La Rédaction · Mozambique
Une crise née en 2024, toujours ouverte en octobre 2026
Le scrutin contesté n’a pas eu lieu cet automne. Les Mozambicains ont voté le 9 octobre 2024 ; la proclamation définitive des résultats est intervenue le 23 décembre suivant, après un arrêt du Conseil constitutionnel daté du 22. Daniel Chapo a pris ses fonctions le 15 janvier 2025. Au 11 octobre 2026, aucune nouvelle validation d’élections générales n’a été identifiée dans les pièces consultées. Le titre renvoie donc à cette séquence antérieure et à ses conséquences, encore présentes dans le débat national. [1, 2]
Cette précision change la question politique. Il ne s’agit pas de raconter de nouvelles villes en flammes, mais de comprendre pourquoi l’installation d’un président et d’une majorité parlementaire n’a pas suffi à solder la contestation. Le pouvoir légalement proclamé, la crédibilité du dépouillement et l’adhésion des citoyens relèvent de trois épreuves différentes. Une décision juridictionnelle répond à la première sans résoudre automatiquement les deux autres.
En octobre 2026, deux dossiers permettent d’observer cette fracture : les consultations du Dialogue national inclusif et les démarches réclamant des investigations sur les violences qui ont suivi le scrutin. Leur avancement engage la capacité des institutions mozambicaines à transformer une crise de confiance en changements vérifiables. [7, 9]
Le Conseil a corrigé les résultats sans annuler le scrutin
L’arrêt n° 24/CC/2024, rendu dans le dossier n° 50/CC/2024, attribue à Daniel Chapo 65,17 % des suffrages et à Venâncio Mondlane 24,19 %. À l’Assemblée, le FRELIMO obtient 171 sièges sur 250 ; PODEMOS en reçoit 43, la RENAMO 28 et le MDM 8. Ces chiffres sont les résultats définitifs proclamés par la juridiction, et non les chiffres initialement annoncés par l’administration électorale. [1]
Le texte contient une tension essentielle. Le Conseil estime que les irrégularités constatées n’ont pas substantiellement influencé les résultats. Il ordonne néanmoins la transmission de pièces au ministère public en raison d’indices d’infractions électorales. La validation ne certifie donc pas l’absence de manquements. Elle traduit l’appréciation par les juges de leurs effets sur l’issue des élections, tout en laissant subsister une question de responsabilité pénale. [1]
La biographie officielle de Chapo situe son accession à la présidence du FRELIMO au 14 février 2025, après son entrée en fonctions à la tête de l’État. Cette réunion des deux responsabilités constitue un fait institutionnel ; elle ne prouve pas, à elle seule, la subordination de chaque service public au parti. Elle rend toutefois particulièrement sensible la distinction entre l’autorité présidentielle et les intérêts de la formation majoritaire. [2]
La transparence du comptage reste au centre du désaccord
La mission d’observation électorale de l’Union européenne décrit un vote généralement calme le 9 octobre, suivi d’anomalies et d’erreurs dans le comptage et la totalisation. Dans sa présentation du rapport final, le 31 janvier 2025, elle relève notamment l’absence de résultats détaillés par bureau de vote et des insuffisances dans la supervision des opérations. Ses dix-huit recommandations portent, entre autres, sur l’impartialité de l’administration électorale, la gestion des résultats et la motivation des décisions du Conseil constitutionnel. [3]
Ce constat d’observation ne remplace ni une expertise de chaque procès-verbal ni un recomptage national. Il éclaire cependant le mécanisme de la défiance : lorsque les citoyens et les candidats ne peuvent pas suivre la transformation des suffrages locaux en total national, la proclamation devient difficile à contrôler. Publier des chiffres finaux répond à une obligation différente de celle qui consiste à rendre leur fabrication vérifiable.
