De l’accord politique à l’exécution budgétaire

Le 23 août 2026, le gouverneur de la Banque centrale de Libye, Naji Issa, a reçu le Premier ministre Abdulhamid Dbeibah pour examiner les recettes, les dépenses et l’état d’exécution de l’Accord unifié de développement. Le lendemain, le suivi s’est poursuivi avec le ministre des Finances Rashid Abu Ghafa. Les deux communiqués décrivent une mise en œuvre active : les autorités ne discutent plus seulement d’un compromis politique, mais de procédures dont elles vérifient le respect et les blocages.

Fait établi — La Banque centrale indique que Dbeibah a réaffirmé l’engagement de son gouvernement à appliquer intégralement l’accord et demandé d’identifier les insuffisances apparues pendant l’exécution. Cela confirme une phase opérationnelle, sans prouver que la mise en œuvre soit achevée.

Analyse — L’enjeu dépasse le financement de chantiers. Le mécanisme tente de reconstruire une chaîne commune de décision entre institutions longtemps divisées. S’il fonctionne, les recettes pétrolières peuvent être orientées selon des priorités partagées ; s’il échoue, les doubles circuits de dépense et les rivalités territoriales continueront d’alimenter les tensions monétaires.

Treize ans de fragmentation financière à refermer

L’Accord unifié de développement s’inscrit dans une séquence ouverte avant 2026. Le 18 novembre 2025, la Banque centrale a salué un accord entre la Chambre des représentants et le Haut Conseil d’État visant à unifier les efforts de développement et les canaux de dépense. Elle l’a présenté comme un cadre de financement pour les infrastructures, l’éducation et la santé, assorti d’objectifs de transparence et de répartition équilibrée des ressources.

Fait établi — Le 11 avril 2026, Naji Issa a annoncé l’adoption du premier cadre budgétaire unifié depuis plus de treize ans. La Banque centrale a relié les tableaux de dépenses à l’Accord unifié de développement. Le lendemain, la Mission d’appui des Nations unies en Libye a salué ce cadre pour 2026 tout en appelant à un contrôle et une gouvernance économique solides.

Fait documenté — Les explications publiques de Dbeibah situent le chapitre du développement autour de 40 milliards de dinars libyens et décrivent une présentation commune des projets. Ce montant est corroboré par plusieurs sources. Mais le corpus institutionnel ouvert ne permet pas de reconstituer, projet par projet, les décaissements : il s’agit donc d’une enveloppe annoncée, non de 40 milliards déjà dépensés.

Ce que l’accord a déjà changé dans la chaîne de dépense

Le 15 mai 2026, la Banque centrale a annoncé le lancement officiel de l’exécution du mécanisme financier unifié. La réunion associait Naji Issa, son adjoint Maree Al-Barasi, le président de la Cour des comptes Khaled Shakshak, le comité financier conjoint et le chargé d’affaires américain Jeremy Berndt. Les discussions ont porté sur l’article 8, le suivi des dépenses et des recettes ainsi que les dispositions techniques nécessaires aux décaissements.

Fait établi — L’architecture documentée combine suivi des recettes et dépenses, coordination autour de la Banque centrale et comité financier conjoint. Les réunions d’août montrent que ces mécanismes restent actifs. Le 31 août, Dbeibah a encore demandé que l’accord serve de base aux dépenses de la phase suivante selon des priorités explicites.

Fait documenté — Le même Conseil a examiné les approvisionnements, les lettres de crédit et la progression de la production pétrolière. En Libye, budget, change, commerce extérieur et pétrole sont étroitement liés : la dépense publique se transforme rapidement en demande de devises et en importations, d’où l’importance de la discipline budgétaire pour la stabilité monétaire.

Une architecture de contrôle, pas un chèque en blanc

L’accord doit être lu à la lumière d’un contexte macroéconomique tendu. Le FMI estimait le 10 avril 2026 que la trajectoire budgétaire libyenne était insoutenable : déficit d’environ 30 % du PIB en 2025, dette publique à 146 % du PIB et pressions persistantes sur le dinar, les réserves et l’inflation. Il avertissait surtout que des recettes pétrolières supplémentaires aggraveraient les déséquilibres si elles alimentaient automatiquement la dépense.

Analyse d’investigation — Bien exécuté, l’accord peut remplacer des dépenses concurrentes par une programmation commune, des plafonds et des flux plus auditables. Mal exécuté, il peut devenir une couche institutionnelle supplémentaire. Le fait que les autorités évoquent elles-mêmes des lacunes, des obstacles et le respect des stipulations montre que l’écart entre la règle et l’exécution constitue un risque reconnu.

Analyse — Le FMI recommande un plan d’investissement pluriannuel transparent, hiérarchisé, compatible avec les capacités budgétaires et soumis à des marchés publics robustes. Cette grille permet d’évaluer l’accord sans le sacraliser : l’unification des tableaux de dépenses est une avancée, mais la qualité économique dépendra de la sélection, du coût, de l’audit et du rendement réel des projets.

Pourquoi cette expérience concerne toute l’Afrique

La Banque africaine de développement estime en 2026 que le pétrole représente environ 97 % des exportations libyennes, 90 % des recettes fiscales et 60 % de l’activité économique. Cette dépendance donne au dossier une portée continentale : de nombreuses économies africaines riches en ressources affrontent la même tension entre rente extractive, besoins d’infrastructures, volatilité des recettes et redistribution territoriale.

