En juillet 2026, le nouveau gouvernement des Îles Salomon a inscrit la préférence nationale, la « Solomonisation » et l’élargissement des débouchés réservés aux entreprises locales au cœur de sa doctrine économique. Le mouvement est réel et s’appuie sur des dispositifs de contenu local déjà expérimentés dans les infrastructures. Mais le mot « promulgation » doit être manié avec précision : le document officiel vérifié est une déclaration de politique gouvernementale, non une loi créant à elle seule un régime juridiquement opposable à tous les marchés publics.

La préférence nationale entre dans la doctrine économique

Le 6 juillet 2026, le gouvernement GREAT dirigé par le Premier ministre Matthew Cooper Wale a lancé son Policy Statement, présenté par l’Office du Premier ministre et du Cabinet comme la feuille de route de la nouvelle coalition. Le texte ne se contente pas d’annoncer davantage d’investissements publics. Il définit une logique de transformation économique dans laquelle les Salomonais doivent obtenir une part plus importante des contrats, des emplois, des compétences et de la valeur générée par la dépense publique.

Fait établi — Le document officiel consacre deux principes structurants. La « Solomonisation » place la direction locale, les connaissances et les institutions salomonaises au centre du développement. Le principe « First Bite – Better Bite » promet, pour sa part, un accès prioritaire, des droits exclusifs, de meilleures conditions et des avantages ciblés dans certains secteurs réservés, zones de développement et dispositifs de croissance des entreprises. Cette formulation constitue un engagement politique explicite en faveur d’une préférence économique nationale.

Cette orientation rejoint une revendication ancienne du secteur privé local : faire de l’infrastructure non seulement un actif physique, mais aussi un instrument de constitution d’une base productive nationale. Dans un archipel où une part importante des grands ouvrages dépend encore des bailleurs et des entreprises extérieures, la question devient donc celle de la captation locale de la dépense d’investissement.

Des marchés publics transformés en outil de souveraineté

Le Policy Statement étend cette logique à la commande publique. Dans le chapitre consacré au ministère des Finances et du Trésor, le gouvernement s’engage à moderniser les cadres de passation des marchés afin d’améliorer la transparence et la responsabilité tout en élargissant les possibilités offertes aux entreprises locales. Le ministère du Commerce doit, de son côté, promouvoir l’autonomisation économique autochtone par la protection des entreprises, les secteurs réservés, les opportunités de marchés publics et un meilleur accès au financement et aux marchés.

Fait établi — Le même document prévoit aussi une politique de protection de l’industrie locale combinant mesures protectrices, règles de concurrence loyale et incitations destinées à renforcer la compétitivité. Le ministère des Infrastructures reçoit parallèlement des objectifs de réforme des travaux publics, de développement routier, de modernisation portuaire et de participation autochtone dans le transport maritime et la construction navale.

Fait documenté — La Chambre de commerce et d’industrie des Îles Salomon a annoncé en juillet que la politique gouvernementale réservait aux entreprises salomonaises les marchés publics d’une valeur inférieure à 50 millions de dollars salomonais et associait ce dispositif à une enveloppe de passation de marchés de 50 millions. Cette précision est cohérente avec la doctrine politique annoncée, mais elle ne figure pas, sous cette forme chiffrée, dans le Policy Statement officiel consulté. Elle doit donc être présentée comme un élément documenté par l’organisation représentative du secteur privé, et non comme une disposition législative directement vérifiée.

Le contenu local existait déjà avant le tournant de juillet

La politique de 2026 ne part pas d’une page blanche. Le Solomon Islands Infrastructure Program, partenariat de long terme entre Honiara et l’Australie, applique depuis plusieurs années une politique de contenu local. Sa stratégie de phase 2, prévue pour 2026-2027, élève ce principe au rang d’objectif ciblé du programme et cherche à accroître la part des entreprises, travailleurs, fournisseurs et matériaux salomonais dans les projets d’infrastructure.

