Six semaines après le retour devant la justice sénégalaise de l’affaire du billet brûlé, Kémi Séba change d’espace. Le 11 juin 2019, il est annoncé en conférence à Saint-Laurent-du-Maroni, en Guyane, au cours d’une tournée internationale contre le néocolonialisme. Son passage intervient au lendemain de la commémoration guyanaise du 10 juin 1848 et remet au centre de son discours une idée ancienne : le panafricanisme ne s’arrête pas aux frontières du continent africain.

Chapô — Invité par le Komité Drapo, Kémi Séba revient en Guyane en juin 2019, trois ans après un premier séjour documenté. Après le Brésil, sa tournée doit passer par Saint-Laurent-du-Maroni puis Cayenne. La chronologie est particulièrement chargée de sens : le 10 juin marque en Guyane la proclamation de l’abolition de l’esclavage de 1848. Les organisateurs prennent cependant soin de préciser que sa venue n’est pas officiellement organisée dans le cadre de cette commémoration. Kémi Séba retrouve ainsi un territoire juridiquement intégré à la République française, mais où des militants locaux continuent de penser l’histoire, l’identité et les rapports avec Paris à travers le vocabulaire de la résistance et de la décolonisation.

Angle éditorial — Montrer comment, après avoir concentré son action sur le franc CFA et la souveraineté des États africains, Kémi Séba réinscrit son combat dans un espace transatlantique. En Guyane, la question n’est plus seulement celle de la monnaie : elle devient celle du lien entre Afrique, descendants de personnes esclavisées, territoires français d’Amérique et mémoire des résistances.

Après Dakar et Abidjan, changer de terrain

Le printemps 2019 a été particulièrement dense pour Kémi Séba.

En mars, la Côte d’Ivoire l’expulse après avoir invoqué des risques de troubles autour d’une mobilisation annoncée à Abidjan.

À son retour au Bénin, il passe par les services de renseignement territorial puis accuse publiquement le ministre de l’Intérieur Sacca Lafia de l’avoir menacé.

Le 29 avril, une autre affaire le rattrape : le dossier du billet de 5 000 francs CFA brûlé en août 2017 revient devant la Cour d’appel de Dakar.

Puis le décor change.

En juin, Kémi Séba quitte l’espace ouest-africain pour la Guyane.

Le quotidien France-Guyane annonce le 7 juin son retour dans le territoire. Il précise qu’il est invité par le Komité Drapo dans le cadre d’une tournée internationale consacrée à la lutte contre le néocolonialisme au XXIᵉ siècle, après une conférence donnée en avril à l’Université fédérale de Bahia, au Brésil.

Ce déplacement n’est donc pas une rupture avec sa stratégie.

Il constitue plutôt son élargissement géographique.

11 juin : rendez-vous à Saint-Laurent-du-Maroni

Une archive d’agenda local permet de fixer précisément l’une des étapes de la tournée.

Le 11 juin 2019 à 18 heures, Kémi Séba est annoncé à Saint-Laurent-du-Maroni pour une conférence organisée à la mairie de Kamalakuli. L’entrée est indiquée comme gratuite.

Saint-Laurent-du-Maroni n’est pas un lieu politiquement neutre pour parler de domination, de mémoire et de souveraineté.

Ville frontalière du Suriname, elle occupe une place singulière dans l’histoire guyanaise. Son paysage historique porte notamment l’empreinte du bagne colonial et des circulations humaines entre Guyane, Suriname et bassin amazonien.

Kémi Séba arrive donc dans un espace où l’histoire de la France ne se lit pas exactement de la même manière qu’à Paris.

Le lendemain de la commémoration du 10 juin, cette différence de perspective prend une importance particulière.

Le 10 juin 1848 : abolition, mais aussi mémoire des résistances

Le 10 juin est officiellement la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage en Guyane.

Le décret général d’abolition avait été adopté à Paris le 27 avril 1848. Il prévoyait la disparition de l’esclavage dans les colonies et possessions françaises. En Guyane, sa proclamation intervient le 10 juin. Cette date est devenue celle de la commémoration annuelle.

Mais la manière de raconter cette histoire fait elle-même débat.

La mémoire officielle insiste traditionnellement sur le décret abolitionniste.

Une partie du mouvement militant guyanais insiste davantage sur les résistances des personnes esclavisées, le marronnage et les luttes qui ont précédé la décision française.

Cette différence apparaît directement dans les déclarations du Komité Drapo.

Interrogée au moment de la venue de Kémi Séba, Servais Alphonsine précise que son invitation ne relève pas officiellement des cérémonies de l’abolition : la proximité des dates serait fortuite. Mais elle ajoute que son organisation préfère parler de résistance plutôt que de construire la mémoire exclusivement autour de l’acte d’abolition décidé par l’État.

Cette distinction rejoint profondément la grille politique de Kémi Séba.

Elle déplace le centre du récit.

La liberté n’apparaît plus uniquement comme quelque chose accordé d’en haut.

Elle devient aussi quelque chose conquis par ceux qui refusent leur condition.

Une Guyane française juridiquement, un débat colonial politiquement

La rigueur impose ici une distinction fondamentale.

En droit français, la Guyane n’est pas en 2019 une colonie juridiquement administrée comme elle pouvait l’être au XIXᵉ siècle.