L’enjeu ne se réduit pas à choisir entre l’annonce officielle et une revendication de victoire de l’opposition. Une vérification sérieuse exige de comparer des pièces identifiables, d’expliquer les corrections et d’appliquer les mêmes critères à tous les candidats. Sans cette traçabilité, chaque camp peut entretenir son récit, tandis que les électeurs disposent de peu de moyens pour départager les affirmations. Cette lecture découle des déficits de transparence relevés ; elle ne constitue pas un résultat électoral alternatif. [3]
Les morts ne peuvent devenir une simple variable du dialogue
Dans son rapport préliminaire publié en janvier 2025, la plateforme mozambicaine DECIDE fait état d’environ 315 morts liés aux manifestations entre le 21 octobre 2024 et le 16 janvier 2025. Ce bilan associatif doit être attribué et daté. Il ne s’agit ni d’un registre judiciaire définitif ni d’un total actualisé jusqu’en octobre 2026 ; il ne permet pas non plus de qualifier individuellement toutes les victimes ou les circonstances de leur mort. [4, 5]
Amnesty International apporte une enquête distincte sur des violations, fondée sur 28 entretiens et l’analyse de plus de cent vidéos et photographies. L’organisation documente des usages illégaux de la force, des blessures et des morts parmi des manifestants et des passants, ainsi que des arrestations arbitraires. Elle précise que les rassemblements ont été largement pacifiques, malgré des épisodes de violence. Son renvoi au bilan de DECIDE ne constitue toutefois pas un second comptage indépendant des 315 morts. [5]
Cette distinction protège la portée des preuves. Les violences commises dans une manifestation doivent être examinées ; elles ne rendent pas chaque participant violent et ne dispensent pas d’enquêter sur les actes des forces de sécurité. Inversement, l’identification de violations par une organisation de défense des droits ne vaut pas condamnation pénale individuelle. Entre le silence et le verdict anticipé, il existe un travail indispensable : établir les faits, conserver les pièces, entendre les témoins et permettre une réponse des personnes mises en cause.
Un dialogue national dont les règles comptent autant que les réunions
La loi n° 1/2025 du 11 avril approuve l’engagement politique signé le 5 mars pour un Dialogue national inclusif. Elle institue une commission technique de 21 membres, dont 18 désignés par les partis signataires et trois issus de la société civile, choisis par consensus. Le président et les dirigeants des partis conduisent le processus. Cette architecture donne aux formations politiques un poids prépondérant dans l’organisation de la sortie de crise. [6]
L’accord ne se limite pas à la mécanique électorale. Il envisage des transformations de l’État, de la justice et de la gouvernance économique. Son préambule reconnaît aussi des préoccupations liées au coût de la vie, à l’emploi et à l’accès aux services essentiels. Il faut cependant distinguer cet engagement légalement approuvé des réformes encore à élaborer : le texte ouvre un chantier, sans établir que ses propositions sont déjà devenues le droit applicable. [6]
Pour les citoyens, la question est celle du passage de la consultation à la décision. Une contribution peut être recueillie, résumée puis écartée sans que son auteur sache pourquoi. La publication des propositions retenues, des désaccords et des motifs d’arbitrage permettrait de mesurer l’influence réelle des participants. Le nombre de réunions renseigne sur l’activité du processus ; la possibilité de modifier les choix renseigne sur son ouverture.
Les acteurs mozambicains ne parlent pas d’une seule voix
Le 7 octobre 2026, la commission du dialogue annonce la fin, le 5 octobre, des auditions organisées dans neuf pays de la diaspora. Les consultations ont examiné trois orientations, allant d’une réforme profonde à une continuité accompagnée d’ajustements. Dix groupes de travail doivent désormais traiter les contributions ; la législation électorale figure parmi les priorités annoncées. Cette communication établit l’état officiel du processus, pas une évaluation indépendante de sa représentativité ni l’adoption d’un nouveau système. [7]
Dans un entretien à DW publié le 6 octobre, Albino Forquilha, dirigeant de PODEMOS, défend le dialogue tout en insistant sur la difficulté de mettre les décisions en œuvre. Il estime que les institutions doivent être accessibles au-delà du FRELIMO. Interrogé sur l’absence de Mondlane dans la direction des discussions, il répond que celui-ci peut y contribuer. C’est la position d’un participant politique ; elle ne suffit pas à résoudre la controverse sur l’inclusion de tous les courants. [8]
Les familles de victimes, associations, partis et membres de la diaspora peuvent partager une demande de changement sans lui donner le même contenu. Accéder aux emplois publics, obtenir justice, modifier l’administration électorale ou limiter la concentration du pouvoir sont des objectifs liés, mais distincts. Les négociations gagnent en lisibilité lorsqu’elles rendent ces différences explicites. L’existence d’un accord entre dirigeants ne permet pas de présumer le consentement de toutes les personnes concernées.
