« Une rupture géopolitique majeure dans l’architecture des relations Sud-Sud »

Le premier Forum de Haut Niveau entre la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC) et l’Afrique, tenu à Bogotá du 18 au 21 mars 2026, constitue une rupture géopolitique majeure et inédite dans l’architecture des relations Sud-Sud contemporaines. Organisé sous l’impulsion directe de la vice-présidente colombienne Francia Márquez et de la présidence pro tempore de la Colombie au sein de la CELAC, cet événement de portée internationale a réuni les délégations de 33 pays latino-américains et caribéens ainsi que celles de 19 nations africaines. Cette rencontre transcende la simple diplomatie déclaratoire pour s’ancrer dans des initiatives structurelles tangibles, dont l’illustration la plus éloquente demeure l’établissement immédiat d’une route maritime directe entre le port de Tema, au Ghana, et celui de Carthagène, en Colombie. En défiant ouvertement un ordre mondial encore structuré par des hiérarchies coloniales et des asymétries financières, cette convergence vise à redéfinir les chaînes de valeur mondiales, à unifier les voix du Sud Global dans les instances multilatérales et à sanctuariser la souveraineté économique et logistique des deux régions. Les délibérations ont permis de jalonner un agenda commun articulé autour de la justice ethno-raciale, de la sécurité alimentaire, de la préservation des biomes stratégiques et de la réappropriation des dividendes issus de l’extraction des matières premières. Pour l’Afrique, cet ancrage en Amérique latine offre une alternative stratégique vitale face à la bipolarité sino-occidentale.

« Sortir de l’isolement colonial entre l’Afrique et l’Amérique latine »

La fragmentation historique et politique entre le continent africain et l’Amérique latine ne relève pas du hasard géographique, mais résulte d’une ingénierie coloniale ayant délibérément isolé ces deux espaces. Historiquement, les deux continents ont été liés par la tragédie indicible de la traite transatlantique des esclaves, générant une démographie afro-descendante considérable dans les Amériques et les Caraïbes. Pourtant, jusqu’à très récemment, les relations bilatérales post-coloniales demeuraient à un stade embryonnaire, systématiquement limitées par l’absence d’infrastructures logistiques directes et par une dépendance structurelle aux corridors de transbordement nord-américains ou européens.

La dynamique diplomatique a radicalement muté avec l’avènement de gouvernements souverainistes et progressistes en Amérique latine, et tout particulièrement avec l’administration de Gustavo Petro en Colombie. Cette dernière a conceptualisé et mis en œuvre l’« Estrategia África 2022-2026 », une feuille de route diplomatique sans précédent visant à reconnecter Bogotá avec le continent africain sur les plans diplomatique, commercial, culturel et environnemental. Menée par Francia Márquez, première femme noire à occuper la vice-présidence en Colombie, cette stratégie a repositionné la justice ethno-raciale et la réparation historique comme des piliers intégraux de la politique étrangère, illustrée par sa participation remarquée au neuvième Congrès panafricain de Lomé (Togo) fin 2025. C’est dans ce contexte de refondation idéologique, et à la faveur de la présidence de la CELAC par la Colombie (avant son transfert à l’Uruguay le 21 mars 2026), que le sommet a été convoqué, catalysant une volonté partagée de rompre définitivement avec l’isolement Sud-Sud.

« Un calendrier diplomatique dense jusqu’à la Déclaration de Bogotá »

Le Forum de Haut Niveau CELAC-Afrique a orchestré un calendrier diplomatique particulièrement dense, structuré en plusieurs séquences thématiques culminant avec l’adoption de la Déclaration de Bogotá.

18-19 mars – Panels de coopération et justice réparatrice. Intervention du Secrétaire général de la CARICOM, Dr. Carla Barnett, sur la nécessité d’un fonds de réparations. Discours du Ghana pour déclarer l’esclavage crime contre l’humanité.

20 mars – Sommet Économique, Académique et d’Investissement. Signature du Mémorandum d’entente entre la CAF (Banque de Développement d’Amérique latine) et l’Institut ALARI (Harvard) pour financer l’équité ethno-raciale.

21 mars – Segment des Chefs d’État et de Gouvernement. Discours de clôture de Gustavo Petro et Luiz Inácio Lula da Silva. Signature officielle de l’accord maritime Tema-Carthagène entre le Ghana et la Colombie.

