Au large de Kiribati, un projet américain déclenche une riposte institutionnelle
Le Kiribati ne dispose pas d’un droit de veto sur les activités minières envisagées dans les fonds marins situés au-delà des juridictions nationales. Mais l’archipel vient de montrer qu’un petit État océanique peut refuser d’être réduit au rôle de spectateur lorsqu’un projet industriel se développe à proximité de ses espaces maritimes. Le 30 juillet 2026, le Kiribati Seabed Minerals Technical Advisory Committee (KISMTAC) et le National BBNJ Committee ont tenu une consultation conjointe sur le projet d’exploration d’American Deep Sea Minerals (ADSM) dans le bassin de Penrhyn, une zone au-delà de la juridiction nationale adjacente aux espaces maritimes kiribatiens.
Le fait décisif n’est pas une interdiction : les autorités techniques ont constaté qu’elles ne disposaient pas de la demande complète ni de toutes les pièces nécessaires à une évaluation approfondie. Elles ont donc décidé de demander des informations complémentaires, de poursuivre l’analyse nationale et de suivre les évolutions juridiques internationales. Cette séquence ne prouve ni un rejet ni une acceptation du projet. Elle documente un contrôle fondé sur l’accès aux données, l’expertise scientifique et la coordination administrative.
Le bassin de Penrhyn entre procédure américaine et ordre juridique international
La procédure à l’origine de cette vigilance est américaine. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a publié le 2 juin 2026 un avis concernant une demande d’ADSM pour une licence d’exploration de nodules polymétalliques dans le South Penrhyn Basin. La consultation publique s’est achevée le 3 août, après une audience virtuelle organisée le 1er juillet. NOAA précise qu’une licence d’exploration permettrait, si elle était délivrée, de réaliser des levés, de la recherche et des essais miniers. Plusieurs étapes précèdent toutefois la délivrance effective d’une licence ou d’un permis.
Le fait qu’une demande soit considérée comme complète au regard des exigences d’information de la législation américaine ne signifie pas qu’une licence a été accordée. Au 19 août, NOAA présentait toujours le dossier ADSM comme une « application » sans signaler de certification. Il n’est donc pas établi, au 5 septembre 2026, qu’ADSM possède une autorisation américaine définitive pour explorer le bassin de Penrhyn.
Le projet s’inscrit dans une friction juridique plus large. Les États-Unis ne sont pas partie à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM), tandis que l’Autorité internationale des fonds marins (AIFM) est l’organisation par laquelle les États parties organisent et contrôlent les activités relatives aux ressources minérales de la « Zone », les fonds marins au-delà des juridictions nationales. L’AIFM rappelle que la Zone et ses ressources constituent le patrimoine commun de l’humanité et qu’aucune exploitation commerciale n’y a encore été approuvée. Son Conseil poursuit en 2026 la négociation du règlement d’exploitation et met en garde contre les actions unilatérales susceptibles de fragiliser le régime multilatéral.
Ce que Tarawa a réellement décidé le 30 juillet
Les éléments établis par le gouvernement kiribatien sont précis. Le KISMTAC et le National BBNJ Committee ont examiné les informations accessibles au public ainsi que la correspondance reçue par le ministère des Pêches et des Ressources océaniques. Ils ont constaté que la demande complète et les pièces techniques d’accompagnement n’avaient pas été mises à la disposition de Kiribati et ont estimé que des informations supplémentaires étaient nécessaires avant toute évaluation technique complète.
Les comités ont retenu quatre lignes d’action : rechercher des clarifications par les canaux appropriés, contacter ADSM pour obtenir la documentation pertinente, poursuivre l’évaluation nationale lorsque de nouvelles données seront accessibles et suivre les évolutions juridiques et politiques internationales. Le ministère présente cette méthode comme scientifique, fondée sur les preuves et coordonnée.
Ce que les documents ne montrent pas doit être dit avec la même netteté. Kiribati n’a pas annoncé de moratoire spécifique visant ADSM. Aucun texte consulté ne fait état d’un refus administratif formel, d’un accord avec l’entreprise ou d’un contentieux engagé par Tarawa. La présence du National BBNJ Committee ne transforme pas non plus l’Accord BBNJ en régime d’octroi de titres miniers. Entré en vigueur le 17 janvier 2026, cet accord traite notamment de biodiversité, d’outils de gestion par zone, d’évaluations d’impact, de renforcement des capacités et de transfert de technologies marines ; il doit s’articuler avec les cadres et organismes compétents existants.
Derrière la demande de documents, une bataille pour la maîtrise de l’information
L’intérêt stratégique de la décision kiribatienne réside dans la séquence qu’elle impose : pas d’évaluation crédible sans accès au dossier, pas de position éclairée sans capacité nationale d’expertise. Pour un État insulaire dont l’espace maritime est central à l’économie et à la sécurité écologique, l’asymétrie documentaire peut devenir une asymétrie de pouvoir. Un opérateur privé et l’autorité qui instruit sa demande disposent de données techniques, géologiques et environnementales que les États voisins ne possèdent pas automatiquement.
L’approche de Tarawa cherche à réduire cette asymétrie avant qu’elle ne se transforme en fait accompli politique. Les paramètres à examiner comprennent la localisation, les méthodes d’exploration, les essais envisagés, les données environnementales de référence, le suivi et la gestion des incidents. Les documents disponibles ne permettent pas encore de mesurer les risques spécifiques pour Kiribati ; ils montrent que le pays refuse de conclure sans la matière nécessaire.
