Le Conseil des ministres du Burkina Faso a adopté, le 17 septembre 2026, un décret portant création d’une Inspection générale des ressources humaines pour contrôler le personnel public, son affectation et sa rémunération. Le pays publie déjà des statistiques, mais l’enjeu est de rapprocher, agent par agent, les fichiers administratifs, la solde et les postes réellement occupés, sans transformer des différences de périmètre en accusations.

Compter les agents ne suffit pas à savoir où ils servent

Dans une administration, trois questions apparemment voisines ne donnent pas nécessairement la même réponse : combien de personnes relèvent de la fonction publique, combien sont payées par un circuit déterminé et combien exercent effectivement dans un service donné ? Le 17 septembre 2026, le Conseil des ministres burkinabè a adopté un décret portant création, attributions et organisation de l’Inspection générale des ressources humaines (IGRH). Le ministre des Serviteurs du Peuple, Mathias Traoré, lui assigne notamment l’objectif de connaître les effectifs avec précision, de contrôler l’utilisation du personnel et de relier celle-ci à la rémunération. Le compte rendu officiel ajoute que les vérifications peuvent intervenir a priori et a posteriori ; la Présidence du Faso décrit un organe transversal, y compris pour les personnels mis à la disposition d’autres structures publiques.

Ces annonces établissent la décision gouvernementale et son intention. Elles ne démontrent ni que tous les agents ont été localisés, ni qu’un montant précis de rémunérations injustifiées a été identifié, ni que l’inspection a déjà publié des conclusions. L’épreuve sera matérielle : retrouver le lien entre une personne, son statut, son affectation, son activité, son mode de paiement et le besoin du service rendu à la population.

Cette question concerne aussi les usagers. Une école officiellement dotée d’enseignants, un centre de santé inscrit dans une carte des effectifs et un guichet censé fonctionner ne procurent aucun service supplémentaire si le personnel n’est pas réellement disponible là où il est attendu. À l’inverse, déclarer un agent « absent » à partir d’un fichier central peut être injuste lorsqu’il est en mission, détaché, redéployé ou empêché par une situation de sécurité. Une inspection crédible doit vérifier les deux risques.

De la cartographie des postes au décret de septembre

La question ne commence pas avec l’IGRH. Dès 2021, le ministère de la Fonction publique annonçait un recensement géographique pilote des agents émargeant au budget de l’État, y compris dans des établissements publics, des collectivités et des représentations diplomatiques. Le ministère rappelait alors qu’une collecte de 2018 avait dénombré plus de 200 000 personnes, mais que les informations devaient être actualisées. Dans les Hauts-Bassins, une direction régionale indiquait avoir recensé 16 608 agents à l’issue de l’opération pilote ; ce chiffre régional ne vaut pas bilan national.

En juin 2024, le même ministère jugeait encore insatisfaisante la mise en œuvre des fiches de poste, invoquant l’absence de cartographie claire des ressources humaines par emploi, catégorie et structure. Une description des postes avait pourtant été menée entre 2018 et 2020 : décrire un emploi et connaître son titulaire actuel sont deux opérations distinctes. En février 2025, les ministères chargés de la Fonction publique et de la Transition digitale discutaient de la refonte du système intégré de gestion administrative et salariale du personnel de l’État, le SIGASPE, et du suivi des positions. Un avis officiel de septembre 2025 recherchait un cabinet pour cette refonte : il documente un projet et son financement, pas son achèvement.

La Commission de régulation des dysfonctionnements (CRD) intervient parallèlement sur des irrégularités. Le Conseil des ministres du 11 septembre 2025 annonçait quatre révocations après contrôle de diplômes. Ce résultat atteste des contrôles individualisés dans un domaine précis ; il ne mesure ni les doublons de paie ni l’absentéisme général. Une semaine avant la création de l’IGRH, le Conseil du 10 septembre 2026 adoptait un guide méthodologique révisé de description des postes, présenté comme applicable également aux collectivités, établissements publics, sociétés publiques ou mixtes et autorités administratives indépendantes. Le rapprochement des deux décisions suggère une chaîne possible — définir les postes, constater l’affectation, auditer la paie — dont le fonctionnement effectif reste à documenter.

Ce que disent les chiffres publics, et ce qu’ils taisent

La meilleure base nationale récente trouvée pour l’effectif est le tableau de bord statistique 2025 du ministère des Serviteurs du Peuple, daté de juin 2026 et diffusé par le Conseil national de la statistique. Il recense 244 212 agents de la fonction publique d’État au titre de 2025, contre 236 263 en 2024, soit 7 949 de plus d’une année à l’autre. Ce total décrit le périmètre statistique de la fonction publique d’État ; il n’est ni un contrôle de présence quotidien ni le nombre de personnes payées par toutes les entités publiques du pays. Il intègre plusieurs statuts, dont le statut général, la police et la garde de sécurité pénitentiaire.

