Deux secteurs structurent une nouvelle séquence de coopération Sud-Sud

En 2026, le Vietnam renforce simultanément deux axes de sa politique africaine : les télécommunications et l’agriculture. Le rapprochement ne prend pas la forme d’un accord Afrique-Asie unique. Il résulte d’initiatives distinctes mais convergentes : extension des partenariats numériques avec des États où des opérateurs vietnamiens sont déjà implantés, et création d’un mécanisme de coopération agricole Sud-Sud destiné à transformer des relations longtemps dispersées en projets plus structurés.

Fait établi — Le 29 mai 2026, à Hanoï, le ministère vietnamien de l’Agriculture et de l’Environnement et le ministère des Affaires étrangères ont lancé un Groupe de travail sur la coopération Sud-Sud dans l’agriculture. Plus de 150 participants ont réuni administrations vietnamiennes, représentations africaines, organisations internationales, instituts de recherche, universités, associations et entreprises. Le 3 août, le ministre vietnamien des Sciences et Technologies, Vũ Hải Quân, a parallèlement reçu son homologue tanzanienne Angellah Jasmine Mbelwa Kairuki pour approfondir la coopération en télécommunications, infrastructures numériques, intelligence artificielle et formation.

Analyse — Ces deux séquences dessinent une diplomatie de développement fondée sur des compétences que le Vietnam juge exportables : réseaux télécoms, transformation agricole et formation technique. Leur cohérence politique est réelle, mais aucune source institutionnelle ne permet de parler d’un programme intégré Afrique-Asie couvrant formellement les deux secteurs.

La Tanzanie devient un laboratoire du passage des télécoms au numérique

La coopération avec la Tanzanie illustre le changement de génération du partenariat. Les télécommunications restent le point d’entrée historique, mais le dialogue d’août 2026 dépasse désormais les réseaux mobiles. Les deux ministres ont convenu d’accélérer l’application du mémorandum signé en 2022 et d’étendre la coopération à la transformation numérique, à l’intelligence artificielle, aux semi-conducteurs, aux infrastructures numériques, à la formation de ressources humaines et à la mise en relation d’entreprises technologiques.

Le ministère vietnamien cite Halotel, marque de Viettel en Tanzanie, avec plus de 19 millions d’abonnés, ainsi que les programmes de formation du Posts and Telecommunications Institute of Technology, comme preuves d’une coopération déjà opérationnelle. Vũ Hải Quân a proposé de partager l’expérience vietnamienne sur la commercialisation de la 5G, la mutualisation des infrastructures, la gestion des fréquences, l’architecture nationale de transformation numérique, les plateformes partagées et les bases de données publiques.

Fait documenté — La partie tanzanienne a salué la contribution d’Halotel au développement des infrastructures télécoms, notamment dans les zones rurales et défavorisées. Hanoï souhaite désormais encourager davantage d’entreprises numériques vietnamiennes à investir en Tanzanie et, explicitement, dans l’Afrique de l’Est. Cette ambition est documentée ; les nouveaux investissements, laboratoires ou projets d’IA évoqués restent toutefois des perspectives et non des réalisations déjà conclues.

Viettel fournit une base africaine déjà industrielle, mais pas un modèle à copier

L’expansion télécom vietnamienne en Afrique ne part pas de zéro. Les données gouvernementales publiées en janvier 2026 indiquent que Viettel comptait 56 millions d’abonnés mobiles à l’international fin 2025 et occupait la première place sur sept de ses dix marchés extérieurs. En Afrique, Lumitel au Burundi et Movitel au Mozambique figuraient parmi les opérateurs leaders ; Halotel constitue un autre actif majeur en Tanzanie. Cette présence donne au Vietnam une expérience concrète de déploiement de réseaux dans des contextes où la couverture rurale, le coût d’investissement et l’accessibilité restent des enjeux centraux.

Pour les États africains, l’intérêt dépend des conditions de gouvernance. Un réseau mobile touche aux données, aux paiements, à l’identité numérique et aux infrastructures critiques. La coopération crée davantage de valeur si elle inclut formation d’ingénieurs locaux, maintenance, interopérabilité, sécurité des réseaux et montée en compétence des régulateurs.

