Sortir d’un centre ne garantit pas le retour chez soi
Au Cambodge, des personnes libérées ou échappées des centres de cyberfraude ont rencontré un second obstacle : parvenir à rentrer chez elles. Le 27 janvier 2026, Amnesty International rapporte des entretiens avec des survivants de plusieurs pays africains, notamment le Nigeria, la Sierra Leone, le Liberia, l’Ouganda, le Kenya et Madagascar. Beaucoup manquent de passeport, d’argent ou d’assistance. La sortie du lieu d’exploitation ne met donc pas nécessairement fin à leur vulnérabilité. [1]
L’enjeu dépasse le comptage des opérations de police. Pour les personnes contraintes de commettre des escroqueries, il concerne la reconnaissance de la traite subie, la possibilité de se loger, de retrouver ses documents et de quitter le territoire sans être pénalisées pour les conséquences de leur captivité. Des blocages administratifs sont documentés. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de conclure à une politique visant uniformément les ressortissants africains.
Une campagne policière aux bilans de nature différente
Les alertes de janvier 2026 s’inscrivent dans une campagne engagée en juillet 2025, selon la chronologie rappelée par Amnesty. Des départs massifs de travailleurs des centres sont ensuite observés au début de 2026. Certains résultent d’interventions ; d’autres de fuites ou de libérations par les exploitants. Ces situations ne doivent pas être agrégées sous une qualification unique de sauvetage public sans vérification du parcours des personnes. [1, 4]
Le 26 février, l’agence publique AKP rapporte que les autorités annoncent plus de 30 000 expulsions de ressortissants étrangers dans le cadre de la lutte contre les réseaux. Ce bilan exprime l’activité revendiquée par le gouvernement. Il ne permet pas de déterminer combien des personnes concernées ont été reconnues comme victimes, combien ont bénéficié d’un départ volontaire assisté et combien faisaient l’objet de poursuites établies. Le nombre des sorties du pays ne mesure donc pas, en lui-même, la qualité de la protection. [2]
Un rapport ultérieur d’Amnesty, publié le 8 juin 2026 et portant principalement sur juillet 2025 à avril 2026, apporte un éclairage sur cette séquence. [3]
Les victimes africaines apparaissent dans plusieurs corpus distincts
Le communiqué présentant l’enquête de juin indique qu’Amnesty a interrogé 73 survivants de seize pays, parmi lesquels plusieurs pays africains. L’organisation affirme qu’aucun de ces 73 participants n’avait été reconnu comme victime de traite par les autorités, alors qu’elle estime que tous remplissaient les critères correspondants. Ce constat porte sur l’échantillon enquêté. Il ne s’agit ni d’un recensement de tous les étrangers sortis des centres, ni d’un jugement établissant la situation de chaque personne présente au Cambodge. [4]
Une source africaine précise l’action consulaire. Devant l’Assemblée nationale kényane, le 1er avril 2026, Musalia Mudavadi annonce que 323 Kényans ont été secourus au Cambodge entre janvier et mars, dont 234 rapatriés et 89 encore en cours de rapatriement. Ces chiffres concernent expressément le Cambodge ; le même discours traite séparément du Myanmar, du Laos et de la Thaïlande. Ils constituent un bilan ministériel daté, et non la situation de ces personnes en octobre 2026. [6]
Le reportage de The New Humanitarian, publié le 25 février, ajoute des observations de terrain : des ressortissants africains rencontrés à Phnom Penh disent attendre de l’aide sans disposer des moyens de partir. Cette documentation journalistique complète les sources administratives et associatives. Elle montre des parcours individuels, sans fournir de total exhaustif des Africains immobilisés dans le pays. [5]
La qualification migratoire peut prolonger les effets de la traite
Le mécanisme le mieux documenté concerne le lien entre identification des victimes et frais de dépassement de visa. Dans son rapport, Amnesty décrit des personnes présumées victimes que la police interroge sur l’expiration de leur séjour sans les reconnaître formellement comme victimes de traite. Des frais ne sont alors pas levés, des départs sont retardés et certaines personnes empruntent pour quitter le Cambodge. Ce constat et sa qualification juridique sont ceux de l’organisation, fondés sur ses entretiens et les éléments qu’elle a réunis. [3]
Le problème est cumulatif. Une personne privée de documents pendant l’exploitation peut, après sa sortie, avoir besoin d’une attestation consulaire, d’un hébergement et d’un billet. Si chaque étape dépend de l’achèvement d’une autre, le délai augmente sans qu’une autorité assume nécessairement l’ensemble du parcours. Cette lecture du mécanisme explique comment une sortie physique peut coexister avec une immobilité administrative ; elle n’attribue pas automatiquement une intention concertée aux services concernés.