La légitimité se jouera dans les décisions et leurs suites
Le 10 septembre 2026, Wilker Dias, directeur exécutif de DECIDE, explique à DW que sa plateforme a remis au parquet plus d’un millier de fichiers supplémentaires concernant des violences policières présumées. Il décrit une troisième transmission de preuves et demande à être entendu. Les explications qu’il rapporte sur les difficultés rencontrées avec les premiers fichiers doivent lui être attribuées : l’entretien n’est ni une réponse directe du parquet ni la preuve d’une décision judiciaire déjà rendue. [9]
Deux voies demeurent ainsi ouvertes, avec des exigences différentes. Le dialogue peut produire des règles mieux acceptées pour les scrutins suivants ; les enquêtes doivent établir les responsabilités liées aux violences passées. Une concession politique ne remplace pas une investigation, et une procédure pénale ne résout pas à elle seule les défauts d’un système électoral. Les confondre risquerait de laisser les victimes sans réponse et les prochaines élections sans garanties nouvelles.
Au 11 octobre, les éléments consultés permettent d’affirmer que le pouvoir issu de la proclamation de 2024 s’est installé et qu’un processus de réforme est engagé. Ils ne permettent d’annoncer ni une réconciliation achevée ni un nouvel embrasement national. Les prochaines étapes décisives seront identifiables : propositions rendues publiques, textes examinés, décisions judiciaires motivées et mesures effectivement appliquées. C’est sur ces résultats, et sur la place laissée aux citoyens pour les contester, que la légitimité politique pourra être éprouvée.
Les pièces qui fondent cette lecture de la crise
[1] Conseil constitutionnel du Mozambique. Acórdão n.º 24/CC/2024 — validation et proclamation des résultats, processo n.º 50/CC/2024. 22 décembre 2024 ; proclamation publique le 23. PDF officiel ; résultats p. 32–34, appréciation des irrégularités p. 31 et dispositif p. 38.
[2] Présidence du Mozambique — site de Daniel Chapo. Quem Sou — biographie et chronologie officielles. Consultée le 11 octobre 2026. Source institutionnelle pour la proclamation, l’investiture et les fonctions partisanes.
[3] Mission d’observation électorale de l’Union européenne. Présentation du rapport final et de dix-huit recommandations. 31 janvier 2025. Communiqué primaire de la mission d’observation.
[4] Plataforma DECIDE. Relatório preliminar sobre a situação dos direitos humanos durante as manifestações pós-eleitorais. Janvier 2025. Bilan associatif préliminaire ; période du décompte recoupée avec Amnesty.
[5] Amnesty International. Human Rights Violations During Mozambique’s Post-2024 Election Crackdown. 16 avril 2025. Enquête propre sur les violations ; le total des morts cité provient de DECIDE.
[6] République du Mozambique — Boletim da República. Lei n.º 1/2025 : Compromisso Político para um Diálogo Nacional Inclusivo. 11 avril 2025. Texte officiel de la loi et de l’accord du 5 mars 2025.
[7] Commission technique du Dialogue national inclusif. Diálogo Nacional Inclusivo conclui audições públicas na diáspora. 7 octobre 2026. État du processus présenté par son organisateur.
[8] DW — Raquel Loureiro. « Diálogo já é um aspeto permanente no nosso país » — entretien avec Albino Forquilha. 6 octobre 2026. Position directement recueillie auprès du dirigeant de PODEMOS.
[9] DW — António Deus. DECIDE apresenta novas provas de alegados crimes policiais. 10 septembre 2026. Déclarations de Wilker Dias sur la transmission de pièces au parquet.

