Portrait éditorial généré de Salva Kiir avec une table de conseil vide et une évocation distincte de Juba.

La Rédaction · Soudan du Sud

À Juba, une présidence demeure quand les autres mandats s’effacent

Le 22 septembre 2026, Salva Kiir annonce la dissolution du gouvernement de transition devant une réunion élargie de la présidence. La télévision publique SSBC présente l’opération comme une étape vers les élections de décembre. Derrière cette formule administrative, le changement est considérable : le partage du pouvoir qui organisait la transition cède la place à un dispositif intérimaire dirigé par le président sortant. [1]

Selon l’ordre lu à la télévision et rapporté par Radio Tamazuj, le premier vice-président, les quatre autres vice-présidents, les ministres et leurs adjoints perdent leurs fonctions. Les deux chambres nationales, les gouvernements et assemblées des dix États ainsi que les institutions des trois zones administratives sont dissous. Kiir demeure président jusqu’à l’entrée en fonctions de l’élu. [2]

Qualifier cette rupture de « coup de force » exprime une lecture politique de la concentration du pouvoir. Ce n’est ni la description d’une prise du palais par une armée nouvelle, ni une conclusion judiciaire établie dans les documents consultés. La question est de savoir si cette concentration prépare la remise du pouvoir aux électeurs ou rend cette remise plus incertaine.

Les préalables au scrutin ont été déplacés par la loi

La chronologie empêche de réduire l’événement à une décision improvisée le soir du 22. Dès le 2 septembre, SSBC annonce la signature de l’amendement constitutionnel n° 13 de 2026, dissociant le scrutin de l’achèvement d’une Constitution permanente et du recensement. Ces deux travaux cessent ainsi d’être présentés par les autorités comme des conditions juridiques préalables au vote. [13]

Le 21 septembre, le président signe l’amendement à la loi électorale, après son adoption parlementaire. Le compte rendu de SSBC confirme expressément cette date et décrit le maintien du président pendant la période électorale ainsi que le pouvoir de relever les vice-présidents dans les trois mois précédant le scrutin. La dissolution intervient le lendemain ; l’administration intérimaire prête serment le 23. [3, 4]

Retirer un préalable du calendrier peut débloquer une élection ; cela ne réalise ni le recensement ni le travail constituant. Une procédure peut donc faire avancer le scrutin tout en reportant les désaccords sur les règles durables du pouvoir.

Trois lectures du droit, un même problème de contre-pouvoirs

Le politologue sud-soudanais Abraham Awolich, cofondateur de la People’s Coalition for Civil Action, parle à Radio Tamazuj de « parliamentary coup », un « coup parlementaire ». Il considère que les amendements démantèlent la présidence collégiale et le partage du pouvoir issus de l’accord de 2018. Sa critique vise particulièrement l’asymétrie entre le départ des vice-présidents et le maintien de Kiir. C’est une analyse engagée d’un acteur de la société civile, à attribuer comme telle. [5]

La réponse juridique de la présidence est explicite. Dans une tribune du 26 septembre, Athian Akech, responsable de son administration juridique, défend l’ordre républicain n° 32-9/2026 au regard des amendements constitutionnels et électoraux récents. Il invoque leur validité et leur articulation pour justifier la dissolution. Cette argumentation documente la position du pouvoir ; elle ne remplace pas un contrôle indépendant de constitutionnalité. Aucun fac-similé complet de l’ordre et de la loi électorale consolidée de 2026 n’a été obtenu pour cette enquête. [6]

Une troisième lecture vient du chercheur Jan Pospisil, dans PeaceRep le 28 septembre. Il récuse les qualifications de coup ou de dissolution illégale et reconnaît une voie juridique de sortie d’une transition trop souvent prolongée. Il souligne cependant l’inachèvement de l’ordre constitutionnel et l’accroissement du pouvoir présidentiel sans substitut évident aux mécanismes de responsabilité disparus. La légalité revendiquée et le risque institutionnel peuvent donc être examinés ensemble. [7]

Des ministres intérimaires, mais qui garantit leur neutralité ?

