Un petit État insulaire au cœur de la bataille des abysses

Kiribati a officiellement soutenu l’initiative de Nauru visant à accélérer l’adoption des règles encadrant l’exploitation minière des grands fonds marins. Ce ralliement, exprimé devant l’Autorité internationale des fonds marins, ne constitue toutefois ni un blanc-seing à l’industrie extractive ni la preuve d’une alliance régionale unifiée dans le Pacifique.

Derrière l’alignement de ces deux petits États insulaires se joue une bataille beaucoup plus vaste : celle du contrôle des minerais stratégiques situés dans les fonds marins internationaux, juridiquement considérés comme le patrimoine commun de l’humanité.

Pour les États africains, l’enjeu dépasse largement les nodules polymétalliques du Pacifique. Il concerne la place des pays du Sud dans la définition des règles, le partage des bénéfices, la protection des économies minières terrestres et le risque de voir une nouvelle frontière extractive dominée par quelques entreprises disposant des capitaux et des technologies nécessaires.

Le soutien de Kiribati est formellement établi

Lors de la 26e Assemblée de l’Autorité internationale des fonds marins, en 2021, l’ambassadeur Teburoro Tito s’est exprimé au nom du gouvernement et du peuple de Kiribati.

Sa déclaration ne laisse aucune ambiguïté : Kiribati soutient l’initiative de la République de Nauru visant à pousser l’Autorité à élaborer le code minier dans le délai de deux ans prévu par l’Accord de 1994 relatif à l’application de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

La démarche avait été engagée par Nauru en juin 2021. En tant qu’État parrain de Nauru Ocean Resources Inc., le gouvernement nauruan avait demandé au Conseil de l’Autorité d’achever les règles, règlements et procédures nécessaires à l’exploitation des ressources de la Zone.

Kiribati n’a donc pas déclenché la procédure conjointement avec Nauru. Il s’y est officiellement rallié après son lancement.

Il serait par conséquent excessif de parler d’une « initiative bilatérale » au sens juridique. La formulation la plus exacte est celle d’un soutien diplomatique apporté par Kiribati à une procédure initialement déclenchée par Nauru.

Un appui assorti de lignes rouges

Le soutien kiribatien ne peut cependant pas être réduit à une demande d’exploitation rapide.

Dans la même déclaration, Kiribati réclame l’achèvement simultané de plusieurs instruments essentiels :

  • un plan régional de gestion environnementale ;
  • des mécanismes de contrôle et de surveillance ;
  • un régime financier complet ;
  • un partage équitable des bénéfices ;
  • des garanties contre les dommages transfrontières ;
  • un renforcement des capacités scientifiques et techniques de l’Autorité.

La position de Kiribati est donc plus nuancée qu’un simple ralliement aux intérêts industriels.

L’archipel soutient l’accélération du processus réglementaire, mais affirme que l’exploitation ne doit pas commencer sans protection environnementale robuste, sans contrôle effectif des opérateurs et sans mécanisme assurant que les profits tirés de la Zone ne soient pas captés par une minorité d’États et d’entreprises.

Cette prudence s’est prolongée dans les déclarations ultérieures de Kiribati. En 2023 puis en 2024, le pays a continué de reconnaître les conséquences juridiques de la procédure des deux ans, tout en exigeant que les règles environnementales, financières et institutionnelles soient en place avant le commencement des opérations minières.

Le délai initial a pourtant expiré en juillet 2023 sans que le code minier soit adopté. Au 1er août 2026, les négociations se poursuivent encore.

Marawa, le bras minier de Kiribati

L’implication de Kiribati dans les grands fonds ne se limite pas aux déclarations diplomatiques.

Le pays parraine Marawa Research and Exploration Ltd., une entreprise publique kiribatienne titulaire depuis janvier 2015 d’un contrat d’exploration de nodules polymétalliques dans la zone Clarion-Clipperton.

Cette région du Pacifique concentre d’importants gisements de nodules contenant notamment du nickel, du cuivre, du cobalt et du manganèse. Ces minerais sont considérés comme stratégiques pour les batteries, les réseaux électriques, l’industrie numérique et certaines technologies militaires.

Le bloc attribué à Marawa ne se trouve toutefois pas dans la zone économique exclusive de Kiribati. Il est situé dans « la Zone », c’est-à-dire sur les fonds marins placés au-delà des juridictions nationales.

Kiribati n’y exerce donc aucune souveraineté territoriale. Son rôle est celui d’un État parrain chargé de superviser une entreprise autorisée à explorer une portion du patrimoine commun de l’humanité.

Cette distinction est fondamentale. Elle signifie que l’accès aux ressources ne peut pas être assimilé à une propriété nationale classique. Toute exploitation éventuelle doit théoriquement bénéficier à l’humanité dans son ensemble, avec une attention particulière portée aux intérêts des pays en développement.