Fait établi — Le SIIP vise une hausse de 50 % de ses dépenses locales par rapport à la première phase, avec une majorité de projets dirigés par un contractant national. Pour les petits travaux, les sollicitations doivent être limitées aux entreprises nationales préqualifiées. Pour les travaux majeurs, les appels d’offres restent ouverts, mais doivent intégrer des exigences de participation de la main-d’œuvre et de l’industrie locales. Chaque grand projet doit être accompagné d’un plan de contenu local couvrant la conception, la construction, l’exploitation et la maintenance.

Cette expérience est importante parce qu’elle transforme une préférence politique abstraite en outils de mise en œuvre : analyse du marché local, découpage des lots, préqualification, plans de contenu local, suivi des emplois, développement des sous-traitants, transfert de compétences et surveillance de la qualité. La nouvelle doctrine gouvernementale peut donc s’appuyer sur une infrastructure administrative déjà partiellement testée.

Une doctrine stricte, mais pas encore une loi générale

Analyse — Le changement de 2026 tient moins à l’invention du contenu local qu’à son déplacement vers le centre de la doctrine économique nationale. Jusqu’ici, les mécanismes les plus élaborés étaient surtout visibles dans des programmes financés avec des partenaires. Le gouvernement GREAT veut désormais faire de la préférence locale un principe transversal de politique économique, y compris dans la commande publique et les secteurs protégés.

La qualification de « doctrine stricte » est défendable sur le plan politique : le vocabulaire officiel combine Solomonisation, droits prioritaires, secteurs réservés, protection de l’industrie locale et participation autochtone. En revanche, la qualification juridique doit rester plus prudente. Un Policy Statement exprime ce que le gouvernement entend faire ; il ne remplace ni une loi sur les marchés publics, ni des règlements d’application, ni les documents d’appel d’offres qui fixent concrètement les critères d’éligibilité et d’attribution.

La distinction est essentielle. Une préférence locale peut prendre plusieurs formes : marché exclusivement réservé, marge de préférence dans la notation, obligation de sous-traitance, quota de main-d’œuvre, exigence d’approvisionnement local ou plan de transfert de compétences. Les sources consultées établissent clairement l’orientation politique et plusieurs mécanismes opérationnels existants, mais pas encore un régime uniforme applicable sans exception à toutes les infrastructures nationales.

Pour l’Afrique, le précédent mélanésien mérite attention

L’expérience salomonaise résonne directement avec les débats africains sur la commande publique, les infrastructures financées de l’extérieur et la faiblesse des retombées industrielles locales. Dans de nombreux États africains, la dépense d’infrastructure peut augmenter sans produire une base nationale d’entreprises capables de concevoir, construire, maintenir et fournir les équipements. Le cas salomonais propose une autre séquence : associer le financement des ouvrages à la croissance programmée des capacités nationales.

Analyse — Trois enseignements sont particulièrement utiles. Premièrement, le contenu local doit intervenir dès la conception du projet et non seulement au stade de la sous-traitance. Deuxièmement, la préférence nationale est plus crédible lorsqu’elle s’accompagne de formation, de financement, de normalisation et d’un découpage des contrats adapté à la taille réelle des entreprises locales. Troisièmement, l’État doit mesurer les résultats : valeur des contrats locaux, emplois créés, progression des fournisseurs nationaux et transfert de compétences.

Pour l’Afrique, la question stratégique n’est donc pas de copier un seuil salomonais. Elle consiste à construire des politiques ajustées à la capacité productive de chaque pays et compatibles avec ses engagements juridiques. Une règle de contenu local sans entreprises capables de livrer peut devenir un goulot d’étranglement ; une politique accompagnée d’un développement méthodique des fournisseurs peut, au contraire, transformer la commande publique en levier d’industrialisation.

Le seuil de 50 millions reste à consolider juridiquement

Zone d’incertitude — Aucun acte législatif ou réglementaire public consulté ne permet de confirmer que le seuil de 50 millions de dollars salomonais a déjà été incorporé dans une norme générale de passation des marchés. Le Policy Statement officiel affirme la priorité locale, les secteurs réservés et la réforme des marchés publics, mais il ne reproduit pas ce seuil. La documentation disponible ne permet donc pas de présenter cette valeur comme une obligation juridique définitivement entrée en vigueur dans tous les organismes publics.

