Fidji — Climat / Finance / Gouvernance internationale

À Nadi, le Pacifique veut intervenir avant que les compromis soient figés

Le 5 octobre 2026, près d’un mois avant l’ouverture de la COP31 à Antalya, les Fidji accueilleront à Nadi la principale réunion préparatoire politique de la conférence climatique. Prévue jusqu’au 8 octobre, cette Pre-COP31 est organisée dans le cadre d’un dispositif associant l’Australie, les Fidji, Tuvalu et d’autres partenaires du Pacifique. Suva entend utiliser cette séquence pour placer au centre des discussions internationales quatre priorités : maintien de l’objectif de 1,5 °C, accès au financement climatique, articulation entre océan et climat, et représentation politique du Pacifique dans les décisions mondiales.

Le 1er septembre 2026, en marge du 55e Forum des îles du Pacifique à Koror, aux Palaos, le Premier ministre australien Anthony Albanese, le Premier ministre de Tuvalu Feleti Teo et le ministre fidjien des Affaires étrangères et du Commerce extérieur Sakiasi Ditoka ont consacré une réunion trilatérale aux préparatifs de la Pre-COP31 et au segment de dirigeants qui doit se tenir à Tuvalu. Le ministère fidjien précise que Nadi accueillera le programme principal du 5 au 8 octobre.

L’objectif affiché dépasse l’organisation d’une conférence régionale. Sakiasi Ditoka présente la COP31 comme une occasion de construire un consensus autour des priorités du Pacifique et d’introduire l’expérience des États insulaires vulnérables au cœur des délibérations internationales. La diplomatie fidjienne estime elle-même que la réussite de la Pre-COP devra être mesurée à sa capacité à réduire les divergences entre positions de négociation et à préparer des compromis avant Antalya.

Pour l’Afrique, cette séquence mérite donc une attention particulière. Les questions que Suva veut pousser — financement de l’adaptation, accès effectif aux fonds, pertes et préjudices, vulnérabilité climatique — recoupent plusieurs revendications financières portées par les États africains. Cette convergence d’intérêts ne signifie cependant ni identité automatique de positions ni alliance constituée : elle doit être démontrée dossier par dossier.

Une COP31 à l’architecture inhabituelle

La COP31 elle-même se déroulera à Antalya, en Türkiye, du 9 au 20 novembre 2026. Le dispositif institutionnel retenu est singulier : la Türkiye détient la présidence de la COP et accueille la conférence, tandis que l’Australie exerce la fonction de président des négociations. Dans ce cadre, les partenaires du Pacifique disposent d’un espace préparatoire important puisque les Fidji accueillent la Pre-COP et Tuvalu une rencontre de dirigeants.

La lettre conjointe adressée aux Parties le 20 mai par le président désigné de la COP31, Murat Kurum, et le président des négociations, Chris Bowen, confirme que la Pre-COP fait partie du dispositif politique destiné à préparer les négociations. L’Australie a également confié à David Higgins la conduite de son travail sur la Pre-COP et nommé trois envoyés climatiques du Pacifique : Kristina Eonemto Stege sur l’objectif de 1,5 °C, Ruel Yamuna sur l’accès au financement climatique et le Fidjien Inia Seruiratu sur l’océan.

Cette organisation fournit au Pacifique un accès politique particulièrement visible au processus de préparation de la COP31. Elle ne lui confère toutefois aucun pouvoir permettant d’imposer seul un résultat aux Parties : les décisions formelles restent soumises au processus multilatéral de la CCNUCC.

Cette distinction est essentielle. La Pre-COP n’est pas la COP31 et ne peut pas se substituer à elle. Son influence réside dans une autre fonction : identifier suffisamment tôt les lignes de fracture, tester des formulations de compromis, rapprocher des ministres et créer un momentum politique avant l’ouverture des négociations formelles.

Finance, adaptation et pertes : les dossiers déjà identifiés

Les autorités fidjiennes ont déjà défini une partie substantielle du terrain de discussion. Le 6 août, le ministère des Affaires étrangères indiquait que la Pre-COP devait permettre d’aborder notamment le financement climatique, l’adaptation et les pertes et préjudices, en plus des priorités propres aux petits États insulaires en développement.

Le ministère fidjien de l’Environnement et du Changement climatique a parallèlement formalisé quatre piliers politiques : maintenir l’objectif de 1,5 °C à portée, améliorer l’accès au financement climatique, renforcer le lien océan-climat et accroître la voix du Pacifique dans la gouvernance climatique.

