Le renversement de Paul-Henri Sandaogo Damiba permet à Kémi Séba de préciser sa doctrine : un pouvoir africain, civil ou militaire, ne conserve sa légitimité qu’en répondant aux aspirations souverainistes de sa population.

En mai, une confiance placée sous condition

Le 14 mai 2022, à Ouagadougou, Kémi Séba adresse un avertissement au lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, alors président de la transition burkinabè. Son intervention contient déjà la grille de lecture qu’il appliquera quelques mois plus tard à la chute du militaire.

« Ne faites pas l’erreur que Roch Marc Christian Kaboré a commise », déclare-t-il. Kémi Séba explique que son soutien aux autorités militaires n’est pas inconditionnel. Il dépend de leur capacité à traduire dans les décisions de l’État ce qu’il présente comme la volonté populaire : reconquérir la souveraineté nationale et remettre en cause les relations de dépendance avec la France. Cette position est rapportée par le média burkinabè Minute.bf.

Cette déclaration est importante. Kémi Séba ne défend pas le pouvoir militaire en lui-même. Il propose une légitimité conditionnelle : les militaires peuvent être soutenus lorsqu’ils rompent avec un ordre jugé néocolonial, mais ils doivent être combattus s’ils reproduisent les mêmes dépendances sous un uniforme différent.

Damiba reçoit donc, en mai 2022, une forme de crédit politique. Mais il s’agit d’un crédit révocable.

Damiba renversé par la promesse qui l’avait porté

Paul-Henri Sandaogo Damiba avait pris le pouvoir le 24 janvier 2022 en renversant le président Roch Marc Christian Kaboré. Le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration justifiait cette rupture par l’aggravation de l’insécurité et l’incapacité du gouvernement à protéger le territoire.

Une Charte de la transition est adoptée le 1er mars. Le lendemain, Damiba est investi pour conduire une transition annoncée pour trois ans, selon les publications de la présidence du Faso sur l’adoption de la Charte et sur l’investiture de Damiba.

Mais la promesse sécuritaire devient rapidement une épreuve de légitimité. Les attaques se poursuivent, la défiance gagne certains secteurs de l’armée et le pouvoir ne parvient pas à convaincre qu’il a réellement changé de stratégie.

Le 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré et des officiers renversent Damiba. Dans leur déclaration, ils invoquent précisément l’incapacité du dirigeant à recentrer la transition sur la dégradation sécuritaire. Le gouvernement et les institutions de transition sont dissous. Le Burkina Faso connaît ainsi son deuxième coup d’État en huit mois, comme le rapporte Reuters.

Damiba est renversé au nom du même argument qu’il avait utilisé contre Kaboré : l’échec à assurer la sécurité de la population.

Une chute qui ne valide pas mécaniquement une prophétie

La succession des événements donne rétrospectivement une force particulière à l’avertissement prononcé par Kémi Séba en mai. Pourtant, la rigueur impose de distinguer la concordance politique du lien de causalité.

Il est établi que Kémi Séba avait publiquement averti Damiba. Il est également établi que ce dernier fut renversé quatre mois et demi plus tard. En revanche, aucun élément suffisamment probant ne permet d’affirmer que les interventions de Kémi Séba auraient provoqué le putsch du 30 septembre.

Les causes immédiates documentées se trouvent d’abord dans l’aggravation de la crise sécuritaire, les divergences au sein de l’appareil militaire et la contestation de la conduite de la transition. La mobilisation panafricaine et le rejet de la présence française appartiennent au contexte politique général, mais ils ne suffisent pas à expliquer seuls la décision des officiers.

Kémi Séba n’est donc pas l’auteur de la chute de Damiba. Il en devient l’un des interprètes. Il inscrit l’événement dans un récit plus vaste : celui de dirigeants africains qui perdraient le pouvoir lorsqu’ils cessent de répondre aux aspirations populaires à la sécurité, à la dignité et à l’indépendance.

« La météo annonce l’orage »

Le 3 octobre 2022, Kémi Séba transforme la chute de Damiba en avertissement continental. Il prévient les présidents qu’il considère comme des relais de la Françafrique que « la météo annonce l’orage ». Le seul refuge possible serait, selon sa formule, de « suivre la souveraineté du peuple ». Il rappelle enfin qu’« aucun président n’est éternel ».

Cette déclaration est connue par plusieurs reproductions journalistiques publiées le même jour, notamment par Actu Cameroun et L’Investigateur. La publication originale attribuée à son compte Twitter n’a pas été retrouvée dans une archive directement consultable ; son contenu est donc rapporté à partir de ces reproductions concordantes.

Le mot orage résume la doctrine politique que Kémi Séba développe depuis plusieurs années. Les bouleversements au Mali, en Guinée et au Burkina Faso ne seraient pas des accidents isolés. Ils constitueraient les manifestations d’une crise plus profonde de l’ordre postcolonial.

Dans cette lecture, la stabilité institutionnelle n’est pas une valeur suffisante lorsqu’elle protège des gouvernements incapables d’exercer pleinement leur souveraineté. Un pouvoir peut être reconnu par les institutions internationales et néanmoins perdre sa légitimité dans la conscience d’une partie importante de la population.

La souveraineté populaire comme mesure de la légitimité

Kémi Séba oppose ainsi deux conceptions de la légitimité.

