Orchestrer la migration du secteur informel vers l’économie formelle
L’opérationnalisation de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) traverse une phase critique où la justice socio-économique devient la condition sine qua non de la compétitivité macroéconomique du continent. Le Protocole sur les femmes et les jeunes dans le commerce, adopté formellement en février 2024 par l’Union africaine, a été conçu pour démanteler les barrières structurelles étouffant les acteurs informels qui dominent l’économie réelle. En 2026, la capitale nigériane, Abuja, s’est imposée comme l’épicentre d’un lobbying panafricain intense. Marquée par la tenue de la Conférence mondiale sur la durabilité des femmes africaines en mai, puis par la 18e réunion du Conseil des ministres du Commerce de la ZLECAf en juin‑juillet, cette offensive diplomatique vise à transformer le commerce transfrontalier. L’objectif central est d’orchestrer la migration du secteur informel vers l’économie formelle via des mécanismes de rupture, tels que la « certification mutualisée », afin de libérer le potentiel entrepreneurial féminin au sein d’un marché unique de 1,4 milliard de consommateurs.
Un paradoxe saisissant : 70 % des commerçants transfrontaliers sont des femmes
La structure du commerce intra-africain repose sur un paradoxe saisissant : si les accords de libre-échange historiques ont généralement été façonnés par et pour les grandes corporations formelles, la réalité du terrain économique africain est dominée à 70 % par des femmes opérant dans le commerce transfrontalier informel (agriculture, textile, artisanat, produits transformés). À titre d’exemple, ces actrices économiques génèrent 64 % de la valeur ajoutée commerciale au Bénin et 46 % au Mali. Malgré cette contribution vitale, elles subissent des vulnérabilités systémiques : harcèlement douanier et confiscation de marchandises, exclusion chronique du crédit bancaire, et inaccessibilité financière aux normes et certifications internationales nécessaires à l’export.
Conscient que la seule suppression des barrières tarifaires ne suffit pas à garantir l’équité, le Secrétariat de la ZLECAf (sous la direction de Wamkele Mene) a impulsé l’élaboration d’un Protocole spécifique (inclus dans la Phase II des négociations) pour institutionnaliser la protection de ces démographies clés. Soutenu par le leadership du Nigeria (notamment via sa ministre Jumoke Oduwole) et des organisations de la société civile continentale comme l’ONG ImpactHER, l’enjeu de 2026 est de traduire ce texte juridique en outils opérationnels, évitant l’écueil d’une simple déclaration d’intention dénuée d’effets sur le terrain.
De l’adoption du Protocole à sa mise en œuvre à Abuja
L’ancrage de la dimension de genre et de la jeunesse dans le droit commercial africain a suivi un calendrier institutionnel méticuleux :
- Février 2024 : adoption historique par la 37e session ordinaire de l’Assemblée de l’Union africaine du Protocole sur les femmes et les jeunes dans le commerce, l’intégrant définitivement à l’Accord de la ZLECAf aux côtés de l’investissement et du commerce numérique.
- Avril‑mai 2026 : tenue à Abuja de la Global African Women’s Sustainability Conference 2.0 organisée par ImpactHER. L’événement rassemble plus de 5 000 femmes entrepreneures issues de 58 pays, ainsi que des ministres et des institutions (BAD, Afreximbank), et théorise la nécessité vitale des « certifications mutualisées ».
- 30 juin‑1er juillet 2026 : la 18e réunion du Conseil des ministres du Commerce de la ZLECAf se tient à Abuja. Les discussions portent sur l’accélération de la mise en œuvre des protocoles et le passage à l’action concrète en faveur des PME dirigées par des femmes et des jeunes.
- 1er juillet 2026 : en marge du Conseil, le Secrétaire général Wamkele Mene érige la Sierra Leone en modèle continental pour avoir été le premier pays à réaliser une évaluation complète de son état de préparation à la ZLECAf et à publier son barème tarifaire, inspirant 47 autres États à solliciter le Secrétariat.
La certification mutualisée, sésame pour l’économie verte mondiale
L’analyse documentaire des travaux menés à Abuja en 2026 démontre que le Protocole transcende la simple rhétorique des droits humains pour s’imposer comme un instrument de droit commercial dur. Les négociateurs ont notamment institué un Régime commercial simplifié (STR) adapté aux micro-entreprises transfrontalières, abolissant les procédures douanières labyrinthiques qui favorisent structurellement l’extorsion et la corruption aux frontières.