Cette prudence rejoint l’accent mis par l’AIFM sur un encadrement environnemental robuste et par l’Accord BBNJ sur les évaluations d’impact. Il serait toutefois excessif d’en déduire que toute exploration projetée produira nécessairement un dommage transfrontière. À ce stade, le niveau de preuve permet de documenter une insuffisance d’information et un risque de gouvernance, non de démontrer un dommage écologique particulier.
Une leçon de souveraineté procédurale directement utile à l’Afrique
Le dossier micronésien a une portée africaine parce qu’il pose une question centrale dans la gestion des ressources stratégiques : comment éviter qu’une décision déterminante soit prise avant que l’État concerné dispose des données, des compétences et des instruments de négociation nécessaires ? En février 2026, l’AIFM rappelait que 38 États africains sont côtiers et que leur engagement dans la gouvernance des grands fonds est essentiel à une participation équitable aux bénéfices et aux décisions concernant la Zone.
L’Union africaine a renforcé ce cadre politique en juillet avec la Déclaration de Luanda sur l’économie bleue. Les États membres y affirment des principes de souveraineté, de science, de précaution, d’équité et de responsabilité, tout en appelant au renforcement des institutions, des compétences scientifiques et de la maîtrise africaine des technologies. Le parallèle avec Kiribati concerne donc la capacité d’un État à organiser son expertise avant de négocier avec des acteurs disposant de moyens supérieurs.
La même logique traverse l’Africa’s Green Minerals Strategy : transformation locale, création de valeur à la source, chaînes de valeur régionales et refus de rester simple fournisseur de matières premières. La Banque africaine de développement a repris cet objectif lors du Forum ministériel sur les minéraux critiques de juillet 2026.
Pour les États africains, la leçon de Kiribati est institutionnelle avant d’être minière : constituer des comités compétents, imposer l’accès aux données, financer une expertise indépendante, coordonner droit de la mer, environnement, mines et diplomatie, et conserver la maîtrise du calendrier d’évaluation. Sans ces capacités, la souveraineté proclamée reste fragile.
Les angles morts qui empêchent encore toute conclusion définitive
Plusieurs éléments restent à confirmer. Le premier est le contenu intégral du dossier technique d’ADSM relatif au bassin de Penrhyn. Kiribati affirme ne pas en avoir reçu la totalité ; il est donc impossible de dire, sur la seule base des documents consultés, si les données disponibles couvrent de manière satisfaisante les impacts susceptibles d’intéresser l’archipel.
Le deuxième concerne l’issue de la procédure américaine. La période de commentaires publics est close, mais aucune source officielle consultée au 5 septembre ne confirme l’octroi d’une licence d’exploration à ADSM pour ce dossier. Une demande complète et une procédure avancée ne doivent pas être confondues avec un droit acquis.
Le troisième angle mort est juridique. La coexistence d’une voie nationale américaine fondée sur le Deep Seabed Hard Mineral Resources Act et du régime multilatéral de la CNUDM/AIFM demeure contestée. Les documents de l’AIFM réaffirment la nécessité de préserver le patrimoine commun de l’humanité, mais le corpus disponible ne permet pas de prédire l’issue d’un éventuel différend portant spécifiquement sur ADSM.
Enfin, la position politique finale de Kiribati n’est pas connue. La réunion du 30 juillet est une étape d’évaluation, pas une décision sur le fond. Toute affirmation selon laquelle Tarawa soutient, rejette ou cherchera à bloquer le projet irait au-delà du niveau réel de preuve.
Trois trajectoires possibles pour la suite du dossier
Un premier scénario est celui de la transparence progressive : ADSM ou les autorités américaines transmettent davantage de documentation, Kiribati complète son analyse et formule une position technique plus précise. Cela pourrait conduire à des demandes de garanties environnementales, de consultation ou de partage de données, sans préjuger d’un soutien ou d’une opposition.
Un deuxième scénario est celui d’une friction institutionnelle accrue. Si la procédure américaine progresse sans réponses jugées suffisantes par les États voisins ou les institutions multilatérales, les critiques sur la légitimité du cadre unilatéral pourraient se renforcer. Le dossier pourrait alors passer du terrain technique à la diplomatie et au droit international.
Un troisième scénario est celui d’un ralentissement durable. L’incertitude réglementaire, les exigences environnementales et la nécessité de données supplémentaires peuvent allonger les calendriers. La seule conclusion solidement établie est que Kiribati a choisi de ne pas considérer l’exploration des grands fonds comme une affaire extérieure à ses intérêts au seul motif que la zone se trouve au-delà de sa juridiction.
Les institutions qui documentent le dossier
- Ministry of Fisheries & Ocean Resources de Kiribati : communiqué du 5 août 2026 sur la consultation conjointe du KISMTAC et du National BBNJ Committee.
- National Oceanic and Atmospheric Administration, États-Unis : suivi des demandes relevant du Deep Seabed Hard Mineral Resources Act, mise à jour en août 2026.
- Federal Register / U.S. Government Publishing Office : avis du 2 juin 2026 relatif à la demande d’American Deep Sea Minerals dans le South Penrhyn Basin.
- Autorité internationale des fonds marins : documents 2026 sur la gouvernance de la Zone, le patrimoine commun de l’humanité, le Mining Code et la participation des États africains.
- Nations unies : Accord BBNJ et documentation officielle sur son entrée en vigueur et ses mécanismes.
- Union africaine : Déclaration de Luanda sur l’économie bleue, 24 juillet 2026 ; Africa’s Green Minerals Strategy.
- Banque africaine de développement : Forum ministériel de juillet 2026 sur les minéraux critiques, les chaînes de valeur et la valorisation.