La première repose sur la procédure : Constitution, élections, reconnaissance diplomatique et continuité des institutions. La seconde s’appuie sur la capacité réelle d’un pouvoir à défendre le territoire, maîtriser ses choix économiques et militaires, répondre aux aspirations de la population et résister aux pressions étrangères.

L’expérience politique africaine interdit de réduire cette opposition à un choix entre démocratie et dictature. Des élections peuvent être manipulées, verrouillées par l’argent, le contrôle des médias, l’appareil administratif ou l’intervention d’intérêts extérieurs. À l’inverse, un pouvoir issu d’une rupture militaire peut rencontrer une véritable adhésion populaire lorsqu’il paraît ouvrir une voie jusque-là bloquée.

La légitimité de Kémi Séba appartient elle-même à cet espace extra-institutionnel. Elle ne provient pas d’une élection nationale, mais de plusieurs années de mobilisation, de prises de risques, de campagnes contre le franc CFA et d’identification d’une partie de la jeunesse africaine à son discours. Cette légitimité populaire ne doit être ni niée parce qu’elle n’est pas institutionnelle, ni transformée en mandat unanime du continent.

Elle constitue une force politique réelle dont la portée doit être évaluée à partir des mobilisations qu’elle produit et des idées qu’elle installe dans le débat public.

Le pouvoir militaire reste soumis à l’épreuve des faits

La faiblesse d’une lecture exclusivement fondée sur la rupture apparaît cependant dès que l’on examine la durée.

Le renversement d’un dirigeant ne prouve pas que son successeur représente durablement le peuple. La dénonciation de la Françafrique ne garantit ni la reconquête du territoire, ni la justice sociale, ni la transformation économique. Le remplacement d’un partenaire extérieur par un autre ne constitue une souveraineté que si l’État africain conserve la maîtrise de ses objectifs, de ses ressources et de ses décisions.

La coopération avec la Russie, la Chine, la Turquie, l’Iran ou tout autre partenaire peut élargir la marge de manœuvre des États africains. Elle peut permettre de sortir d’un tête-à-tête imposé avec les anciennes puissances coloniales. Mais elle doit rester un instrument au service d’une stratégie africaine et non devenir une nouvelle tutelle.

Le critère proposé par Kémi Séba — suivre la souveraineté du peuple — exige donc des indicateurs concrets : protection des populations, reconquête territoriale, contrôle des ressources, amélioration des conditions de vie, responsabilité des gouvernants et possibilité pour les citoyens d’évaluer leur action.

Sans ces exigences, la souveraineté risque de devenir un mot de ralliement que chaque pouvoir pourrait s’attribuer.

Les institutions africaines face à leur cohérence

Le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine condamnera « sans équivoque » le coup d’État du 30 septembre. Il réaffirmera son refus des changements anticonstitutionnels tout en demandant une transition inclusive, le respect des droits humains et une réponse multidimensionnelle à la crise sahélienne. Cette position figure dans son communiqué du 31 octobre 2022.

Le principe défendu est nécessaire : la banalisation des coups d’État peut enfermer l’Afrique dans une succession de pouvoirs militaires sans contrôle populaire. Mais la crédibilité de ce principe dépend de son application cohérente.

Les institutions régionales ne peuvent pas seulement sanctionner la rupture visible produite par les armes. Elles doivent également interroger les ruptures moins spectaculaires : élections privées de compétition réelle, modifications opportunistes des règles constitutionnelles, dépendances extérieures et impuissance prolongée des États devant l’insécurité.

La norme constitutionnelle demeure indispensable. Mais elle perd sa force lorsqu’elle est perçue comme la protection d’un ordre qui ne protège plus les populations.

L’avertissement plutôt que la célébration

Le 3 octobre 2022 marque moins une célébration du capitaine Ibrahim Traoré qu’une clarification de la pensée politique de Kémi Séba. Son soutien ne vise pas un homme pour son seul uniforme. Il se porte vers une orientation : la rupture avec la Françafrique et l’affirmation de la souveraineté populaire.

Ce qui est certain, c’est que Kémi Séba avait averti Damiba en mai et qu’il a interprété sa chute, en octobre, comme une leçon destinée aux autres dirigeants africains.

Ce qui est probable, c’est que cette lecture a rencontré un terrain favorable dans une partie de la jeunesse du Sahel, déjà convaincue que les anciennes formes de coopération n’avaient apporté ni sécurité ni véritable indépendance.

Ce qui n’est pas établi, c’est que Kémi Séba aurait exercé une influence directe sur la préparation ou le déclenchement du putsch.

Sa déclaration doit donc être comprise comme un avertissement politique, non comme la revendication d’une opération. Elle affirme qu’en Afrique, la légalité ne peut durablement survivre sans légitimité, et que la légitimité elle-même ne peut être conservée sans résultats.

L’orage annoncé n’est pas seulement celui des coups d’État. C’est celui d’une génération africaine qui refuse désormais de considérer la souveraineté comme une indépendance proclamée mais inachevée.


Sources institutionnelles et factuelles

Déclarations de Kémi Séba

Limite documentaire : la publication Twitter originale du 3 octobre 2022 n’a pas été retrouvée dans une archive directement consultable. La citation repose donc sur deux reproductions journalistiques concordantes.

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