Le point d’orgue de cette investigation réside dans l’innovation poussée lors de la conférence ImpactHER de mai : la certification mutualisée. Les normes de durabilité mondiales (telles que les normes ISO, Fairtrade ou bio pour le café et le beurre de karité) coûtent des milliers de dollars en audits individuels, interdisant de facto aux productrices africaines de percevoir la « prime verte » (les consommateurs mondiaux étant prêts à payer 10 % plus cher pour du durable). Le plaidoyer institutionnel exige que les États et la ZLECAf financent collectivement ces audits au niveau des réseaux de coopératives, ouvrant ainsi l’accès à une économie verte mondiale évaluée à 5 000 milliards de dollars.
En outre, la ministre nigériane Jumoke Oduwole a soulevé un vecteur critique lors du Conseil de la ZLECAf : l’interopérabilité des paiements numériques et les flux de données transfrontaliers. Au-delà de la modernisation des échanges, l’adoption de systèmes comme le PAPSS (Pan-African Payment and Settlement System) agit comme un bouclier sécuritaire. Il permet aux commerçantes de s’affranchir du transport physique de liquidités à travers les frontières, éliminant ainsi le principal facteur d’agression physique et de vol. Pour couronner le dispositif, le Protocole impose l’intégration obligatoire de représentants des femmes et des jeunes dans les Comités nationaux de mise en œuvre de la ZLECAf, remédiant à leur invisibilité institutionnelle historique.
Jusqu’à 316 milliards de dollars de PIB additionnel en jeu
L’enjeu économique est titanesque : selon des études de référence, résorber les disparités de genre dans le commerce intra-africain pourrait injecter jusqu’à 316 milliards de dollars additionnels dans le PIB du continent. L’objectif est de transformer un tissu d’activités informelles de subsistance en une véritable économie de PME exportatrices structurées.
Sur le plan politique et de la souveraineté, l’Afrique est en train de forger une doctrine juridique internationale avant-gardiste. La ZLECAf est le premier grand accord de libre-échange mondial qui intègre de manière aussi exhaustive et constitutionnelle la problématique du genre et de la jeunesse, refusant que l’intégration économique se fasse au détriment des plus vulnérables.
Les enjeux industriels et verts sont intrinsèquement liés : les femmes entrepreneures étant déjà aux avant-postes de l’agriculture régénérative et de l’économie circulaire sur le continent, leur intégration formelle via des certifications reconnues accélérera l’émergence d’une industrie agro-écologique africaine souveraine, capable de s’imposer sur les marchés mondiaux de la durabilité.
Le volet sécuritaire est souvent sous-estimé mais crucial. Le développement d’infrastructures frontalières sensibles au genre (postes de douane modernisés, éclairés, avec sanitaires dédiés) et le basculement vers les paiements numériques continentaux réduisent drastiquement l’exposition des femmes aux violences basées sur le genre et au racket institutionnalisé.
Enfin, sur le plan juridique, les États parties s’engagent à aligner leurs législations nationales (notamment en matière de droit de propriété foncière, de droit des sociétés et d’accès au crédit) sur les exigences du Protocole. Ce mécanisme de supranationalité commerciale agit comme un formidable levier pour moderniser les droits civils et économiques des femmes à travers toute l’Afrique.
Ratifications et financements : le talon d’Achille du Protocole
Le talon d’Achille du Protocole demeure la lenteur de son effectivité juridique et opérationnelle. Comme pour tous les protocoles de la Phase II, son entrée en vigueur nécessite la ratification formelle par au moins 22 États membres, un processus de transposition législative souvent lourd et opaque dans de nombreux parlements nationaux. De plus, la promesse de la certification mutualisée et du Régime commercial simplifié se heurte à la réalité du financement : les budgets nationaux ne prévoient pas encore les lignes de crédit nécessaires pour financer les audits ou compenser les pertes de recettes douanières immédiates. Il subsiste un risque élevé que les grandes déclarations d’Abuja se transforment en vœux pieux si les régulateurs locaux et les agents douaniers ne sont pas formés et surveillés pour appliquer ces nouvelles directives.
Vers une classe moyenne continentale de PME dirigées par des femmes
Le Protocole sur les femmes et les jeunes dans le commerce constitue la clef de voûte politique qui décidera de la nature même de la ZLECAf : un véritable instrument de transformation inclusive ou un simple accélérateur de profits pour les monopoles industriels préexistants. Les signaux robustes émis depuis Abuja en 2026 témoignent d’une synergie inédite entre la société civile, les institutions financières panafricaines (Afreximbank, BAD) et les organes politiques (Secrétariat de la ZLECAf) pour indexer l’essor économique du continent sur sa force de travail féminine et juvénile. Si le Régime commercial simplifié et les mécanismes de certification mutualisée sont rapidement déployés, l’Afrique pourrait assister, d’ici la prochaine décennie, à l’émergence d’une nouvelle classe moyenne continentale de PME dirigées par des femmes. Cette révolution silencieuse redessinera fondamentalement l’architecture des chaînes de valeur régionales, offrant au continent une résilience économique inégalée face aux chocs mondiaux.

