Îles Salomon — Climat / Finance / Marchés carbone
Honiara passe de l’intention climatique à la construction des règles
Les Îles Salomon viennent de franchir une étape institutionnelle dans la construction de leur futur cadre national de commerce du carbone. Les 1er et 3 septembre 2026, deux ateliers organisés à Honiara ont respectivement soumis à validation le projet de Carbon Trading Policy et les Institutional Governance Arrangements censés encadrer sa mise en œuvre. Les travaux ont réuni administrations, partenaires de développement, secteur privé, organisations de la société civile, représentants communautaires ainsi que les membres du comité de pilotage et du groupe de travail technique chargés du dossier.
Il ne s’agit pas encore de l’ouverture d’un marché national du carbone ni de l’adoption définitive de sa réglementation. Les documents actuellement disponibles établissent une phase de validation et de consolidation du cadre politique et institutionnel, avant sa finalisation. Le Global Green Growth Institute précise que les observations issues des ateliers doivent encore servir à affiner la politique et les dispositifs de gouvernance proposés.
La distinction est fondamentale. Les Îles Salomon ne disposent pas, à ce stade, d’une infrastructure nationale pleinement opérationnelle permettant d’autoriser, d’enregistrer, de suivre et de comptabiliser l’ensemble des transactions carbone sous un régime unifié. Honiara cherche précisément à construire les règles nécessaires pour passer d’initiatives dispersées et d’une intention de participer aux mécanismes internationaux à une architecture contrôlée par l’État.
Pour l’Afrique, l’expérience salomonaise mérite attention parce qu’elle pose presque simultanément plusieurs questions auxquelles de nombreux États africains sont confrontés : qui possède juridiquement le carbone ? Qui autorise sa vente ? Comment éviter la double comptabilisation ? Quelle part des revenus revient aux communautés et aux propriétaires fonciers ? Quel rôle revient à l’État ? Et comment attirer des capitaux internationaux sans abandonner la maîtrise nationale des actifs environnementaux ?
Un projet lancé en 2024 et accéléré en 2026
La construction de cette politique n’a pas commencé en septembre.
En octobre 2024, le gouvernement des Îles Salomon et le Global Green Growth Institute avaient officiellement lancé le Solomon Islands Carbon Trading Policy Project. L’objectif annoncé était déjà de créer un cadre national inclusif permettant d’organiser les activités de commerce du carbone et de définir les arrangements institutionnels nécessaires à une répartition équitable des bénéfices. Le projet mobilisait notamment les ministères chargés de l’environnement, des forêts, des finances, de l’agriculture, des infrastructures et de la planification nationale.
Son financement provient du programme Low Emission Climate Resilient Development, mis en œuvre par le GGGI avec l’appui financier de la Nouvelle-Zélande et de l’Irlande. Cette assistance extérieure porte principalement sur le développement des capacités, les travaux techniques et la construction de la politique ; les décisions réglementaires doivent, elles, rester du ressort des institutions salomonaises.
Le calendrier s’est accéléré en 2026.
En février, le ministère des Forêts et de la Recherche indiquait que les procédures et instruments juridiques destinés à formaliser le commerce du carbone étaient toujours en préparation. En mars, le même ministère annonçait que la Carbon Trading Policy demeurait en développement et envisageait sa publication vers la fin de 2026 ou au début de 2027.
Le ministère de l’Environnement travaillait parallèlement à un nouveau Climate Change Bill, tandis que la politique carbone était élaborée conjointement avec le ministère des Forêts.
Le 16 septembre, le gouvernement a encore inscrit des Carbon Trading Regulations parmi les instruments réglementaires figurant dans son programme d’action climatique. Cette annonce confirme que la construction du régime ne doit pas s’arrêter à une déclaration de politique générale : une couche réglementaire est également envisagée. Elle ne signifie cependant pas que ces règlements soient déjà adoptés ou applicables.
L’article 6 de l’Accord de Paris donne la colonne vertébrale internationale
La stratégie salomonaise doit être replacée dans le cadre de l’article 6 de l’Accord de Paris.