Ces thèmes correspondent directement à plusieurs dossiers encore actifs dans le processus de la CCNUCC. Dans leur lettre de mai, Murat Kurum et Chris Bowen indiquent vouloir accroître les financements et investissements consacrés à l’adaptation, faire avancer le financement relatif aux pertes et préjudices et améliorer l’accessibilité de l’architecture financière pour les pays en développement. Ils citent explicitement la mise en œuvre du nouvel objectif collectif quantifié sur le financement climatique, l’article 9 de l’Accord de Paris et son article 2.1(c), relatif à la cohérence des flux financiers avec une trajectoire de développement à faibles émissions et résiliente au climat.

Le travail préparatoire reste en cours. À l’issue des réunions de Bonn de juin 2026, la CCNUCC relevait notamment l’absence d’accord définitif sur l’avenir du Fonds pour l’adaptation, la poursuite d’un programme de travail portant sur les obligations financières de l’article 9 et la continuation du dialogue sur l’article 2.1(c). La période intersessionnelle et la Pre-COP sont donc précisément conçues pour tenter de rapprocher certaines positions avant Antalya.

Derrière la réunion de Nadi, une bataille sur l’accès réel à l’argent

La question décisive n’est plus uniquement de savoir si le financement climatique doit augmenter. Elle porte aussi sur la nature des ressources, leurs bénéficiaires, leurs conditions d’accès et la capacité des pays vulnérables à transformer des engagements internationaux en projets réellement financés.

C’est sur ce terrain que les intérêts du Pacifique et de nombreux États africains peuvent se rapprocher.

La revendication fidjienne porte explicitement sur l’accès au financement. Cette nuance est importante : une augmentation globale des montants annoncés ne garantit pas que les États disposant de faibles capacités administratives, de marchés financiers étroits ou d’un endettement élevé puissent mobiliser rapidement ces ressources.

La lettre de la présidence de la COP31 reconnaît d’ailleurs la nécessité d’une finance « accessible et effective » pour les pays en développement et souligne le rôle du financement public aux côtés d’autres sources.

Pour les Fidji et les autres États insulaires du Pacifique, cette question est liée aux coûts de l’adaptation, à la protection des littoraux, à la montée du niveau de la mer et aux pertes climatiques. Pour de nombreux pays africains, les secteurs diffèrent parfois — agriculture, énergie, eau, infrastructures, sécurité alimentaire ou résilience urbaine — mais le problème du financement insuffisant ou difficilement mobilisable demeure comparable.

Cela crée un espace potentiel de coalition sans permettre de conclure à une coalition déjà constituée.

L’Afrique arrive avec un déficit de financement massif

Les chiffres publiés par la Banque africaine de développement donnent la mesure de l’enjeu. En juillet 2026, son économiste en chef Kevin Urama a rappelé que, sur la base des contributions déterminées au niveau national, les pays africains auraient besoin de plus de 242 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 pour réaliser leur action climatique et faire face aux conséquences du changement climatique. La Banque estime, dans cette même intervention, l’écart annuel de financement à plus de 213 milliards de dollars.

Ces données doivent cependant être maniées avec précision. Le chiffre d’environ 29,5 milliards de dollars repris dans cette estimation correspond à un niveau de flux climatiques utilisé comme référence par la Banque et ne doit pas être présenté comme un relevé exhaustif des financements africains reçus en 2026.

Le rapport annuel d’efficacité du développement 2026 de la Banque fournit d’ailleurs une autre mesure : l’Afrique subsaharienne aurait reçu environ 47 milliards de dollars de financement climatique en 2023, soit près de 2,5 % du total mondial alors mobilisé. Les périmètres géographiques, les années et les méthodologies diffèrent ; ces chiffres ne sont donc pas directement interchangeables. Ils convergent néanmoins sur un constat institutionnel : les ressources disponibles demeurent très inférieures aux besoins estimés.

C’est ici que la Pre-COP31 peut revêtir un intérêt africain concret. Si le Pacifique réussit à placer au centre du dialogue la simplification de l’accès aux financements, l’adaptation, les financements concessionnels et les pertes et préjudices, plusieurs pays africains peuvent objectivement trouver des intérêts convergents.

Mais l’Afrique ne gagnerait rien à simplement s’aligner sur un agenda pacifique conçu selon les vulnérabilités du Pacifique. La question stratégique est plutôt d’utiliser les convergences pour défendre ses propres priorités : ampleur du déficit financier, coût du capital, soutenabilité de la dette, adaptation agricole, industrialisation bas carbone et nécessité de préserver l’espace budgétaire national.