Analyse afrocentrée — La souveraineté sur une ressource ne se mesure pas seulement à la propriété du sous-sol. Elle dépend aussi de la capacité de l’État à transformer la rente en infrastructures utiles, à publier les arbitrages et à empêcher les doubles circuits de dépense. Un baril exporté ne devient du développement que si sa recette traverse une chaîne budgétaire contrôlable et finance des actifs ou services évaluables.

Deuxième enseignement : l’appui international peut rapprocher des institutions rivales, mais ne doit pas remplacer la maîtrise nationale. Le soutien américain et l’appui diplomatique extérieur sont documentés ; la légitimité durable du mécanisme dépendra de sa capacité à être appliqué, contrôlé et corrigé par les institutions libyennes elles-mêmes.

Troisième enseignement : une gouvernance plus prévisible des revenus libyens pourrait soutenir les infrastructures, les transports, l’énergie et les échanges avec le Maghreb et le Sahel. Cette conséquence reste une projection : elle suppose stabilité politique, projets effectivement réalisés et articulation avec les dynamiques d’intégration africaine.

Les chiffres et mécanismes qui restent opaques

Plusieurs éléments empêchent encore de conclure à une réussite. Première inconnue : le détail consolidé des projets, de leurs montants, maîtres d’ouvrage, calendriers et critères de sélection. Les communications confirment l’existence de tableaux de dépenses, mais le corpus public consulté au 6 septembre 2026 ne permet pas de suivre l’exécution physique et financière projet par projet.

Deuxième inconnue : le niveau réel de décaissement. Une enveloppe annoncée ne vaut pas consommation budgétaire. Aucun document public consulté ne permet d’établir quelle part du chapitre développement a été engagée, payée puis convertie en travaux achevés, distinction essentielle compte tenu des contraintes administratives, sécuritaires et institutionnelles.

Troisième inconnue : la portée exacte de certaines clauses, notamment l’article 8 évoqué par la Banque centrale en mai. Son application fait l’objet de discussions techniques, mais le texte complet n’est pas suffisamment accessible dans le corpus examiné pour en donner une interprétation juridique définitive. Le comité conjoint ne peut donc être présenté comme une garantie absolue contre les dépenses hors cadre.

Zone d’incertitude — Les sources emploient des expressions proches — « Accord unifié de développement », « accord de dépenses financières unifié » et « budget unifié » — pour des instruments liés mais pas toujours identiques. L’article distingue donc l’accord initial, l’annexe budgétaire d’avril et les mécanismes d’exécution lancés en mai.

Trois trajectoires possibles pour la fin de 2026

Projection — Dans un scénario favorable, le comité financier conjoint et la Banque centrale imposent des procédures homogènes, publient mieux les projets et font respecter des priorités vérifiables. L’accord réduirait alors les dépenses concurrentes et améliorerait la qualité de l’investissement public, avec un effet possible sur les pressions pesant sur le dinar.

Un scénario intermédiaire verrait l’accord fonctionner avec des retards, des arbitrages politiques et une transparence inégale. L’unification serait réelle sur le plan procédural sans transformer complètement la gouvernance économique. Ce scénario reste compatible avec les communiqués d’août, qui confirment l’application tout en reconnaissant des lacunes à corriger.

Un scénario défavorable verrait réapparaître des circuits parallèles ou une dépense supérieure aux capacités financières. Le FMI avertit qu’une telle trajectoire accentuerait les pressions sur le change, les réserves, l’inflation et le pouvoir d’achat. Ce risque n’est pas établi : il correspond précisément à ce que le mécanisme unifié cherche à prévenir.

Projection — Les indicateurs à suivre sont la publication des projets et décaissements, le respect des plafonds, les audits de la Cour des comptes, la part des dépenses réellement productives, la trajectoire du dinar et la capacité des institutions de l’Est et de l’Ouest à conserver une discipline commune. Ce sont ces données, plus que l’existence formelle de l’accord, qui permettront d’en juger les résultats.

Les documents qui fondent l’enquête

  • Banque centrale de Libye : communiqués des 18 novembre 2025, 11 avril 2026, 15 mai 2026, 23 août 2026 et 24 août 2026 sur l’accord, le cadre budgétaire, le lancement de l’exécution et son suivi.
  • Mission d’appui des Nations unies en Libye : déclaration du 12 avril 2026 sur le cadre de dépenses unifié, le contrôle et la gouvernance.
  • Agence de presse libyenne : compte rendu du 31 août 2026 du Conseil de politique économique sur les priorités de dépense, les approvisionnements, les lettres de crédit et le pétrole.
  • Fonds monétaire international : déclaration de fin de mission de l’article IV, 10 avril 2026, sur les déséquilibres budgétaires, le change et l’investissement public soutenable.
  • Banque africaine de développement : Country Focus Report 2026 — Libya, 5 août 2026, sur la dépendance aux hydrocarbures, le financement du développement et la diversification.
  • Déclaration conjointe d’avril 2026 des États-Unis, de l’Égypte, de plusieurs partenaires européens, du Qatar, de l’Arabie saoudite, de la Türkiye et des Émirats arabes unis sur le budget libyen unifié.

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