Une autre question concerne la définition de l’entreprise bénéficiaire. Le SIIP utilise, pour ses propres projets, une définition du contenu national fondée notamment sur l’enregistrement aux Îles Salomon et la majorité salomonaise du capital. Le gouvernement GREAT parle plus largement d’entreprises et de participation « indigenous ». Les critères exacts qui seront retenus dans les futurs textes, ainsi que les mécanismes de contrôle de l’actionnariat réel, restent à préciser.

Enfin, les exceptions seront déterminantes. Les très grands travaux exigent parfois des capacités financières, techniques ou assurantielles que le marché local ne peut pas encore fournir seul. Les documents consultés ne permettent pas d’établir comment le gouvernement arbitrera entre réservation, coentreprises, sous-traitance obligatoire et appels d’offres internationaux lorsque les capacités nationales seront insuffisantes.

Une préférence nationale confrontée au test des capacités

La Banque mondiale souligne précisément ce risque de capacité. Son cadre de partenariat 2026-2031 décrit des difficultés persistantes de passation des marchés et une capacité limitée de contractualisation locale. Elle prévoit des documents d’appel d’offres simplifiés, une évaluation du marché local, des exigences de qualification adaptées et des formations destinées à ouvrir davantage d’opportunités aux fournisseurs et contractants nationaux.

Fait établi — Cette contrainte intervient alors que le National Infrastructure Investment Plan 2026 rassemble plus de 19 milliards de dollars salomonais de projets proposés par les ministères, provinces, entreprises publiques et autres acteurs. La préférence locale porte donc potentiellement sur une masse d’investissements considérable. Elle peut créer un marché d’apprentissage pour les entreprises salomonaises, mais aussi exposer rapidement leurs limites en fonds propres, équipements, ingénierie, gestion de projet et garanties financières.

Projection — Si le gouvernement transforme sa doctrine en règles transparentes, progressives et contrôlables, les marchés d’infrastructure pourraient devenir un mécanisme de construction d’un capital productif national. Si, à l’inverse, la réservation précède trop fortement la montée en capacité ou s’accompagne de critères opaques, elle pourrait réduire la concurrence, augmenter les coûts ou favoriser des structures locales de façade. Le résultat dépendra donc moins du slogan de contenu local que de la qualité de son architecture juridique et industrielle.

Les documents qui permettent de mesurer le virage

Office du Premier ministre et du Cabinet des Îles Salomon, GREAT Coalition Government — Policy Statement, juillet 2026 : cadre officiel de Solomonisation, principe « First Bite – Better Bite », réforme des marchés publics, secteurs réservés, protection de l’industrie locale et objectifs du ministère des Infrastructures.

Solomon Islands Infrastructure Program, Local Content Strategy — Phase 2, novembre 2025, mise en œuvre 2026-2027 : objectifs de dépense locale, préqualification des entreprises nationales, plans de contenu local, développement des fournisseurs et indicateurs de suivi.

Solomon Islands Infrastructure Program, Local Content Policy, 2022 : principes initiaux d’intégration du contenu local dans l’ensemble du cycle des projets soutenus par le programme.

Pacific Regional Infrastructure Facility et Gouvernement des Îles Salomon, Solomon Islands National Infrastructure Investment Plan 2026 : portefeuille national de plus de 19 milliards de dollars salomonais de projets proposés et cadre de priorisation des investissements.

Banque mondiale, Country Partnership Framework for Solomon Islands, FY2026-FY2031 : diagnostic des contraintes de capacité locale en matière de marchés publics et mesures prévues pour adapter les qualifications et renforcer les contractants nationaux.

Solomon Islands Chamber of Commerce and Industry, déclaration institutionnelle de juillet 2026 sur la Local Content Policy : source secondaire institutionnelle pour le seuil annoncé de 50 millions de dollars salomonais et la réserve de marchés associée.

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