La dissolution ne ferme pas tout l’État. L’ordre rapporté par Radio Tamazuj maintient notamment la justice, la fonction publique, les forces organisées et les commissions indépendantes. Il impose la neutralité politique aux responsables intérimaires. Les engagements internationaux durables, dettes importantes, concessions stratégiques et cessions d’actifs sont restreints, avec une réserve d’autorisation présidentielle et de conformité au droit. Ces limites ne constituent donc pas une interdiction absolue de toute décision majeure. [2]

Le 23 septembre, Kornelio Kon Ngu, dirigeant du National United Democratic Front et aspirant à la présidence, dénonce l’absence de consultation préalable sur les nominations. Il demande des responsables sans affiliation politique pour administrer cette période et doute que des acteurs partisans puissent arbitrer équitablement entre concurrents. Sa contestation porte sur la composition de l’intérim, pas seulement sur son existence. [8]

La neutralité se vérifie dans l’accès aux réunions, aux services publics et aux recours, indépendamment des affiliations partisanes. La commission électorale organise le scrutin ; la gestion des institutions ordinaires détermine aussi les conditions de campagne et l’égalité entre candidats.

Le 22 décembre reste une échéance, pas une preuve de préparation

La Commission nationale des élections, la NEC, maintient le 22 décembre 2026 comme date de référence. Son communiqué du 2 septembre démentait des chiffres circulant sur les réseaux sociaux : à cette date, aucun électeur n’avait été inscrit et aucun registre n’existait. Elle annonçait une procédure manuelle, en présence de l’électeur, suivie d’une saisie informatique. Ce constat précisément daté ne doit pas être transformé en bilan automatique du 11 octobre. [10]

Une publication mise en ligne le 9 octobre, consacrée à une rencontre du 6, évoque encore la préparation des citoyens à l’inscription. Le président de la NEC, Gabriel Bol Deng, y sollicite l’appui du Conseil islamique. Le cheikh Abdalla Barang Rwal soutient une participation pacifique et relie le choix des dirigeants aux besoins d’eau, de santé et d’éducation. Cette coopération est un fait ; elle n’atteste ni l’ouverture générale ni l’achèvement des inscriptions. [11]

À la date de cette enquête, les pièces consultées ne permettent pas d’établir une couverture complète du corps électoral. Pour apprécier les préparatifs, il faut des avis d’ouverture, des centres effectivement accessibles, des chiffres vérifiables et des possibilités de correction du registre. Une campagne d’éducation civique peut contribuer à ces étapes sans en tenir lieu. La même exigence vaut pour la protection des candidats et l’accès des citoyens éloignés des centres administratifs.

Les blessés montrent une violence antérieure à la dissolution

Le risque de guerre ne se mesure pas seulement aux déclarations des dirigeants. Dans son bilan du 9 juillet, le Comité international de la Croix-Rouge indique avoir évacué 266 blessés des zones de conflit durant le premier semestre 2026, soit plus de 50 % de plus qu’un an auparavant. Il rapporte aussi une hausse de près de 30 % des interventions chirurgicales à l’hôpital militaire de Juba sur cette période. Il s’agit d’activité médicale observée, pas d’un décompte national exhaustif des victimes. [12]

Le même document donne la parole à Ngor Gatluak, blessé au bras et évacué depuis Agany, dans le Jonglei, faute d’hôpital à proximité. Son parcours rend concrète la distance entre les décisions prises à Juba et l’accès aux soins. Rose Ochieng, coordinatrice santé du CICR, décrit des besoins croissants confrontés à des financements en baisse. Ces témoignages et données précèdent septembre ; ils ne prouvent pas que la dissolution a provoqué les blessures recensées. [12]

Ce décalage chronologique est essentiel. Une nouvelle crise institutionnelle peut aggraver un environnement déjà violent, sans être la cause de tous les affrontements qui s’y déroulent. L’effet propre de la décision du 22 septembre devra être établi par des faits datés : reprise des combats, déplacements, entraves aux secours ou changements dans la conduite des forces. Prédire une guerre certaine ferait disparaître la responsabilité des acteurs dans les choix qui restent ouverts.