Le tableau de bord 2024 publié par le ministère expose très clairement une difficulté de lecture : 236 263 agents dans l’effectif de la fonction publique d’État, mais 196 236 agents « payés à la solde » au 31 décembre 2024. La différence arithmétique est de 40 027, sans que l’on puisse l’appeler « agents fantômes ». Les deux séries sont présentées sous des rubriques différentes, avec des règles de couverture et de paie qui ne sont pas réconciliées individuellement dans le document publié. Le tableau mentionne aussi que les agents temporaires et leurs dépenses ne sont pas retenus dans sa rubrique consacrée aux effectifs à la solde. Leurs éventuels écarts ne sauraient donc être expliqués sans tableau de passage officiel.

Le même document estime à 723,7 milliards de francs CFA les dépenses de personnel de la fonction publique d’État en 2024, sur le champ statistique défini dans cette publication. Il serait trompeur de mettre mécaniquement ce montant en regard des plus de 1 097 milliards de francs CFA de masse salariale en 2023 mentionnés par le ministère des Finances : dates, nomenclatures et périmètres ne sont pas identiques dans ces communications. Le ministère des Finances avait aussi signalé un contrôle de présence des agents rémunérés via le SIGASPE ayant généré des économies, mais sans chiffrage exploitable dans la page citée pour attribuer une économie déterminée à la future IGRH.

Trois fichiers à rapprocher, des anomalies à instruire

L’inspection dispose d’un mandat public annoncé : le compte rendu du 17 septembre vise le contrôle et l’audit de la gestion des ressources humaines, du service public et une participation à la lutte contre la corruption dans les structures publiques. Le ministre évoque le diagnostic mené par la CRD en 2025 et estime que les conseils de discipline n’en couvrent pas tous les problèmes. À ce stade, cette appréciation est une justification ministérielle, non une publication du rapport complet de la CRD permettant de mesurer la nature ou la fréquence des irrégularités.

Pour répondre à la question des « effectifs réels », un audit devrait confronter trois registres à une même date de référence : le dossier de carrière et les décisions de position administrative ; le fichier de paie et l’identité du payeur ; enfin, l’affectation et la présence vérifiées par la structure d’accueil. C’est une méthode d’enquête proposée ici, non un protocole déjà publié par l’IGRH. Un matricule unique et des rapprochements documentés permettraient de détecter un paiement après départ, deux affectations incompatibles ou un agent mis à disposition sans trace dans l’établissement d’accueil. Chacune de ces alertes exige cependant les actes administratifs, les justificatifs et une vérification contradictoire avant conclusion.

Le cas des mises à disposition montre pourquoi l’erreur de classement est plausible. La présentation ministérielle du statut explique qu’un fonctionnaire peut servir auprès d’un autre ministère, d’une institution ou d’une organisation syndicale tout en conservant des droits dans son emploi d’origine. Être absent du bureau d’origine ne suffit donc pas à établir une absence irrégulière. Inversement, figurer sur une liste de paie et posséder une décision d’affectation ne prouvent pas l’exécution effective du service. La loi n° 081-2015/CNT, telle que présentée par le ministère, prévoit des droits de défense dans la procédure disciplinaire : la correction d’un registre et la sanction d’une personne ne doivent pas être confondues.

La pratique ne commence d’ailleurs pas à zéro. Le ministère a annoncé une opération de recensement pilote et des contrôles de présence ; l’IGRH devra démontrer quelle information supplémentaire ses audits apportent, comment elle corrige les données anciennes et comment elle suit les recommandations adressées aux administrations. Si elle se limite à additionner les déclarations des services, l’effectif sera mieux présenté sans être mieux vérifié.

La capacité de servir, du budget national au guichet local

Un contrôle centré uniquement sur les économies de salaires manquerait son objet public. Le tableau 2025 situe les agents dans les services de l’État ; la question stratégique est de savoir quels territoires et quels métiers disposent effectivement des compétences requises. Dans le tableau 2024, la région du Centre concentrait 26,9 % des agents de la fonction publique d’État. Ce constat ne prouve pas, à lui seul, une mauvaise répartition : les populations, les administrations centrales et les besoins spécialisés diffèrent selon les régions. Il appelle un rapprochement avec la carte des services, les demandes locales, les logements, les équipements et les contraintes de déplacement.