Dans sa Contribution déterminée au niveau national 3.0, couvrant la période 2025-2035, le gouvernement réaffirme son intention de participer aux mécanismes de coopération prévus par cet article, notamment les approches coopératives de l’article 6.2 et le mécanisme de crédits de l’article 6.4.
Mais le même document apporte immédiatement une réserve déterminante.
Les autorités considéraient encore, au début de 2025, que la mise en œuvre nationale de l’article 6 se trouvait à un stade embryonnaire. Elles identifiaient comme besoins prioritaires la construction de politiques et d’institutions adaptées, le développement de compétences nationales et l’amélioration des technologies de mesure, notification et vérification — MRV ainsi que des mécanismes de reporting international.
Cette déclaration permet de comprendre la logique des ateliers de septembre 2026 : le problème n’est pas seulement de trouver des acheteurs de crédits carbone. Il faut d’abord disposer d’une autorité capable de déterminer quels projets peuvent générer des unités, comment elles sont certifiées, qui peut les transférer et comment leur vente s’articule avec les engagements climatiques nationaux.
Autrement dit, Honiara cherche à construire l’infrastructure souveraine du marché avant de développer le marché lui-même.
Droits fonciers, partage des revenus et intégrité deviennent le cœur du dispositif
Les ateliers de septembre montrent que la future architecture ne porte pas uniquement sur des questions comptables.
Les autorités et le GGGI identifient explicitement parmi les sujets à régler : la répartition des responsabilités institutionnelles, la compatibilité avec les lois existantes, la transparence, l’intégrité environnementale, les intérêts communautaires, le partage des bénéfices et la participation effective des femmes et des groupes susceptibles d’être marginalisés.
La question des propriétaires fonciers coutumiers occupe une place particulière. Le ministère de l’Environnement et celui des Forêts ont demandé que la politique protège leurs droits et leurs intérêts et que les risques liés au commerce carbone soient pris en compte avant toute généralisation du mécanisme.
C’est probablement l’un des points les plus stratégiques du futur régime.
Un crédit carbone tiré de la conservation d’une forêt ou d’un écosystème n’est économiquement crédible que si les droits sur la ressource, les responsabilités de conservation et les bénéficiaires des revenus sont suffisamment définis. Là où les droits fonciers sont complexes, la transaction financière ne peut durablement précéder le règlement des questions de gouvernance.
Pour les Îles Salomon, cette difficulté est amplifiée par le poids économique du secteur forestier.
Selon le ministère des Forêts, la filière représente environ 20 % des recettes publiques, 60 % des exportations et quelque 10 000 emplois. Ces chiffres sont des estimations gouvernementales et doivent être compris comme telles, mais ils montrent la place prise par l’exploitation forestière dans l’économie nationale.
Le commerce du carbone introduit dès lors un arbitrage économique majeur : une forêt debout peut théoriquement acquérir une valeur financière par la conservation du carbone, alors que l’exploitation du bois génère des recettes plus immédiates.
Le succès d’un mécanisme carbone dépendra donc notamment de sa capacité à rendre la conservation suffisamment crédible, durable et rémunératrice pour les détenteurs effectifs des droits.
Le futur « marché » sera d’abord un appareil de gouvernance
Le terme « marché du carbone » peut donner l’impression qu’il suffit de créer une plateforme où vendeurs et acheteurs échangent des tonnes de CO₂.
La réalité institutionnelle est plus complexe.
Avant toute transaction internationale de grande ampleur, un État doit notamment être en mesure de définir ses procédures d’autorisation, ses règles comptables, ses critères d’éligibilité, son système MRV, son registre ou son articulation avec des registres extérieurs, ses mécanismes de contrôle et ses règles de partage de revenus.
Il doit également déterminer comment une réduction d’émissions utilisée par un acheteur étranger est comptabilisée par rapport à sa propre contribution climatique.
Les ateliers salomonais montrent que plusieurs de ces composantes sont encore en cours de définition. Les discussions ont précisément porté sur les institutions compétentes, les systèmes, les réglementations, les garanties et les ressources nécessaires à la mise en œuvre.
Il serait donc prématuré de présenter Honiara comme disposant déjà d’un « marché national » comparable à un système d’échange de quotas industriel.