Analyse afrocentrée — Le succès commercial d’un opérateur vietnamien ne constitue pas, en soi, une preuve de souveraineté numérique africaine. L’enjeu est de mesurer la part de compétences transférées, la capacité des États à réguler les plateformes, l’ancrage local des fonctions stratégiques et la participation des entreprises africaines à la chaîne de valeur. Le Vietnam peut apporter une expérience utile ; les priorités doivent rester définies par les partenaires africains.

L’agriculture passe d’initiatives dispersées à un mécanisme de coordination

Le nouveau Groupe de travail agricole vise à corriger la fragmentation des coopérations précédentes. Il doit constituer un portefeuille de projets, mobiliser des experts vietnamiens, développer la coopération triangulaire, accroître la participation privée et mieux coordonner ambassades, ministères et collectivités.

Les domaines prioritaires comprennent riz, cultures vivrières, café, aquaculture, élevage, foresterie, irrigation, vulgarisation, adaptation climatique et chaînes de valeur. Hoàng Trung a insisté sur un principe : l’expérience vietnamienne doit être adaptée aux réalités des pays partenaires, et non reproduite mécaniquement.

Fait documenté — Plus de 2 000 experts vietnamiens ont déjà travaillé dans des pays du Sud selon les sources mobilisées lors du lancement. Des ambassadeurs d’Angola, du Mozambique, du Burundi, de République démocratique du Congo, du Ghana, du Rwanda et du Zimbabwe étaient présents à Hanoï. L’existence du dispositif est donc établie ; son efficacité devra être jugée sur le nombre de projets effectivement financés, reproduits et appropriés par les institutions africaines.

Guinée et Ghana montrent comment les deux piliers peuvent se rejoindre

Les démarches bilatérales de l’été 2026 donnent un contenu concret au rapprochement. Le 20 août, le Vietnam et la Guinée ont signé à Hanoï un mémorandum entre ministères chargés de la planification et du développement. Le texte ouvre la coopération à l’agriculture, aux infrastructures, aux télécommunications et à plusieurs secteurs productifs. La partie vietnamienne a indiqué vouloir examiner l’envoi d’une délégation d’entreprises vers la Guinée, notamment pour les télécommunications, les infrastructures, les minerais et l’agriculture.

Dans l’agriculture, Hanoï se dit prêt à partager son expérience sur le riz, le café, le poivre, le cajou, la production et la transformation. La partie guinéenne a rappelé des résultats obtenus avec certaines variétés et techniques vietnamiennes, tout en demandant un élargissement vers les technologies, les engrais et la recherche agricole. Le mémorandum, valable trois ans, organise la coopération institutionnelle mais ne constitue pas un traité international créant des obligations au sens du droit international.

Au Ghana, la première consultation politique bilatérale de juillet a également identifié les télécommunications et les technologies de l’information parmi les secteurs à développer. Accra a, de son côté, exprimé un intérêt pour les chaînes de valeur vietnamiennes du riz, du cajou, du caoutchouc et de l’aquaculture afin de réduire les exportations de matières premières brutes et d’augmenter la valeur ajoutée locale.

La coopération agricole n’a de sens que si elle renforce les chaînes de valeur africaines

Le Vietnam dispose d’une trajectoire agricole souvent citée dans les partenariats Sud-Sud : passage d’une situation de forte insécurité alimentaire à un rôle majeur dans plusieurs exportations agricoles, développement de systèmes rizicoles intensifs, aquaculture, irrigation, sélection variétale et organisation des marchés. Mais les conditions foncières, écologiques, démographiques et institutionnelles africaines diffèrent fortement. Toute coopération durable doit partir des besoins exprimés localement plutôt que d’une transposition de recettes vietnamiennes.

Les bénéfices potentiels restent importants : rendements, diversification, maîtrise de l’eau, mécanisation adaptée, transformation locale, stockage, sélection variétale et formation. Ces leviers peuvent soutenir la sécurité alimentaire et les objectifs de la ZLECAf s’ils s’insèrent dans des chaînes de valeur régionales.

