Avec ATLANTE, les Canaries, Madère et les Açores cherchent à transformer Interreg MAC en un espace de coordination plus stable avec Cabo Verde, la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie, le Ghana, la Côte d’Ivoire et São Tomé-et-Príncipe. Le dispositif est réel, financé et institutionnalisé ; son efficacité dépendra toutefois de la capacité des partenaires africains à peser sur les priorités, les financements et l’évaluation des résultats.
ATLANTE transforme la coopération de voisinage en mécanisme de gouvernance
Le projet ATLANTE n’est pas un nouveau gouvernement régional ni une structure supranationale exerçant une autorité sur les sept États africains partenaires. Il s’agit d’un projet stratégique du programme Interreg MAC 2021-2027 destiné à organiser la gouvernance de la coopération : dialogue commun, coordination institutionnelle, identification de stratégies conjointes, capitalisation des résultats et préparation de nouveaux projets. Cette précision est essentielle. Le terme « gouvernance macaronésienne » renvoie ici à la conduite d’un espace de coopération transfrontalier, non à un transfert de souveraineté.
L’architecture réunit les trois régions ultrapériphériques européennes du programme — Canaries, Madère et Açores — et sept pays africains : Cabo Verde, Mauritanie, Sénégal, Gambie, Ghana, Côte d’Ivoire et São Tomé-et-Príncipe. ATLANTE succède au projet HEXAGONE du cycle précédent et cherche à stabiliser un dialogue qui, jusqu’ici, dépendait davantage des appels à projets successifs. Pour les partenaires africains, l’enjeu est de passer d’une participation projet par projet à une capacité plus continue d’orientation des priorités régionales.
Un projet de 2,85 millions d’euros adossé à un programme de près de 200 millions
Les données officielles établissent un cadre financier précis. ATLANTE court du 25 octobre 2024 au 31 décembre 2029, pour un coût total de 2 851 398 euros. Le FEDER en finance 2 423 688 euros et les partenaires apportent 427 710 euros. À l’échelle du programme Interreg MAC 2021-2027, l’enveloppe totale atteint environ 199,9 millions d’euros, dont près de 169,9 millions de FEDER.
ATLANTE représente donc une petite fraction du programme global. Sa valeur stratégique ne réside pas dans un volume d’investissement propre comparable à celui des grands projets d’infrastructure, mais dans sa fonction d’architecture : faire émerger des priorités communes, coordonner les calendriers, mieux relier les financements européens et chercher des complémentarités avec d’autres bailleurs. Le programme MAC a d’ailleurs été modifié en juillet 2025 afin d’intégrer des fonds issus de l’instrument NDICI–Europe globale, ce qui renforce l’objectif de concertation entre financements européens internes et instruments d’action extérieure.
Les sept États africains ne sont pas de simples bénéficiaires administratifs
Le partenariat d’ATLANTE inclut directement des administrations africaines : ministère cap-verdien des Affaires étrangères et de la Coopération, directions économiques et financières de Mauritanie et du Sénégal, cellule de coordination Côte d’Ivoire–Union européenne, structures des ministères des Finances de Gambie et du Ghana, ainsi que le ministère de la Planification et des Finances de São Tomé-et-Príncipe. Cette présence institutionnelle distingue le projet d’un schéma où les priorités seraient uniquement conçues en Europe puis proposées aux pays partenaires.
Le programme général va dans le même sens. Son Comité de suivi prévoit un représentant avec droit de vote pour chacun des sept pays tiers participants, aux côtés des représentants de l’Espagne, du Portugal, des trois régions européennes et des autres organes de gestion. Il est donc établi qu’une représentation africaine existe dans les instances de suivi.
Cette représentation ne garantit toutefois pas, à elle seule, une capacité d’influence égale. Les financements principaux relèvent d’instruments européens, l’Autorité de gestion est située dans l’architecture du programme et les écarts de capacités administratives entre partenaires peuvent peser sur la formulation des projets. L’enjeu d’investigation est donc moins de savoir si l’Afrique est présente que de mesurer sa capacité réelle à convertir cette présence en choix budgétaires, priorités thématiques et projets qu’elle considère elle-même stratégiques.