Dans sa présentation du rapport A Wicked Problem du 20 février 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme appelle à placer la sécurité et les droits des victimes au centre de la réponse et à respecter le principe de non-sanction. Il s’agit notamment d’éviter que les actes imposés par l’exploitation soient traités comme si la personne les avait librement choisis. L’examen individuel demeure nécessaire pour distinguer contrainte, responsabilités des organisateurs et autres situations. [7]
Les États africains disposent de responsabilités et de moyens d’action
Les personnes africaines concernées cherchent à retrouver leur liberté de mouvement, leurs documents et leur capacité de décision. Leur rôle ne se réduit pas à illustrer la réputation dégradée d’un pays ou les pertes des victimes d’escroquerie situées ailleurs. Le rapatriement annoncé par le Kenya montre qu’une intervention diplomatique est possible. Il ne prouve pas que toutes les demandes sont traitées avec la même rapidité ni que toutes les personnes en difficulté ont été identifiées. [6]
Le ministère ghanéen indique également, dans un communiqué relayé par Ghana News Agency le 29 mai, avoir facilité 85 retours entre mars et mai, tandis que 76 autres étaient en préparation. Ces nombres attestent une intervention diplomatique et des demandes encore à satisfaire à cette date. Ils ne désignent pas tous, dans cette source, des victimes formellement reconnues de traite ; les retours préparés ne doivent pas être comptés comme réalisés. [10]
Une réponse africaine coordonnée pourrait réunir les signalements, vérifier les intermédiaires de recrutement, documenter les montants demandés et suivre les dossiers jusqu’à l’arrivée puis à la réinsertion. La collecte devrait préserver la confidentialité : publier l’identité d’un survivant ou les données de sa famille peut créer de nouveaux risques. Ces mesures relèvent de pistes d’action. Leur financement et leur mise en œuvre ne sont pas établis par les seules annonces de rapatriement.
L’ONUDC a lancé au Cambodge, le 19 mars 2026, une campagne contre la traite à des fins de criminalité forcée. Cette initiative confirme que le problème est reconnu dans les échanges institutionnels sur place. Pour les pays africains, l’enjeu est de participer à la définition des procédures de protection et de retour, en faisant valoir les expériences de leurs ressortissants, puis d’évaluer les résultats obtenus. Une campagne de sensibilisation ne suffit pas à attester que ces résultats existent. [8]
Une rumeur démentie et des dossiers individuels encore nécessaires
La distinction entre preuve et rumeur est ici essentielle. Le 29 mai 2026, le Département général de l’immigration cambodgien dément, selon AKP, une information annonçant que les Africains devraient quitter le pays avant le 31 mai. Ce faux avis ne doit servir de preuve ni d’une expulsion collective décidée par l’État, ni d’un régime administratif officiellement réservé à tous les Africains. Son démenti n’invalide pas les obstacles rencontrés par certaines victimes et documentés par d’autres sources. [9]
Il manque un registre public consolidé reliant, pour chaque cohorte, sortie d’un centre, évaluation de la traite, documents délivrés, frais exigés ou supprimés, hébergement et date du retour. Les 89 Kényans encore en cours de rapatriement dans le bilan du 1er avril ne peuvent pas être tous qualifiés de personnes retenues pour des amendes : le discours ne donne pas ce motif individuel. [6]
Les responsabilités pénales et les accusations de collusion appellent elles aussi des preuves propres à chaque acteur. Les rapports d’Amnesty apportent des témoignages et des éléments d’enquête graves ; ils ne remplacent pas les dossiers judiciaires ou les décisions des juridictions. La fermeture annoncée d’un site ne prouve pas davantage l’arrêt durable de l’activité ni la condamnation de ses organisateurs. [3, 4]
Évaluer la réponse jusqu’au retour et à la réparation
Une amélioration vérifiable supposerait que les personnes sorties des centres soient rapidement orientées vers une identification de la traite, une assistance indépendante et un parcours de retour adapté à leur volonté et à leur sécurité. Des données anonymisées permettraient alors de mesurer les délais, les obstacles levés et les personnes encore sans solution. Un tel suivi serait plus informatif qu’un total mêlant arrestations, expulsions et départs.
À l’inverse, si la sortie des centres demeure suivie de frais impossibles à payer, d’absence de logement et de procédures sans interlocuteur stable, le risque de nouvelle exploitation reste plausible. Le constat étayé est celui de parcours de protection incomplets, touchant notamment des Africains. La question laissée ouverte est l’étendue actuelle de ces défaillances et la manière dont les gouvernements cambodgien et africains les corrigent concrètement. Le retour au pays constitue une étape ; la récupération des droits, des revenus et des possibilités de vie en constitue une autre.
Des sources qui permettent de distinguer les bilans et les parcours
Le Hansard kényan consigne une déclaration ministérielle et ne vérifie pas indépendamment chaque rapatriement. AKP expose les positions des autorités cambodgiennes. Amnesty documente des entretiens et formule ses qualifications ; The New Humanitarian apporte un reportage. Les textes onusiens précisent les enjeux de protection. Ces sources ne partagent ni le même périmètre ni la même fonction probatoire. Consultation : 17 octobre 2026.
[2] AKP — Cambodia Deports Over 30,000 Foreigners in Major Online Scam Crackdown, 26 février 2026.
[6] Assemblée nationale du Kenya — Hansard du 1er avril 2026, déclaration de Musalia Mudavadi, page 15.
[8] Nations unies au Cambodge — UNODC launches TrappedInScamCrime campaign in Cambodia, 19 mars 2026.
La Rédaction