Une influence diplomatique réelle, mais sans siège au Conseil

Kiribati est membre de l’Autorité internationale des fonds marins et participe activement aux travaux de son Assemblée. Il ne siège cependant pas actuellement au Conseil, l’organe restreint chargé d’élaborer et d’adopter les principales décisions réglementaires.

Son influence ne découle donc pas d’un statut institutionnel privilégié.

Elle repose plutôt sur trois éléments : son rôle d’État parrain, son expérience des négociations océaniques et l’étendue considérable de son espace maritime national.

Kiribati possède l’une des plus vastes zones économiques exclusives du monde. Cette réalité lui donne une légitimité politique particulière lorsqu’il évoque les risques transfrontières, la protection de la pêche et la dépendance des populations insulaires à l’égard de l’océan.

Mais elle ne lui accorde aucun droit particulier sur les ressources de la zone Clarion-Clipperton ni aucune voix supplémentaire à l’Autorité.

Le Pacifique demeure profondément divisé

Le soutien de Kiribati à Nauru ne transforme pas automatiquement la procédure des deux ans en mouvement régional.

Certains États du Pacifique, parmi lesquels Nauru, Kiribati, Tonga et les Îles Cook, ont parrainé ou développé des projets liés aux minerais des grands fonds.

D’autres gouvernements de la région ont au contraire demandé un moratoire, une pause de précaution ou l’interdiction de l’exploitation en l’absence de connaissances scientifiques suffisantes.

Le Forum des îles du Pacifique n’a pas adopté de ligne commune en faveur de l’exploitation. Ses dirigeants ont reconnu à plusieurs reprises la diversité des positions nationales et la forte polarisation du débat.

Plusieurs délégations du Pacifique ont néanmoins convergé sur un point : aucune exploitation ne devrait commencer sans règles complètes, garanties environnementales solides et capacité effective de contrôle.

Il existe donc une communauté de préoccupations, mais pas une coalition régionale homogène.

Des lacunes environnementales officiellement constatées

L’un des principaux points de fragilité concerne l’état réel des travaux de Marawa.

Une inspection institutionnelle menée en 2024 a relevé que l’entreprise n’avait conduit qu’une seule campagne d’exploration, en 2019. Certaines données géologiques et environnementales n’avaient pas encore été intégralement transmises à l’Autorité, tandis que plusieurs analyses biologiques restaient inachevées.

Ces lacunes ne prouvent pas que le projet serait définitivement non viable. Elles montrent toutefois qu’il existe encore un écart considérable entre la possession d’un contrat d’exploration et la capacité de démontrer qu’une exploitation industrielle serait écologiquement maîtrisable et économiquement rentable.

L’existence d’un permis ne constitue ni une réserve minière certifiée, ni une autorisation d’exploiter, ni une garantie de rentabilité.

Au 1er août 2026, aucune source institutionnelle publique ne permet d’affirmer que toutes les insuffisances constatées lors de l’inspection de 2024 ont été corrigées.

Le virage chinois de Marawa

Les partenariats industriels de Kiribati constituent une autre zone stratégique.

Ils ne sont pas totalement inconnus. Marawa a longtemps entretenu des relations avec des entreprises associées au développement minier de la zone Clarion-Clipperton. Après la fin de certains accords antérieurs, le gouvernement kiribatien a engagé des discussions avec des partenaires chinois.

En 2025, une coopération sur l’exploration des ressources océaniques profondes a été officiellement évoquée avec la Chine.

En juin 2026, le gouvernement de Kiribati a inscrit parmi ses priorités la finalisation d’une coentreprise associant Marawa, l’État kiribatien et JDSM China.

L’existence de ce projet est donc établie. Ses conditions réelles ne le sont pas.

Aucun document public suffisamment détaillé ne permet de connaître :

  • la répartition du capital ;
  • les droits de vote ;
  • le montant des investissements ;
  • les conditions d’accès aux données géologiques ;
  • les engagements de transfert technologique ;
  • le partage des bénéfices ;
  • les responsabilités en cas de dommage environnemental ;
  • le statut définitif de l’accord.

La question décisive n’est donc plus de savoir si Kiribati cherche un partenaire asiatique. Elle est de déterminer quelles contreparties l’archipel devra concéder en échange des capitaux, des équipements et du savoir-faire nécessaires.

Le risque d’une souveraineté seulement nominale

L’expérience de Kiribati rappelle une contradiction fréquente dans les économies du Sud.

Un État peut être juridiquement propriétaire d’une entreprise publique, parrainer un contrat international et participer aux négociations multilatérales, tout en demeurant technologiquement dépendant d’un partenaire extérieur.