L’accord bilatéral entre le Ghana et la Colombie, qui entérine l’ouverture immédiate d’une liaison maritime directe entre Tema et Carthagène, constitue l’acte fondateur de cette nouvelle dynamique commerciale. Par ailleurs, le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a structuré les débats de la plénière finale autour de cinq axes de coopération bi-régionale : la lutte conjointe contre la faim, la sanctuarisation des forêts tropicales (notamment l’Amazonie et le Bassin du Congo), le développement du marché des biocarburants, la gouvernance partagée des minéraux critiques pour contrer le néo-extractivisme, et l’exigence d’une souveraineté numérique commune face au déploiement de l’intelligence artificielle.

« Corriger une aberration statistique : 0,3 % du commerce mondial »

L’investigation stratégique des documents de travail de ce sommet révèle que l’architecture du pouvoir géopolitique mondial est confrontée à une tentative sérieuse de restructuration par le Sud. Les données commerciales initiales mettent en évidence une anomalie statistique flagrante : les exportations de la CELAC vers l’Afrique ne représentent actuellement que 0,3 % du commerce mondial, tandis que les exportations africaines vers la sphère CELAC demeurent quasi inexistantes. Le corridor maritime Tema-Carthagène a précisément pour ambition de corriger cette aberration. En contournant les hubs de transbordement traditionnels d’Europe et d’Amérique du Nord, cette route logistique réduit drastiquement les coûts de fret et les délais d’acheminement, favorisant l’émergence d’une chaîne de valeur exclusivement contrôlée par les acteurs du Sud.

Les tractations en coulisses ont également mis en lumière une offensive concertée sur le terrain du financement souverain. L’implication active de la CAF (Banque de développement d’Amérique latine et des Caraïbes), qui a publié son premier rapport conjoint avec l’Union africaine, démontre une volonté de contourner les conditionnalités asymétriques traditionnellement imposées par les institutions de Bretton Woods. Le mémorandum signé avec l’Institut ALARI prouve que la justice raciale est désormais intégrée comme un critère de développement conditionnant l’octroi de financements institutionnels.

Sur le plan stratégique, les discussions ont pointé la nécessité vitale d’une alliance globale sur les minéraux critiques. L’Afrique et l’Amérique latine détenant la majorité des réserves mondiales de lithium, de cuivre, de cobalt et de terres rares, une coordination stricte de leurs politiques d’exportation pourrait neutraliser les pressions tarifaires des blocs industriels du Nord (États-Unis, Europe) et de l’Asie (Chine). Cette doctrine, portée notamment par le Brésil et relayée par les délégations africaines, vise à empêcher la perpétuation d’un modèle strictement extractif au profit d’une industrialisation locale à haute valeur ajoutée.

« 87 nations, 2 milliards d’habitants : un levier diplomatique absolu »

Politiques. L’alignement des 54 pays africains et des 33 États de la CELAC représente près de la moitié des membres de l’Assemblée générale des Nations unies et abrite près de 2 milliards d’habitants. Cette masse critique constitue un levier diplomatique absolu pour exiger la réforme structurelle du Conseil de sécurité de l’ONU, au sein duquel l’Afrique et l’Amérique latine demeurent scandaleusement sous-représentées, et pour imposer un nouvel agenda global sur la refonte de la liquidité internationale.

Économiques. La création de routes maritimes directes, initiée par l’axe Tema-Carthagène, permet à l’Afrique de diversifier considérablement ses marchés d’exportation vers un bassin de plus de 600 millions de consommateurs en Amérique latine et dans les Caraïbes. En s’affranchissant des courtiers logistiques nord-américains, les économies africaines réduisent leur dépendance aux devises fortes pour le règlement des services intermédiaires et optimisent la compétitivité de leurs produits manufacturés et agricoles.

Diplomatiques. La Déclaration de Bogotá et l’élaboration d’une feuille de route conjointe institutionnalisent la relation bi-régionale. Cela oblige les chancelleries africaines à intégrer formellement l’Amérique latine non plus comme un partenaire lointain ou périphérique, mais comme un axe central de leur projection de puissance. Le sommet jette les bases de sommets réguliers entre les Chefs d’État de l’Union africaine et de la CELAC, sanctuarisant un canal de dialogue direct et souverain.