L’accord de 2018 continue d’obliger ceux qui ont changé les institutions

Le 1er octobre, George Aggrey Owinow, président intérimaire du RJMEC, mécanisme de suivi de l’accord de paix, refuse d’assimiler dissolution institutionnelle et disparition des engagements de 2018. Il rappelle les tâches sécuritaires, constitutionnelles et judiciaires encore inachevées. Il souligne aussi que la détention et le procès de Riek Machar compliquent l’inclusion politique, sans préjuger ici de l’issue judiciaire. [9]

Le RJMEC voit dans le dialogue interpartis ouvert le 24 septembre une possibilité de rétablir la confiance. Son appréciation demeure conditionnelle : l’utilité du processus dépend de sa capacité à élargir la participation et à résoudre les différends. Organiser une rencontre ne démontre donc pas à lui seul qu’un consensus existe entre les forces concernées. [9]

Pospisil identifie un autre danger : si le scrutin du 22 décembre ne se tient pas, l’intérim pourrait se prolonger autour d’un président maintenu, sans les assemblées ni la structure vice-présidentielle de la transition. Cette hypothèse décrit un risque, et non un report déjà décidé au 11 octobre. [7]

L’épreuve décisive sera de pouvoir contester les choix du pouvoir sans reprendre les armes, puis de remettre les institutions aux élus. Un calendrier précis, des garanties contrôlables et des recours crédibles donneraient un contenu à cette promesse. À défaut, la disparition des instances de partage pourrait renforcer la crainte d’un pouvoir durablement concentré.

Les actes annoncés, les critiques locales et les données qui étayent l’enquête

[1] SSBC. President Kiir Announces Dissolution Of Transitional Gov’t To Pave December Polls. 22 septembre 2026.

[2] Radio Tamazuj. Kiir dissolves government, appoints caretaker administration. 22 septembre 2026. Compte rendu de l’ordre lu à la télévision ; texte intégral original non obtenu.

[3] SSBC. President Kiir Assents To Amended Elections Act, Clearing Legal Path For Polls. 21 septembre 2026.

[4] SSBC. President Kiir instructs caretaker officials to steer gov’t institutions towards polls. 23 septembre 2026.

[5] Radio Tamazuj. Analyst calls election law changes ‘parliamentary coup’. 22 septembre 2026. Entretien avec Abraham Awolich.

[6] Athian Akech / Pan African Visions. Constitutional Imperatives and Executive Authority: Contextualizing Republican Order No. 32-9/2026. 26 septembre 2026. Défense juridique signée par un responsable de la présidence.

[7] Jan Pospisil / PeaceRep. In the caretaker trap? The legal end of South Sudan’s transition. 28 septembre 2026.

[8] Radio Tamazuj. Kon rejects Kiir’s caretaker appointments, calls for consultation. 23 septembre 2026.

[9] RJMEC — George Aggrey Owinow. Eight years of the R-ARCSS: Preserving the peace and completing the transition. 1er octobre 2026.

[10] Commission nationale des élections. Statement on False Reports about Voter Registration. 2 septembre 2026.

[11] Commission nationale des élections. NEC and Islamic Council Discuss Religious Leaders’ Role in Peaceful Elections. 9 octobre 2026 — rencontre du 6 octobre.

[12] CICR. South Sudan at 15: A humanitarian journey through conflict, resilience and hope. 9 juillet 2026.

[13] SSBC. President Assents Constitutional Amendments Into Law. 2 septembre 2026.

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