Les appels à projets révèlent une coopération active mais inégalement distribuée
Les résultats de la première grande vague montrent que l’espace de coopération est déjà opérationnel. Trente-quatre projets ont été approuvés lors de la première convocation. Les données publiées montrent cependant une participation africaine très variable : Cabo Verde apparaissait dans 28 projets, le Ghana dans 20, le Sénégal et São Tomé-et-Príncipe dans 15 chacun, la Côte d’Ivoire dans 13, la Mauritanie dans 11 et la Gambie dans 6. Ces écarts ne prouvent ni favoritisme ni exclusion ; ils documentent des niveaux d’intégration différents dans les consortia.
En 2026, la dynamique s’est poursuivie. Des journées ATLANTE ont présenté les projets en Gambie en avril puis en Côte d’Ivoire en juin, après des séquences similaires menées dans les autres pays partenaires. Le 28 mai, le Comité de direction du programme a approuvé 26 projets issus de la troisième convocation, après 118 candidatures. Ces dossiers mobilisaient 426 entités différentes, dont 156 dans les sept pays africains.
Ces chiffres suggèrent un potentiel de densification des réseaux. Ils mettent aussi en évidence un test concret pour ATLANTE : réduire les écarts de capacité entre partenaires, afin que les pays disposant de moins d’équipes aguerries au montage de projets européens ne restent pas durablement sous-représentés dans les financements.
Climat, énergie, eau et formation deviennent des terrains de codécision
La réunion tenue à Terceira le 4 août 2026 a donné une traduction plus précise au projet. Les partenaires européens ont annoncé la mise en place de groupes thématiques consacrés notamment à la formation professionnelle ainsi qu’à l’énergie et à l’eau, avec une première réunion en ligne associant experts et représentants institutionnels des sept pays africains. Les projets du programme couvrent déjà l’économie verte, bleue et circulaire, l’innovation, les PME, le tourisme durable, la biodiversité, la formation professionnelle et l’adaptation climatique.
Pour l’Afrique, ces domaines touchent directement à des politiques de souveraineté économique : compétences professionnelles, accès à l’énergie, gestion de l’eau, résilience des territoires côtiers, biodiversité et capacité d’innovation. L’intérêt stratégique est réel si les groupes thématiques servent à définir des besoins depuis les pays partenaires plutôt qu’à adapter des priorités déjà arrêtées ailleurs.
Le précédent des 16 projets de capitalisation approuvés en 2025 autour de la résilience climatique montre que le climat est déjà un axe structurant. Mais capitaliser des résultats ne signifie pas encore démontrer un impact. Les indicateurs déterminants seront la diffusion effective des solutions, leur appropriation par les administrations et entreprises africaines, leur financement après la phase pilote et leur capacité à produire des infrastructures ou services maintenables localement.
La coordination avec la BAD et la Banque mondiale reste une ambition, pas un financement acquis
Le Gouvernement des Canaries indique travailler à mieux coordonner les fonds MAC avec d’autres financeurs internationaux, notamment la Banque mondiale et la Banque africaine de développement. Cette orientation est cohérente avec l’un des objectifs d’ATLANTE : rechercher la complémentarité entre le FEDER, NDICI–Europe globale et d’autres programmes ou instruments présents dans la région.
À ce stade, les sources institutionnelles consultées documentent un travail de coordination et une volonté d’élargir les possibilités de financement. Elles ne permettent pas d’affirmer qu’un mécanisme financier conjoint avec la Banque mondiale ou la BAD a déjà été signé, ni qu’un montant précis est engagé au titre d’ATLANTE. Il serait donc excessif de présenter ces institutions comme cofinanceurs acquis du projet.
