Canberra ouvre un canal africain dans sa préparation de la COP31
L’Australie prépare pour octobre 2026, à Maurice, un dialogue régional consacré aux priorités climatiques des petits États insulaires africains avant la COP31. L’annonce a été faite le 3 septembre à Perth par Anne Aly, ministre australienne du Développement international et des Affaires multiculturelles, lors d’Africa Down Under. Selon la ministre, l’Australie, les Nations unies et la Commission de l’océan Indien doivent réunir des Small Island Developing States africains afin de renforcer la prise en compte de pays particulièrement exposés aux effets du changement climatique dans la préparation des négociations internationales.
Cette initiative s’insère dans une configuration particulière de la COP31. La conférence doit se tenir à Antalya, en Türkiye, du 9 au 20 novembre 2026. La Türkiye accueille formellement la conférence et exerce la présidence de la COP, tandis que l’Australie assumera la fonction de President of Negotiations, avec autorité sur la conduite des négociations conformément à l’accord conclu entre Ankara et Canberra en novembre 2025. L’Australie ne doit donc pas être présentée comme le pays hôte de la COP31, même si son rôle dans la négociation sera institutionnellement important.
Le choix de Maurice n’est pas anodin. L’île accueille le siège de plusieurs institutions régionales de l’océan Indien et constitue elle-même un petit État insulaire en développement confronté à l’érosion côtière, à l’élévation du niveau marin, aux cyclones, aux sécheresses, aux précipitations extrêmes et aux contraintes d’accès au financement climatique. Le gouvernement mauricien prépare parallèlement sa propre position pour Antalya et met notamment en avant l’adaptation, le financement climatique, les pertes et préjudices, les transferts technologiques et le renforcement des capacités.
Six États africains partagent des vulnérabilités qui dépassent leur poids démographique
L’Union africaine identifie six petits États insulaires africains : Cabo Verde, Comores, Guinée-Bissau, Maurice, São Tomé-et-Príncipe et Seychelles. Ensemble, ils représentent une population limitée à l’échelle continentale mais administrent des espaces maritimes importants et concentrent des enjeux de biodiversité, de pêche, de tourisme, de sécurité alimentaire, d’énergie et d’économie bleue.
Leur vulnérabilité ne se limite pas à l’exposition physique aux événements climatiques. L’Union africaine relève également leur petite taille économique, leur éloignement, leurs coûts élevés de connectivité, leur dépendance aux importations et à certains secteurs sensibles aux chocs externes, ainsi que leurs difficultés d’accès aux ressources financières nécessaires à l’adaptation. Trois de ces six États — les Comores, la Guinée-Bissau et São Tomé-et-Príncipe — appartiennent par ailleurs à la catégorie des pays les moins avancés.
Les Nations unies ont également documenté en 2026 la fragilité structurelle particulière des SIDS africains face aux perturbations du commerce maritime, à la hausse des prix des produits stratégiques et aux chocs internationaux. Une analyse publiée en juillet par le système des Nations unies à Maurice souligne que ces États associent petites économies, dépendance à des activités océaniques et forte vulnérabilité climatique, avec des différences importantes d’un pays à l’autre.
Cette distinction est essentielle. Parler d’une « voix des îles africaines » ne signifie pas que leurs intérêts sont identiques. Cabo Verde et São Tomé-et-Príncipe sont situés dans l’Atlantique ; Maurice, les Comores et les Seychelles appartiennent à l’espace de l’océan Indien ; leurs niveaux de revenu, structures énergétiques, niveaux d’endettement et capacités institutionnelles diffèrent sensiblement.
Formation, dialogues nationaux puis réunion régionale : une séquence déjà engagée
Le rendez-vous annoncé à Maurice n’apparaît pas comme une initiative isolée.
La Haute Commission australienne à Maurice indique qu’un dispositif régional a déjà été engagé avec les Nations unies et la Commission de l’océan Indien. Une première étape a reposé sur une formation aux négociations climatiques conduite par l’UNITAR et associant notamment des participants de Maurice, des Seychelles, des Comores et de Madagascar. Des dialogues nationaux ont ensuite été organisés à Madagascar, aux Comores et aux Seychelles. Le dialogue régional doit prolonger cette séquence en réunissant des États membres de la Commission de l’océan Indien, d’autres partenaires africains ainsi que des représentants de petits États insulaires du Pacifique et des Caraïbes.
La démarche montre que Canberra ne concentre pas entièrement sa préparation diplomatique sur le Pacifique.
L’Australie dispose certes d’un mandat particulier avec les États insulaires du Pacifique. Fidji doit accueillir la réunion pré-COP et Tuvalu un événement spécial réunissant des dirigeants, avec l’appui logistique australien. Canberra indique vouloir utiliser ces rendez-vous pour placer les priorités climatiques du Pacifique au centre des négociations.
Mais la séquence africaine ouvre un second espace. En juin 2026, l’Union africaine, le Bureau des Nations unies auprès de l’Union africaine et l’Australie avaient déjà organisé à Addis-Abeba un dialogue sur les liens entre climat, paix et sécurité en Afrique, Canberra intervenant alors dans sa qualité de future présidence des négociations de la COP31.
Le rendez-vous de Maurice prolonge donc une diplomatie climatique australienne qui cherche à relier son mandat de négociation à plusieurs groupes de pays vulnérables.
Le financement climatique devrait occuper une place centrale
L’enjeu majeur pour les petits États insulaires africains ne réside pas seulement dans la formulation de nouveaux objectifs climatiques. Il se situe dans leur capacité à financer les objectifs déjà identifiés.
La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique a documenté les contraintes rencontrées par plusieurs États insulaires du continent : espace budgétaire limité, marchés financiers réduits, coûts d’investissement élevés et difficulté à accéder aux financements concessionnels lorsque leur revenu par habitant les fait sortir de certaines catégories d’aide alors même que leur vulnérabilité reste élevée.
Le cas des Comores illustre la dimension financière du problème. En 2025, la CEA évaluait à plus de 1,4 milliard de dollars les besoins climatiques identifiés par le pays, avec plusieurs projets d’adaptation encore en recherche de financement. Cabo Verde faisait parallèlement face à un déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable estimé à 103 millions de dollars. Ces données sont antérieures au dialogue de Maurice, mais elles permettent de comprendre pourquoi la question du financement demeure structurante pour le groupe.
Maurice porte lui-même ce dossier. Dans sa préparation de la COP31, le gouvernement mentionne explicitement l’accès au financement climatique, l’adaptation, les pertes et préjudices, le transfert technologique et le renforcement des capacités parmi les thèmes qu’il souhaite défendre à Antalya.
Le dialogue de Maurice pourrait donc offrir aux États participants un espace de coordination sur des questions qui excèdent largement les réductions d’émissions : critères d’accès aux fonds internationaux, vulnérabilité multidimensionnelle, financement de l’adaptation, résilience côtière, économie bleue, systèmes d’alerte, sécurité alimentaire et financement des pertes et préjudices.
Il s’agit cependant d’une analyse. L’ordre du jour détaillé du dialogue n’était pas publiquement disponible dans les documents consultés au 17 septembre 2026.
Pour l’Afrique, la question est de conserver la maîtrise de ses priorités de négociation
La participation australienne peut fournir des moyens techniques et accroître la visibilité des États insulaires africains. Elle ne doit cependant pas conduire à confondre accompagnement diplomatique et définition des positions africaines.
La question centrale est celle de l’autonomie de négociation.
Les États africains disposent déjà de leurs propres cadres : Union africaine, Groupe africain de négociateurs sur le changement climatique, Commission des États insulaires africains sur le climat, organisations sous-régionales et coalitions de SIDS. Le dialogue avec l’Australie présente un intérêt s’il renforce leur capacité à transformer leurs priorités nationales et africaines en positions défendables dans le système multilatéral.
Cette vigilance est d’autant plus pertinente que l’Australie sera elle-même acteur de la négociation et portera ses propres intérêts nationaux. Le rôle de President of Negotiations lui conférera une responsabilité de facilitation particulièrement importante, mais ne supprimera ni les intérêts australiens ni ceux des autres Parties.
Pour les États africains, la valeur stratégique du dialogue de Maurice dépendra donc de résultats concrets : capacité accrue des négociateurs, coordination préalable entre pays, identification de propositions communes et possibilité d’obtenir des engagements internationaux correspondant à leurs besoins de financement et d’adaptation.
Le caractère interrégional annoncé peut également présenter un intérêt. La participation envisagée de partenaires du Pacifique et des Caraïbes permettrait de mettre en regard les expériences de trois régions regroupant de nombreux SIDS. L’accès au financement concessionnel, les pertes et préjudices, la protection des océans, la dette, les catastrophes naturelles ou la reconnaissance de la vulnérabilité constituent des préoccupations susceptibles de créer des convergences diplomatiques.
Ces convergences ne doivent néanmoins pas être présumées. Les coalitions de négociation ne sont pas automatiquement homogènes et leurs priorités peuvent diverger selon les niveaux de développement, les structures économiques ou les relations géopolitiques.
Maurice peut relier diplomatie climatique, océan Indien et coopération Sud-Sud
La géographie de la réunion lui donne une dimension supplémentaire.
La Commission de l’océan Indien associe les Comores, Madagascar, Maurice, les Seychelles et la France au titre de La Réunion. Son rôle dans le dialogue offre donc un canal institutionnel déjà implanté dans l’espace où se trouvent plusieurs des États africains les plus exposés aux risques climatiques.
Maurice accueille en outre une architecture de coopération climatique et financière de plus en plus dense. Le pays participe aux mécanismes africains sur les SIDS, aux dispositifs des Nations unies, aux initiatives de l’Union africaine et aux structures de l’océan Indien. L’UNDP et la Commission de l’océan Indien conduisent parallèlement des programmes régionaux dans lesquels les problématiques environnementales sont traitées à l’échelle des îles plutôt qu’exclusivement par pays.
Cette position peut permettre au dialogue de dépasser un strict face-à-face Afrique–Australie. Une architecture intégrant institutions africaines, organisations insulaires, Nations unies, Pacifique et Caraïbes offrirait théoriquement aux petits États un espace de comparaison de leurs stratégies de négociation.
Elle pourrait également renforcer les échanges Sud-Sud : mécanismes de financement bleu, résilience littorale, systèmes d’alerte, adaptation du tourisme, sécurité alimentaire insulaire, restauration des écosystèmes marins ou valorisation des données de vulnérabilité.
La FAO a déjà utilisé cette logique en mars 2026 lors du Forum africain des SIDS organisé à São Tomé-et-Príncipe. Celui-ci réunissait les six États insulaires africains autour de l’agriculture, de l’économie bleue, de l’investissement et de la résilience, avec l’objectif explicite de transformer certaines priorités nationales en projets susceptibles d’être financés.
Le dialogue australo-onusien de Maurice intervient donc dans un environnement africain où les États insulaires cherchent déjà à institutionnaliser davantage leur coopération.
Plusieurs paramètres restent inconnus avant la réunion d’octobre
Les sources consultées confirment l’annonce du dialogue et son orientation générale, mais plusieurs informations essentielles ne sont pas encore établies publiquement.
La date exacte de la réunion n’est pas indiquée dans l’annonce ministérielle australienne consultée. La composition définitive des délégations n’est pas publiée. Il n’est pas encore possible d’établir si les six SIDS africains reconnus par l’Union africaine participeront tous à la rencontre, ni à quel niveau politique ils seront représentés.
Le contenu précis des négociations reste également à documenter. Aucun texte commun, déclaration ministérielle ou projet de position pour la COP31 ne peut encore être attribué au dialogue puisqu’il n’a pas encore eu lieu au 17 septembre.
Enfin, aucune donnée disponible ne permet de conclure à ce stade que cette initiative produira directement de nouveaux financements climatiques. Le dialogue annoncé porte d’abord sur les capacités, les positions et la coopération diplomatique. Transformer cette coordination en engagements financiers dépendra ensuite des négociations de la COP31, des fonds multilatéraux et des décisions des partenaires.
Cette limite est déterminante : un espace diplomatique peut accroître la visibilité politique d’une revendication sans garantir son financement.
D’un dialogue préparatoire à un possible axe Afrique–Pacifique–Caraïbes
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés.
Dans une configuration minimale, le rendez-vous de Maurice permettra surtout de coordonner les négociateurs, d’échanger des expériences et de préparer les délégations avant Antalya. Son impact restera alors principalement diplomatique et technique.
Un scénario plus ambitieux pourrait conduire les SIDS africains, pacifiques et caribéens à identifier quelques positions convergentes suffisamment précises pour être portées pendant la COP31 : accès au financement concessionnel, reconnaissance de la vulnérabilité multidimensionnelle, adaptation, pertes et préjudices ou protection des océans.
Une troisième possibilité serait que le dispositif se prolonge au-delà de novembre 2026. Les formations UNITAR, les dialogues nationaux puis la rencontre régionale dessinent déjà une séquence institutionnelle. Si cette coopération est maintenue après la COP31, elle pourrait devenir un canal durable de renforcement des capacités entre l’Australie, les Nations unies, la Commission de l’océan Indien et plusieurs États insulaires.
Aucun de ces scénarios ne peut cependant être présenté comme acquis.
La première mesure de réussite sera plus immédiate : déterminer si la réunion de Maurice permet effectivement aux pays africains participants de faire remonter leurs propres priorités jusqu’à la table des négociations d’Antalya, plutôt que de simplement participer à une consultation organisée en amont.
Des sources publiques solides, mais un dialogue encore à venir
Les principales sources institutionnelles mobilisées sont le ministère australien des Affaires étrangères et du Commerce ; les ministres australiens chargés des Affaires étrangères et du Développement international ; la Haute Commission d’Australie à Maurice ; le gouvernement mauricien ; l’Union africaine ; la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique ; les Nations unies à Maurice et aux Seychelles ; la FAO ; ainsi que les documents officiels relatifs à l’organisation de la COP31.
La documentation permet d’établir l’existence, l’objectif général et les partenaires du projet. Elle ne permet pas encore de documenter les résultats d’un événement prévu pour octobre 2026.