Ce qui est en construction ressemble davantage à un régime national d’autorisation et de gouvernance de la participation aux marchés carbone, qu’ils relèvent de mécanismes volontaires ou de l’article 6 de l’Accord de Paris.
Cette nuance juridique et économique est essentielle.
Une question de souveraineté sur un actif environnemental
Le carbone forestier n’est pas seulement une donnée environnementale. Dès lors qu’une tonne évitée ou retirée de l’atmosphère devient un actif négociable, plusieurs pouvoirs doivent être distribués : capacité de créer le crédit, droit de le vendre, capacité de l’autoriser internationalement, perception éventuelle de recettes publiques et obligation de garantir son intégrité.
La décision salomonaise de construire un cadre national avant une expansion incontrôlée des transactions traduit ainsi un enjeu de souveraineté.
Sans règles nationales suffisamment précises, l’État pourrait voir des contrats être négociés directement entre opérateurs privés et communautés sans disposer des moyens techniques nécessaires pour évaluer la valeur réelle des crédits ou leurs conséquences sur les engagements internationaux du pays.
À l’inverse, une centralisation excessive pourrait réduire les droits et les revenus des communautés qui assurent effectivement la conservation des écosystèmes.
L’équilibre recherché par Honiara se situe entre ces deux risques : maintenir l’autorité réglementaire de l’État tout en protégeant les propriétaires coutumiers et en garantissant un partage crédible des bénéfices.
Le texte définitif de la politique permettra de déterminer jusqu’où cet équilibre est réellement traduit juridiquement.
Pour l’Afrique, des problématiques déjà inscrites dans l’agenda continental
L’intérêt africain du dossier ne repose pas sur une analogie artificielle entre le Pacifique et l’Afrique. Il tient au fait que plusieurs des problèmes débattus à Honiara figurent désormais explicitement dans la stratégie continentale africaine.
En juillet 2026, la Commission de l’Union africaine a organisé à Addis-Abeba une formation de haut niveau consacrée aux marchés carbone dans le cadre de la mise en œuvre de l’Africa Action Plan on Carbon Markets, adopté au niveau continental en 2025. La Commission y a placé au centre des discussions les cadres réglementaires, l’intégrité des marchés, le consentement libre, préalable et éclairé, la protection des communautés et le partage équitable des revenus.
Le commissaire de l’Union africaine chargé notamment de l’environnement, Moses Vilakati, a insisté à cette occasion sur trois exigences : intégrité des écosystèmes, consentement effectif des communautés et mécanismes transparents et équitables de partage des bénéfices.
Les préoccupations sont donc remarquablement proches de celles actuellement débattues aux Îles Salomon.
Pour les États africains riches en forêts, mangroves, savanes ou autres réservoirs naturels de carbone, l’expérience salomonaise offre surtout un cas d’étude institutionnel : la valeur d’un crédit ne dépend pas uniquement du volume de carbone mesuré, mais aussi de la solidité du droit, du contrôle public et de la légitimité sociale du projet.
Cette question est particulièrement importante dans les territoires où les communautés disposent de droits coutumiers ou collectifs et où l’État doit articuler plusieurs niveaux de propriété et de gouvernance.
La ressource carbone peut financer le développement, mais sa valeur n’est pas automatique
Honiara présente le commerce du carbone comme une possibilité de mobiliser des financements supplémentaires pour l’action climatique, le développement durable et les communautés. Cette possibilité est réelle au sens où des transactions carbone peuvent générer des flux financiers. Elle ne constitue toutefois ni une recette garantie ni une estimation de revenus futurs.
La valeur effectivement obtenue dépendra notamment de la demande internationale, du type de crédit, de sa qualité méthodologique, de son intégrité environnementale, des garanties sociales, des coûts de certification et de la crédibilité de la réglementation nationale.
Il serait donc incorrect de traduire la création d’une politique carbone en prévision automatique de recettes budgétaires.
Le principal actif dont disposent les Îles Salomon n’est pas encore un portefeuille de crédits vendus. Il s’agit de leur capacité potentielle à associer ressources forestières, conservation environnementale et mécanismes financiers internationaux.