Pour les citoyens burkinabè, le bénéfice attendu d’un fichier fiable dépend du réemploi des informations. Identifier un poste sans titulaire peut faciliter un recrutement ciblé ; documenter une concentration de personnel peut éclairer un redéploiement ; vérifier les paiements peut éviter que des crédits destinés à l’éducation ou à la santé restent immobilisés dans une affectation fictive. Ce sont des effets possibles, pas des résultats déjà constatés de l’IGRH. Les personnels doivent pouvoir signaler une affectation erronée, un salaire interrompu à tort ou l’absence de moyens nécessaires à l’exercice de leur mission.

Le contrôle des données mérite la même attention que leur collecte. Qui héberge le registre, qui peut corriger une identité, qui autorise l’accès aux informations de paie, qui audite les modifications et quelle part de données agrégées peut être publiée ? Ces décisions conditionnent la possibilité, pour l’administration burkinabè, d’utiliser ses propres statistiques sans dépendre d’une boîte noire technique. La documentation consultée ne permet pas d’attribuer à un fournisseur extérieur le contrôle du SIGASPE ni de conclure à une perte de souveraineté des données ; la refonte annoncée rend simplement ces questions vérifiables et pertinentes. La transparence utile consisterait à publier des effectifs agrégés par statut, ministère, région et structure, ainsi que la méthode de correction, en protégeant les données personnelles.

Les pièces qui manquent pour juger l’Inspection

Le décret a été annoncé comme adopté le 17 septembre ; le compte rendu officiel ne reproduit pas son texte intégral. Sans version publiée, il est impossible de vérifier précisément les modalités de nomination des inspecteurs, leurs garanties d’indépendance, leurs droits d’accès aux dossiers, les recours, la communication de leurs rapports et l’articulation avec les autres organes de contrôle. La présentation générale de l’administration de la Fonction publique décrit déjà une Inspection technique des services ; l’ASCE-LC précise pour sa part que son département d’audit contrôle également des services publics. Une cartographie des compétences et des procédures de transmission éviterait les doublons ou les contradictions. Elle ne se déduit pas du seul communiqué.

Le rapport du diagnostic réalisé par la CRD en 2025, auquel se réfère le ministre, n’a pas été fourni dans les communications officielles consultées. Il manque aussi un état initial rapprochant les séries statistiques 2025, la solde, les paiements hors solde et les agents servant dans des structures distinctes. Sans ces pièces, aucune proportion nationale d’agents irrégulièrement payés ne peut être calculée ; inversement, l’absence d’une telle proportion ne prouve pas l’absence d’irrégularités.

Une publication de contrôle devrait préciser la période couverte, le nombre d’agents examinés, les cas classés après vérification, les écarts confirmés, les régularisations et les recours. Les exceptions doivent être visibles : détachement, congé, formation, missions, évacuations et redéploiements. Cela importe dans les zones où l’organisation du service peut être bouleversée. Le contrôle doit documenter aussi les besoins non pourvus : un fichier assaini peut coexister avec des classes ou des dispensaires privés d’effectifs suffisants.

Trois issues pour une inspection encore à ses débuts

Premier scénario, une vérification reproductible : l’IGRH publie sa méthode, rapproche les registres des ministères et de la paie, contrôle des échantillons sur le terrain, permet les rectifications et rend compte des suites. Le résultat serait mesurable dans les séries administratives et dans la disponibilité des services, avec des économies éventuellement constatées et dûment attribuées. Rien, au 26 septembre 2026, ne permet d’annoncer que cette trajectoire est réalisée.

Deuxième scénario, un contrôle essentiellement administratif : les fichiers sont nettoyés mais l’inspection ne dispose ni des pouvoirs opérationnels ni de l’accès aux données des structures d’accueil. Elle produirait des comptes plus cohérents sans démontrer que les personnes occupent les postes annoncés. Les disparités géographiques pourraient alors persister, même si les anomalies de paie diminuent.

Troisième scénario, des vérifications contestées : les exceptions légales ou les déplacements d’agents ne sont pas correctement documentés, des sanctions ou des interruptions de paiement interviennent avant la contradiction, et les administrations rectifient ensuite au cas par cas. Le coût social de telles erreurs pourrait dépasser les gains attendus. Cette projection ne décrit aucun abus constaté de la nouvelle IGRH ; elle précise une condition de crédibilité des audits à venir.

La réponse à la question initiale est donc nuancée. Le Burkina Faso dispose de statistiques nationales récentes et d’expériences de recensement, et l’IGRH reçoit un mandat public d’audit transversal. Mais connaître les effectifs réels exige une définition commune des populations recensées, une vérification des affectations et de l’activité, puis la publication des corrections et de leurs motifs. À ce jour, l’annonce du nouvel organe démontre une décision institutionnelle ; elle ne démontre pas encore l’assainissement de la paie ni l’amélioration du service public.

Documents à consulter pour vérifier les nombres et les pouvoirs

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *