Des capitaux émiratis qui redessinent la carte africaine
Au 3 septembre 2026, la présence économique des Émirats arabes unis en Afrique ne se résume plus à quelques prises de participation isolées. Les documents publics montrent un réseau d’investissements concentré sur les ports, la logistique, l’immobilier, l’énergie, les minerais critiques et, plus récemment, les infrastructures numériques. Le ministère émirati des Affaires étrangères indique qu’entre 2020 et 2024 les investissements des Émirats en Afrique ont atteint environ 144 milliards de dollars, tandis que le commerce bilatéral avec le continent s’est établi autour de 107 milliards de dollars en 2024.
Ces agrégats donnent l’échelle du rapprochement, mais les 144 milliards ne constituent ni un flux annuel d’IED ni une somme directement comparable aux statistiques de la CNUCED, qui estime à environ 70 milliards de dollars les entrées d’IED de toute l’Afrique en 2025. Périodes, périmètres et méthodes diffèrent.
La cartographie utile est celle des actifs, concessions et instruments documentés. Elle fait apparaître l’Égypte pour l’immobilier, le Sénégal, l’Angola et le Congo pour les ports, la Tanzanie et le Rwanda pour la logistique, la Zambie pour le cuivre, ainsi qu’un ensemble de pays pour les renouvelables et le numérique.
Du chiffre global aux opérations réellement identifiables
En octobre 2025, le ministère émirati de l’Économie et du Tourisme a indiqué que les entreprises émiraties avaient investi plus de 110 milliards de dollars dans de nouveaux projets africains entre 2019 et 2023, notamment dans les renouvelables, le tourisme, la logistique et le numérique. Ce chiffre ne s’additionne pas aux 144 milliards de 2020-2024 : les périodes et définitions diffèrent.
Toujours en octobre 2025, les Émirats et plus de vingt pays africains ont adopté une nouvelle cartographie d’opportunités dans le tourisme et les secteurs connexes. Les projets proposés par les pays participants représentaient environ 6 milliards de dollars d’investissement potentiel et 70 000 emplois directs et indirects projetés. Il s’agit d’un pipeline de projets à rechercher et à structurer, non de 6 milliards de capitaux émiratis déjà engagés.
Il faut donc distinguer capital déployé, contrat signé, concession, cible de mobilisation et pipeline. Un protocole d’accord ou un objectif financier n’est pas un investissement réalisé. Les sources montrent plutôt une progression par étapes, avec sélection de projets, partenaires et instruments de financement.
Égypte, Sénégal, Angola, Congo : les nœuds les mieux documentés
L’Égypte constitue le point le plus massif. ADQ présente Ras El-Hekma comme une opération de 35 milliards de dollars. Ses états financiers audités comptabilisent toutefois 24 milliards pour l’acquisition des droits fonciers ; le total de 35 milliards relève d’une architecture plus large. Il ne correspond donc pas à des infrastructures déjà construites.
Au Sénégal, DP World développe le port en eau profonde de Ndayane, évalué à 1,2 milliard de dollars, avec achèvement prévu en 2028. En juillet 2026, les principaux travaux de dragage étaient terminés en avance. À Dakar, le groupe indiquait avoir investi environ 340 millions de dollars depuis 2008 dans le terminal à conteneurs.
En Angola, AD Ports Group a lancé en septembre 2025 la modernisation du terminal polyvalent de Luanda avec un investissement initial de 250 millions de dollars sur trois ans, susceptible d’atteindre 380 millions sur la durée de la concession. Au Congo, le groupe prévoit plus de 500 millions de dollars sur la concession de Pointe-Noire, dont environ 220 millions pour la première phase ; en mai 2026, il a attribué trois contrats d’environ 200 millions de dollars pour les infrastructures et équipements du nouveau terminal.
La Tanzanie et le Rwanda complètent ce réseau sans montant public comparable : AD Ports Group détient 30 % d’une coentreprise ayant acquis 95 % de l’opérateur d’un terminal de Dar es Salaam, tandis que DP World exploite à Kigali un port sec sous concession de vingt-cinq ans depuis 2019.
Ports, énergie, minerais, numérique : une stratégie de corridors
Les actifs documentés suggèrent une logique de corridors. Les ports organisent les flux commerciaux, les plateformes intérieures les prolongent vers les pays enclavés, l’énergie soutient les économies et les investissements miniers positionnent les groupes émiratis sur des matières premières stratégiques.
Dans l’énergie, Masdar vise 10 milliards de dollars de financement et 10 GW de capacités propres en Afrique d’ici 2030, dont 2 milliards en fonds propres et 8 milliards en financement de projets. Des accords concernent notamment l’Angola, l’Ouganda, le Congo, le Kenya, le Mozambique et la Zambie. Il s’agit d’une cible, non de 10 milliards déjà décaissés.
Dans les minerais critiques, International Resources Holding indique avoir investi plus de 1,1 milliard de dollars dans Mopani Copper Mines en Zambie depuis 2024. L’opération positionne un groupe d’Abu Dhabi sur une chaîne de valeur stratégique du cuivre.
Le numérique ouvre un quatrième axe. Lancée au G20 de Johannesburg en novembre 2025, l’initiative « AI for Development » prévoit 1 milliard de dollars pour financer des projets d’IA en Afrique via ADEX et l’Agence émiratie d’aide extérieure. L’Union africaine l’a saluée en janvier 2026, mais aucun portefeuille continental détaillé de projets financés n’est encore public.