Dans ce cas, la souveraineté existe sur le papier mais peut être limitée dans la pratique par :

  • la dépendance financière ;
  • la maîtrise étrangère des équipements ;
  • le contrôle des données ;
  • l’asymétrie des contrats ;
  • la propriété intellectuelle ;
  • l’accès aux marchés internationaux.

Ce risque concerne directement l’Afrique.

De nombreux États africains disposent d’importantes ressources minières, énergétiques ou maritimes, mais ne contrôlent ni les technologies d’extraction, ni la transformation industrielle, ni les chaînes logistiques, ni les systèmes de financement.

La gouvernance des grands fonds pourrait reproduire ce modèle à une échelle mondiale : des États du Sud serviraient de parrains juridiques, tandis que les technologies, les navires, les capitaux et les débouchés resteraient contrôlés par des groupes étrangers.

Ce que l’Afrique doit surveiller

Pour les pays africains, la question ne se résume pas à soutenir ou à combattre l’exploitation minière des grands fonds.

Le premier enjeu est celui du partage des bénéfices. Si les ressources de la Zone appartiennent à l’humanité, les pays africains doivent s’assurer que les revenus éventuels ne soient pas absorbés par les contractants, les États parrains et les puissances technologiques.

Le deuxième enjeu concerne les producteurs terrestres. Une production importante de nickel, de cobalt, de cuivre ou de manganèse provenant des fonds marins pourrait affecter les prix internationaux et fragiliser les économies dépendantes de ces matières premières.

La République démocratique du Congo, la Zambie, l’Afrique du Sud, le Gabon ou Madagascar ne peuvent donc pas traiter le code minier de l’AIFM comme une question lointaine exclusivement pacifique.

Le troisième enjeu est technologique. L’Afrique doit défendre des mécanismes réels de transfert de compétences, d’accès aux données, de recherche scientifique et de participation industrielle.

Le quatrième est environnemental. Les perturbations des grands fonds, les panaches de sédiments, le bruit sous-marin et les effets sur les écosystèmes restent insuffisamment compris. Les États africains côtiers et insulaires ont intérêt à imposer le principe de précaution plutôt qu’à accepter des garanties fondées sur des modèles encore incomplets.

Une alliance Sud-Sud qui reste à construire

Aucun accord public ne démontre, à ce stade, l’existence d’un mécanisme formel de coordination entre Nauru et Kiribati.

Aucun document institutionnel identifié n’établit davantage :

  • un partage bilatéral des bénéfices ;
  • une mutualisation technologique entre les deux États ;
  • une stratégie industrielle commune ;
  • un traité définissant leur coopération sur les grands fonds.

Le soutien diplomatique est réel. L’alliance institutionnelle structurée ne l’est pas encore.

Une coopération plus large entre l’Afrique, les Caraïbes et le Pacifique pourrait néanmoins être organisée dans le cadre de l’Organisation des États d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique, qui a succédé au Groupe ACP et demeure active.

Cette convergence ne devrait pas être fondée sur une adhésion automatique à l’exploitation. Elle devrait porter sur des exigences communes :

  • transparence contractuelle ;
  • partage équitable des bénéfices ;
  • contrôle public des données ;
  • protection des États côtiers ;
  • assistance aux producteurs terrestres affectés ;
  • responsabilité des entreprises ;
  • transfert technologique ;
  • représentation effective des pays du Sud dans les organes de décision.

Le patrimoine commun ne doit pas devenir une concession privée

Le soutien officiel de Kiribati à Nauru est désormais établi. Il ne doit ni être minimisé ni exagéré.

Il confirme qu’une partie des petits États insulaires considère l’exploitation encadrée des grands fonds comme une possibilité de développement et de diversification économique.

Mais la réalité du dossier révèle aussi les limites de cette stratégie : dépendance technologique, données environnementales incomplètes, partenaires industriels puissants, absence de code achevé et incertitude sur la répartition future des revenus.

Pour l’Afrique, l’enseignement principal est clair.

La Zone ne doit pas devenir un espace où le vocabulaire du patrimoine commun masquerait la privatisation des bénéfices, la socialisation des risques environnementaux et la dépendance technologique des États parrains.

Le prochain chapitre du droit de la mer ne se joue pas seulement entre Nauru, Kiribati et les entreprises minières du Pacifique. Il déterminera aussi la place de l’Afrique dans la gouvernance des minerais stratégiques du XXIe siècle.

Le continent ne doit ni rester spectateur ni se contenter de réclamer une part des revenus futurs. Il doit peser sur les règles, la science, les technologies et les mécanismes de contrôle.

Car un patrimoine déclaré commun, mais exploité sans maîtrise collective, ne serait commun que de nom.

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