Perspective afrocentrée — Le critère central reste la création d’une capacité autonome. Un projet réellement stratégique devrait produire des agronomes, techniciens, semenciers, transformateurs, chercheurs et entreprises africains capables de maintenir et d’adapter les technologies après le départ des experts. Les montages triangulaires peuvent apporter des financements supplémentaires, mais ils ne doivent pas déplacer la maîtrise du projet hors des institutions et communautés africaines concernées.

Entre ASEAN et Afrique, les passerelles commerciales restent largement à construire

La diplomatie vietnamienne présente de plus en plus explicitement ses relations africaines comme des passerelles entre le continent et l’Asie du Sud-Est. Lors des discussions avec la Guinée, Hanoï a proposé que le Vietnam serve de porte d’entrée vers l’ASEAN, tandis que Conakry faciliterait l’accès des entreprises vietnamiennes aux marchés africains. Des formulations comparables apparaissent dans les échanges avec d’autres partenaires, au moment où le gouvernement vietnamien demande d’intensifier la promotion commerciale vers l’Afrique.

Cette logique peut être utile si elle améliore l’accès aux marchés asiatiques pour des produits africains transformés et favorise des coentreprises dans l’agro-industrie, les télécoms ou la logistique. Mais aucun corridor Afrique-ASEAN structuré par des règles communes, des financements dédiés ou des préférences spécifiques n’est encore établi.

Projection — Si les réseaux télécoms vietnamiens deviennent des plateformes pour des services numériques locaux et si les projets agricoles s’intègrent à la transformation et au commerce intra-africain, le partenariat peut dépasser la relation bilatérale classique. À l’inverse, une stratégie centrée uniquement sur l’expansion d’entreprises vietnamiennes et l’ouverture de nouveaux débouchés conserverait une logique principalement commerciale. Les prochaines années permettront de départager ces deux trajectoires.

Les sources confirment deux dynamiques fortes, pas encore une architecture unique

La documentation institutionnelle est solide sur chacun des deux piliers. Le ministère vietnamien des Sciences et Technologies établit la rencontre du 3 août avec la Tanzanie, les priorités numériques, le rôle d’Halotel et la volonté d’actualiser le mémorandum de 2022. Les données gouvernementales sur Viettel confirment la taille de ses activités internationales et sa position dominante sur plusieurs marchés, dont le Burundi et le Mozambique.

Sur l’agriculture, le ministère de l’Agriculture et de l’Environnement, le ministère des Affaires étrangères et les partenaires de recherche documentent la création du Groupe de travail Sud-Sud du 29 mai, ses six axes d’action et ses domaines prioritaires. Les échanges de 2026 avec la Guinée et le Ghana confirment que l’agriculture, la transformation et les télécommunications reviennent désormais ensemble dans plusieurs agendas bilatéraux.

Conclusion graduée — Il est établi que le Vietnam intensifie sa coopération avec plusieurs États africains dans les télécommunications et l’agriculture et cherche à inscrire ces partenariats dans une logique Sud-Sud et Afrique-Asie. Il n’est pas établi qu’un programme institutionnel unique coordonne ces deux secteurs à l’échelle du continent. La profondeur réelle du rapprochement dépendra des projets financés, du transfert de compétences, de la gouvernance des infrastructures numériques et de la part de valeur ajoutée créée en Afrique.

  • Ministère vietnamien des Sciences et Technologies — coopération numérique Vietnam–Tanzanie, 3 août 2026.
  • Gouvernement du Vietnam — bilan international de Viettel, janvier 2026.
  • Ministère vietnamien de l’Agriculture et de l’Environnement — Groupe de travail Sud-Sud agricole, 29 mai 2026.
  • Ministère vietnamien des Affaires étrangères — coopération agricole Vietnam–Afrique, mai 2026.
  • CIRAD — lancement et axes du mécanisme Vietnam–Afrique, juin 2026.
  • Ministère vietnamien des Affaires étrangères — consultation Vietnam–Ghana, juillet 2026.
  • Agence vietnamienne d’information — mémorandum Vietnam–Guinée, 20 août 2026.
  • Gouvernement du Vietnam — promotion commerciale vers l’Afrique, août 2026.

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