d’avril doit donc être citée pour ce qu’elle est, sans lui attribuer le contenu d’un rapport final non accessible. [7]

La transparence doit devenir un résultat vérifiable

Un premier progrès serait la publication régulière d’un rapprochement des comptes. Si les différences proviennent principalement du calendrier et des paiements intermédiaires, ce document les rendrait intelligibles. Si des anomalies persistent, il permettrait de les isoler et d’en rechercher les causes. La qualité de ce contrôle se jugerait à la résolution des écarts, pas au nombre de communiqués produits.

Un deuxième chantier porterait sur l’approvisionnement : comparer les besoins annoncés, les cargaisons réceptionnées et les volumes distribués. Une amélioration pourrait réduire les pénuries et les dépenses évitables, mais elle suppose des données fiables et un contrôle territorial effectif. Aucun gain chiffré ne peut être promis sur la seule base des annonces disponibles.

Enfin, une réforme du soutien énergétique devrait être évaluée avec ses compensations et ses effets sur les usagers. La conclusion établie n’est pas celle d’un montant global disparu : elle est celle d’un système où plusieurs institutions publient des étapes différentes d’un même circuit. Rendre ce circuit vérifiable donnerait aux Libyens les moyens de discuter l’usage de leurs revenus pétroliers sur des bases communes.

Les comptes et déclarations utilisés

[1] NOC, Clarifying Statement on Oil Revenues and the Associated Remittance Mechanism, 15 octobre 2026. Déclaration de l’entreprise sur le compte souverain et le règlement des importations.

[2] The Libya Observer, « CBL: Oil revenues reach $934 million as of October 18 », 19 octobre 2026 ; clarification attribuée à la Banque centrale.

[3] Libya Herald, Sami Zaptia, « Audit Bureau issues clarifying statement on contradictory oil revenue figures from 1 to 15 October », 16 octobre 2026 ; données du Bureau d’audit citées indirectement. Solde résiduel calculé dans l’article.

[4] Banque centrale de Libye, Revenue and Expenditure Statement, September 2026, période du 1er janvier au 30 septembre. Part des recettes pétrolières et redevances calculée à partir du tableau publié.

[5] NOC, October Fuel Update: Gasoline and Diesel Shipments Arrive, 6 novembre 2026. Coûts et fonctionnement déclarés par l’opérateur.

[6] FMI, Libya: Staff Concluding Statement of the 2026 Article IV Consultation Mission, 10 avril 2026.

[7] FMI, notice pays Libya, rubrique relative à la consultation de juin 2026 et au statut de publication. Documentation consultée le 7 novembre 2026.

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