Transformer ce potentiel en revenu implique une infrastructure institutionnelle coûteuse : personnels techniques, systèmes de mesure, données fiables, contrôle des projets, registre, procédures juridiques et suivi international.
La NDC 3.0 reconnaît elle-même ces déficits de capacités et le besoin d’un soutien technique et financier extérieur.
Ce que le futur régime ne permet pas encore de connaître
Plusieurs éléments essentiels ne sont pas encore établis publiquement.
Premièrement, le texte définitif de la Carbon Trading Policy n’est pas disponible dans les documents institutionnels consultés sous une forme permettant d’établir l’ensemble de ses dispositions.
Deuxièmement, les Institutional Governance Arrangements soumis à validation restent des propositions. Leur architecture définitive, les administrations investies des pouvoirs d’autorisation et leurs relations précises n’ont pas encore été rendues publiques de manière exhaustive.
Troisièmement, les modalités précises du futur partage des revenus entre État, développeurs de projets, communautés et propriétaires coutumiers restent à confirmer.
Quatrièmement, aucun document consulté ne permet encore d’établir un barème fiscal national, une redevance carbone déterminée ou un prix minimum obligatoire.
Cinquièmement, les procédures d’autorisation des transferts internationaux sous l’article 6, les modalités de comptabilisation correspondante et la configuration définitive du registre national restent à documenter.
Enfin, l’inscription de futures Carbon Trading Regulations dans l’agenda gouvernemental n’équivaut pas à leur adoption.
Ces limites sont importantes : elles signifient que le régime est actuellement en construction et non achevé.
De la politique au marché, l’étape décisive sera l’application
Plusieurs trajectoires peuvent être envisagées.
Si la politique est finalisée dans le calendrier annoncé et suivie de règlements, d’institutions fonctionnelles et d’un dispositif MRV crédible, les Îles Salomon pourraient progressivement accroître leur participation aux mécanismes de l’article 6 et aux marchés volontaires.
Un second scénario verrait le cadre politique adopté mais son application ralentie par les contraintes techniques, financières ou administratives déjà reconnues dans la NDC. Dans ce cas, la politique existerait juridiquement sans produire rapidement un volume important de transactions.
Un troisième risque concerne la gouvernance des bénéfices. Si les propriétaires coutumiers et communautés considéraient la répartition des revenus comme insuffisamment transparente ou équitable, certains projets pourraient rencontrer des difficultés sociales ou juridiques indépendamment de leur qualité carbone.
Enfin, un régime disposant de garanties élevées mais de coûts administratifs disproportionnés pourrait décourager des projets pourtant viables.
La phase actuelle est donc déterminante : Honiara ne choisit pas seulement comment vendre du carbone. Il définit qui contrôlera la ressource, selon quelles règles, avec quelles garanties et au bénéfice de qui.
C’est précisément ce qui donne au dossier une portée dépassant largement le Pacifique.
Pour les États africains qui construisent actuellement leurs propres marchés carbone, la principale leçon descriptive n’est pas qu’un modèle salomonais devrait être reproduit. Elle est que la captation nationale de la valeur carbone commence par la construction des institutions capables de gouverner cette valeur avant que les contrats et les investisseurs ne structurent eux-mêmes le marché.
Les documents institutionnels qui fondent l’analyse
Gouvernement des Îles Salomon — validation de la Carbon Trading Policy, septembre 2026 ; travaux du ministère des Forêts et du ministère de l’Environnement sur le cadre national du commerce carbone ; programme législatif et réglementaire climatique de 2026.
Global Green Growth Institute — documentation du lancement du projet en 2024 et compte rendu des ateliers de validation de la politique et des arrangements institutionnels des 1er et 3 septembre 2026.
Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques — Contribution déterminée au niveau national 3.0 des Îles Salomon, notamment les dispositions consacrées à l’article 6 et aux besoins en gouvernance, capacités et MRV.
Union africaine — Africa Action Plan on Carbon Markets et travaux de juillet 2026 consacrés aux cadres réglementaires, à l’intégrité, aux droits communautaires et au partage des bénéfices.