Ce que l’Afrique peut capter — et ce qu’elle doit verrouiller
Pour les États africains, l’enjeu est de convertir les capitaux en capacités productives. La CNUCED rappelle en 2026 que l’impact de l’IED dépend des emplois, compétences, fournisseurs locaux et transferts technologiques. Un port doit réduire les coûts et soutenir l’industrialisation ; une mine doit favoriser la transformation locale ; une centrale doit renforcer les réseaux et la compétitivité.
Les exigences sont connues : contenu local, formation, sous-traitance et ingénierie ; contrats de concession transparents sur durée, tarifs, partage des revenus et obligations d’investissement ; articulation avec la ZLECAf afin que les infrastructures servent aussi le commerce régional et non seulement l’exportation de matières premières.
La quatrième exigence est la maîtrise des données et des infrastructures numériques. L’initiative « AI for Development » peut soutenir des services publics, l’agriculture ou l’éducation, mais les architectures de cloud, les règles d’hébergement, la propriété des données et l’accès aux modèles doivent préserver la souveraineté numérique des pays bénéficiaires. La même logique vaut pour les ports et la logistique, de plus en plus gouvernés par des systèmes numériques qui concentrent des informations commerciales sensibles.
Enfin, la diversification des partenaires reste un outil de souveraineté. Les capitaux émiratis peuvent compléter les financements africains et internationaux sans remplacer la mobilisation de l’épargne locale. Le rapport de force est plus équilibré lorsque les États disposent de plusieurs options de financement et d’équipes capables de négocier.
Les chiffres qui ne doivent pas être additionnés
La principale incertitude concerne la comparabilité des chiffres. Les 110 milliards de 2019-2023, les 144 milliards de 2020-2024, les 35 milliards de Ras El-Hekma, les 10 milliards visés par Masdar, le milliard consacré à l’IA et les 6 milliards de projets touristiques relèvent de catégories différentes : investissements passés, transaction, objectifs futurs ou besoins de financement.
Deuxième limite : les données publiques ne donnent pas encore une ventilation exhaustive des 144 milliards par pays, secteur, année, instrument financier ou entreprise. Il n’est donc pas possible d’établir une carte comptable complète de chaque dollar émirati investi sur le continent à partir des seules sources institutionnelles ouvertes.
Troisième limite : les opérations n’ont pas le même statut. Une participation d’ADQ, un investissement d’IRH, une concession de DP World, un programme de Masdar ou un financement d’ADEX ne créent ni le même risque pour l’État africain, ni le même niveau de contrôle, ni la même durée d’engagement.
Le diagnostic robuste est celui d’une présence émiratie importante et structurée, avec des points d’ancrage dans plusieurs sous-régions. Tout classement précis entre investisseurs doit toutefois être relié à la méthodologie de la source utilisée.
Vers une seconde vague d’investissements plus sélective
Pour 2026-2030, un premier scénario est la poursuite des grands corridors : ports, logistique, énergie et matières premières. Ndayane, Luanda et Pointe-Noire montrent que cette phase est déjà engagée et que les investissements se matérialisent au rythme des constructions.
Un deuxième scénario est la montée du numérique, de l’eau et des services. Le milliard de dollars pour l’IA constitue un instrument identifié. En août 2026, les Émirats ont aussi plaidé à Kigali pour des pipelines bancables dans l’eau et l’assainissement. Ces signaux ne permettent pas encore de conclure à de nouveaux investissements chiffrés.
Le troisième scénario serait une meilleure articulation avec les priorités continentales. En janvier 2026, la Commission de l’Union africaine et les Émirats ont explicitement relié leur coopération à l’Agenda 2063 et à la ZLECAf. Si cette orientation se traduit dans les contrats, les investissements émiratis pourraient soutenir davantage les chaînes de valeur régionales, la transformation industrielle et les échanges intra-africains.
La relation est devenue systémique mais reste inégalement distribuée. Le critère déterminant pour l’Afrique sera moins le volume annoncé que la valeur réellement créée et conservée sur le continent : capacités industrielles, recettes publiques, compétences, données, emplois qualifiés et pouvoir de négociation.
Sources institutionnelles
- Ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, présentation de la politique étrangère et données « UAE in Africa », actualisées en 2026.
- Ministère de l’Économie et du Tourisme des Émirats arabes unis, UAE-Africa Tourism Investment Summit et cartographie d’investissements, 27 octobre 2025.
- Commission de l’Union africaine et ministère émirati des Affaires étrangères, déclaration conjointe du 6 janvier 2026.
- ONU Commerce et développement (CNUCED), Rapport sur l’investissement dans le monde 2026 et note Afrique du 7 juillet 2026.
- ADQ, états financiers consolidés 2024 et documentation sur l’investissement de Ras El-Hekma en Égypte.
- DP World, documentation 2026 sur le port de Ndayane, le terminal de Dakar et la plateforme logistique de Kigali.
- AD Ports Group, documentation sur Luanda, Pointe-Noire et Dar es Salaam, 2024-2026.
- Masdar, documentation sur le plan de mobilisation de 10 milliards de dollars et 10 GW de capacités propres en Afrique d’ici 2030.
- International Resources Holding, documentation sur Mopani Copper Mines en Zambie.
- Abu Dhabi Fund for Development / ADEX et Agence émiratie d’aide extérieure, documentation sur l’initiative « AI for Development » de 1 milliard de dollars.