Sécuritaires. L’initiative conjointe de protection des grands bassins forestiers (l’Amazonie en Amérique du Sud et le Bassin du Congo en Afrique) place les deux régions au cœur de la sécurité climatique mondiale. Cette posture unifiée leur octroie un pouvoir de négociation inédit sur les marchés des crédits carbone et dans la lutte contre la criminalité environnementale organisée, identifiée comme la troisième source de financement des réseaux criminels transnationaux.

Industriels. La coopération technologique, particulièrement dans le secteur florissant des biocarburants (où le Brésil excelle) et de la transformation minière, favorisera des transferts de compétences Sud-Sud. Ces synergies industrielles sont d’une importance capitale pour l’industrialisation du continent africain, permettant un rattrapage technologique rapide sans subir l’intermédiation souvent prédatrice et assortie de brevets prohibitifs des multinationales occidentales.

« Trois futurs pour le partenariat CELAC-Afrique »

Scénario optimiste. La dynamique enclenchée par la Déclaration de Bogotá se matérialise par la création d’un secrétariat permanent CELAC-Afrique. La réussite de la route maritime Tema-Carthagène génère un puissant effet d’entraînement, incitant d’autres hubs portuaires africains (comme Dakar au Sénégal ou Mombasa au Kenya) à établir des corridors directs vers le Brésil, l’Uruguay et le Mexique. Les échanges commerciaux bi-régionaux triplent d’ici 2030, propulsés par une intégration financière croisée entre des institutions telles qu’Afreximbank, la Banque africaine de développement (BAD) et la CAF. Ce bloc unifié du Sud Global parvient, d’une seule voix, à imposer des réformes majeures de l’architecture financière mondiale et sécurise des sièges permanents au Conseil de sécurité de l’ONU pour les deux continents.

Scénario médian. La coopération bi-régionale progresse mais se heurte rapidement à des inerties bureaucratiques et logistiques. La ligne maritime Tema-Carthagène est opérationnelle, mais subit la concurrence féroce des conglomérats maritimes occidentaux ou asiatiques qui abaissent artificiellement leurs tarifs de transbordement européen pour étouffer cette initiative souveraine. La concertation diplomatique fonctionne ponctuellement lors des grandes arènes multilatérales (notamment les COP sur le climat), mais l’absence d’une infrastructure institutionnelle permanente et contraignante limite la portée des accords de Bogotá aux seules relations bilatérales (l’axe Bogotá-Accra ou Brasilia-Pretoria), sans parvenir à engager l’ensemble des 87 États membres des deux blocs.

Scénario critique. Les alternances politiques cycliques en Amérique latine – marquant le retour de gouvernements conservateurs alignés sur Washington – et les crises récurrentes de la dette souveraine en Afrique font dérailler le processus de rapprochement. L’« Estrategia África » colombienne est abandonnée par les futures administrations, et les priorités de repli national reprennent le pas sur la vision multilatérale panafricaine et latino-américaine. Les promesses du forum de Bogotá restent des vœux pieux. L’axe Sud-Sud échoue à s’imposer face à l’ingérence des puissances hégémoniques qui exploitent habilement les vulnérabilités financières de chaque pays pour s’assurer de leur division stratégique, maintenant l’Afrique et la CELAC dans un rôle perpétuel de pourvoyeurs de matières premières désunis.

« Transformer des affinités historiques en un cartel d’intérêts économiques »

Le premier Forum CELAC-Afrique de mars 2026 s’inscrit dans l’histoire contemporaine comme une tentative singulière et audacieuse de correction des asymétries profondes de la gouvernance mondiale. L’initiative diplomatique de la Colombie et l’adhésion massive des nations africaines témoignent d’une maturité géopolitique visant à transformer des affinités historiques, dictées par la blessure de l’esclavage, en un véritable cartel d’intérêts économiques, technologiques et logistiques. Si le succès à long terme de ce partenariat transversal repose sur sa pérennisation institutionnelle au-delà des cycles électoraux nationaux, la signature d’infrastructures directes telles que la route Tema-Carthagène prouve irréfutablement que le Sud Global dispose désormais des leviers intellectuels, logistiques et politiques pour s’affranchir de la tutelle structurelle du Nord. Le défi africain sera de s’assurer que cette alliance ne reproduise pas de nouvelles asymétries transatlantiques, mais qu’elle opère comme un véritable catalyseur de souveraineté continentale.

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