Une convergence possible, pas une identité de négociation

Les petits États insulaires et les pays africains vulnérables partagent certaines contraintes : faible contribution historique aux émissions pour beaucoup d’entre eux, forte exposition à des chocs climatiques et dépendance à des ressources financières externes pour une partie des investissements d’adaptation.

Mais leurs intérêts ne sont pas identiques.

Les structures énergétiques africaines, l’industrialisation, l’accès universel à l’électricité, l’agriculture continentale, l’exploitation des ressources naturelles et les besoins massifs en infrastructures créent des arbitrages qui peuvent différer de ceux des petites économies insulaires.

La véritable valeur de Nadi pour les négociateurs africains réside donc moins dans une alliance politique générale que dans la possibilité de construire des coalitions ciblées. Sur l’adaptation, l’accessibilité des fonds ou les pertes et préjudices, une convergence transrégionale peut accroître le poids des pays vulnérables. Sur d’autres dossiers, les positions peuvent diverger.

Cette lecture évite une erreur fréquente dans l’analyse des négociations climatiques : transformer une vulnérabilité commune en communauté automatique d’intérêts.

Ce que Suva n’a pas encore obtenu

À la date du 16 septembre 2026, aucun document institutionnel consulté ne permet d’établir que la Pre-COP31 a déjà conduit les grandes parties négociatrices à accepter une proposition précise sur le financement climatique.

La liste définitive des compromis susceptibles d’être soumis politiquement aux ministres à Nadi n’est pas encore publiée dans les documents examinés. Le ministère fidjien indiquait en août que le programme, l’agenda et les arrangements logistiques étaient encore en cours de finalisation avec la présidence de la COP31 et le secrétariat de la CCNUCC.

Il n’est pas davantage possible d’affirmer que les priorités pacifiques seront reprises intégralement dans les décisions d’Antalya.

Enfin, aucune source consultée n’établit à ce stade une position commune Afrique–Pacifique sur le paquet financier de la COP31. Des intérêts convergents existent ; leur transformation en stratégie coordonnée reste à documenter.

De Nadi à Antalya, le rapport de force se jouera avant novembre

Plusieurs scénarios peuvent être envisagés.

Si la Pre-COP permet de réduire les divergences sur l’adaptation, l’accès au financement et les pertes et préjudices, Nadi pourrait préparer certains compromis repris ensuite dans les consultations de la présidence des négociations. Dans ce cas, les pays en développement capables d’intervenir suffisamment tôt auraient davantage de possibilités d’influencer la formulation des solutions.

Un second scénario verrait la Pre-COP surtout consolider les positions du Pacifique sans déboucher sur des rapprochements majeurs avec les autres groupes. Son influence serait alors surtout politique et narrative.

Un troisième scénario serait celui d’une persistance des divergences sur les responsabilités financières, la provenance des ressources, les instruments utilisés et la répartition entre financements publics et privés. Ces désaccords seraient alors renvoyés à Antalya.

Pour l’Afrique, l’enjeu central est clair : ne pas attendre la COP31 pour entrer dans la bataille du financement. Les négociations climatiques se préparent en amont, lorsque se construisent les coalitions, les formulations et les compromis qui arrivent ensuite devant les ministres.

La Pre-COP de Nadi ne garantit aucun résultat financier pour le continent. Elle constitue néanmoins un espace où plusieurs questions décisives pour les États africains seront discutées avant que les positions finales ne se rigidifient.

Les documents institutionnels qui fondent l’analyse

  • Ministère des Affaires étrangères et du Commerce extérieur des Fidji : communiqué du 1er septembre 2026 sur la coordination Fidji–Australie–Tuvalu ; état des préparatifs de la Pre-COP publié le 6 août 2026.
  • Ministère fidjien de l’Environnement et du Changement climatique : programme de la Pre-COP31 et présentation des quatre piliers politiques du partenariat pacifique.
  • Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques : lettre conjointe du président désigné de la COP31 et du président des négociations ; bilan des travaux climatiques du deuxième trimestre 2026.
  • Gouvernement australien : présentation du dispositif COP31 Australie–Pacifique et du rôle de l’Australie dans les négociations.
  • Banque africaine de développement : données 2026 sur les besoins annuels de financement climatique africains et sur l’écart de financement du continent.

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