D’autres questions restent ouvertes : ventilation des ressources par pays africain, part des contrats et achats bénéficiant à des entreprises locales, proportion de projets effectivement conçus à partir de priorités nationales africaines, délais de décaissement et capacité des partenaires à prolonger les actions après 2029. La transparence sur ces éléments déterminera la portée réelle de la « gouvernance partagée » annoncée.
Pour l’Afrique, le test sera le pouvoir de décision et la transformation locale
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Dans le scénario le plus favorable, ATLANTE devient une plateforme où administrations africaines et européennes définissent en amont les problèmes à résoudre, associent les instruments financiers disponibles et construisent des projets capables de renforcer des chaînes de valeur, des compétences et des infrastructures durables dans les pays partenaires. Le programme pourrait alors dépasser la logique classique de coopération par appels ponctuels.
Un scénario intermédiaire verrait ATLANTE améliorer surtout la coordination administrative et la circulation d’information, sans modifier profondément la répartition du pouvoir de décision ni la structure économique des projets. Ce résultat ne serait pas négligeable, mais il resterait institutionnel plus que transformateur.
Le scénario le moins favorable serait celui d’une gouvernance formellement inclusive, mais dominée par les capacités techniques et financières européennes, avec des partenaires africains davantage mobilisés pour exécuter que pour définir. Rien ne permet aujourd’hui d’affirmer que ce scénario prévaut. Les écarts de participation aux premiers appels et l’absence de données publiques détaillées sur les bénéfices économiques locaux justifient toutefois de maintenir cette question ouverte.
Une architecture institutionnelle solide, dont l’impact reste encore à démontrer
La documentation disponible est robuste sur l’existence et la structure d’ATLANTE : objectifs, partenaires, calendrier, financement et articulation avec Interreg MAC sont publiés par le programme lui-même et par le Gouvernement des Canaries. La réunion de Terceira du 4 août 2026 confirme que le projet est entré dans une phase opérationnelle, avec une exécution financière annoncée proche de 30 %, la préparation de nouveaux groupes thématiques et la programmation de la présentation des 26 projets de la troisième convocation.
Il est également établi que les sept pays africains disposent de partenaires institutionnels identifiés et d’une représentation dans le dispositif de suivi du programme. En revanche, l’influence respective de chaque partenaire, la distribution géographique finale des financements, l’effet sur les capacités productives africaines et la durabilité des résultats au-delà des subventions ne sont pas encore mesurables de manière consolidée.
ATLANTE doit donc être décrit pour ce qu’il est aujourd’hui : une infrastructure de coopération institutionnelle déjà financée et active, qui peut renforcer la codécision euro-africaine dans l’espace atlantique, mais dont la valeur stratégique se jugera à la capacité des pays africains à transformer la représentation formelle en pouvoir de programmation, en financements accessibles et en résultats localement maîtrisés.
Sources institutionnelles retenues
• Gouvernement des Canaries — réunion de Terceira et feuille de route ATLANTE, 4 août 2026.
• Programme Interreg MAC 2021-2027 — fiche officielle du projet stratégique ATLANTE : objectifs, partenariat, calendrier et financement.
• Programme Interreg MAC 2021-2027 — composition du Comité de suivi, pays participants et modification du programme intégrant des fonds NDICI–Europe globale.
• Programme Interreg MAC 2021-2027 — 26 projets approuvés lors de la troisième convocation, 28 mai 2026.
• Programme Interreg MAC 2021-2027 — données de la troisième convocation : 118 candidatures, 426 entités participantes, dont 156 africaines, 2026.
• Gouvernement des Canaries — présentation des projets Interreg MAC en Gambie, 23 avril 2026.
• Gouvernement des Canaries — présentation des projets Interreg MAC en Côte d’Ivoire, 5 juin 2026.
• Programme Interreg MAC — première convocation : 34 projets approuvés et répartition par pays partenaire, 2024.
• Programme Interreg MAC — Plan d’évaluation 2021-2027 : budget total du programme et dotation FEDER.