Depuis 2016, elle constitue une collectivité territoriale de la République française régie par l’article 73 de la Constitution, exerçant les compétences auparavant attribuées au département et à la région d’outre-mer. C’est explicitement ce que prévoit le Code général des collectivités territoriales.

Dire simplement « la Guyane est une colonie française » comme s’il s’agissait d’une qualification juridique actuelle serait donc inexact.

Mais cela ne signifie pas que le débat colonial ait disparu.

Des organisations, intellectuels et militants guyanais continuent de décrire certains rapports institutionnels, économiques ou culturels avec la France à travers une grille coloniale ou postcoloniale.

Ce sont deux niveaux différents :

le statut juridique de la Guyane est établi ;

la qualification politique du rapport avec la France reste débattue.

C’est précisément dans cet espace que Kémi Séba intervient.

Le panafricanisme dépasse l’Afrique géographique

Le voyage guyanais éclaire aussi une dimension parfois moins visible de son projet.

Dans son discours, le panafricanisme ne concerne pas uniquement les habitants du continent africain.

Il englobe les populations africaines et afrodescendantes dispersées par les traites esclavagistes, les migrations et l’histoire coloniale.

Cette conception n’est d’ailleurs pas nouvelle chez lui.

Dès 2016, après un précédent déplacement en Guyane, Kémi Séba insistait dans une intervention médiatique sur la nécessité de reconnecter le continent africain et les populations afrodescendantes des Caraïbes et des Amériques.

Son retour de 2019 s’inscrit dans cette continuité.

Dakar, Cotonou, Ouagadougou ou Abidjan représentent une partie de son espace politique.

Cayenne, Saint-Laurent-du-Maroni, la Guadeloupe, Haïti ou le Brésil en constituent une autre.

La géographie militante devient transatlantique.

Un retour, et non une première visite

Le mot employé par la presse locale — « retour » — est exact.

Kémi Séba avait déjà effectué un séjour documenté en Guyane en juin 2016.

Le 14 juin de cette année-là, France-Guyane annonçait déjà une conférence du militant. Des tribunes publiées dans les jours suivants témoignent des controverses suscitées par sa présence et des discussions sur l’identité guyanaise.

Trois ans plus tard, la situation a changé.

Entre-temps, Kémi Séba a brûlé le billet de 5 000 francs CFA.

Il a été incarcéré puis relaxé au Sénégal.

Il a été expulsé de ce pays.

Il a multiplié les tournées africaines.

Il a été reçu par le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré.

Il a rencontré des responsables du Mouvement 5 étoiles en Italie.

Il a été expulsé de Côte d’Ivoire.

Sa notoriété n’est donc plus la même.

La Guyane de 2019 reçoit un militant devenu une figure beaucoup plus identifiable du courant souverainiste panafricain.

Le Komité Drapo assume son invitation

Le rôle du Komité Drapo mérite lui aussi d’être distingué de celui des institutions publiques.

Kémi Séba n’est pas envoyé en Guyane par un gouvernement africain.

Il n’est pas reçu comme représentant officiel d’un État.

Il est invité par une organisation militante locale.

Dans l’entretien publié le 7 juin, Servais Alphonsine explique pourquoi son mouvement veut l’entendre et le présente comme une référence intellectuelle et militante.

Ce point est important.

La circulation du panafricanisme ne s’effectue pas seulement par les chefs d’État, les diplomaties ou les grandes institutions.

Elle passe par des associations.

Des syndicats.

Des groupes mémoriels.

Des intellectuels.

Des mouvements militants.

La tournée guyanaise montre donc une autre forme d’internationalisation : celle qui se construit par le bas.

Le 14 juin, une salle décrite comme pleine

Les traces disponibles montrent que la tournée ne se limite pas à Saint-Laurent-du-Maroni.

Une tribune publiée le 22 juin dans France-Guyane décrit une conférence tenue le vendredi 14 juin à 18 heures.

Son auteur affirme que la salle est bondée et rapporte une ovation à l’arrivée de Kémi Séba. Il décrit également un prélude consacré aux figures de la résistance en Guyane.

Il faut ici être précis sur la nature de la source.

Il ne s’agit pas d’un décompte officiel du public.

Il s’agit du témoignage publié d’une personne ayant assisté à la conférence.

On peut donc établir que l’événement a eu lieu et qu’un témoin contemporain décrit une forte affluence.

Il serait plus fragile d’en déduire un chiffre précis de participants en l’absence de données indépendantes.

Cette prudence ne change cependant pas l’essentiel : la tournée rencontre un public suffisamment visible pour susciter commentaires, soutiens et critiques dans la presse locale.

Une contradiction au cœur du discours

La présence de Kémi Séba en Guyane comporte également un paradoxe.

Il dénonce la domination française.

Mais il se déplace alors encore avec une nationalité française en plus de sa nationalité béninoise.

Il combat ce qu’il appelle le néocolonialisme français tout en intervenant sur un territoire faisant juridiquement partie de la République française.

Cette contradiction peut être utilisée contre lui.

Mais elle peut aussi être lue différemment.

Dans son raisonnement, le problème n’est pas simplement la présence physique de la France.

Il est le rapport de pouvoir.

Sa thèse ne consiste donc pas nécessairement à dire qu’un individu lié juridiquement à la France devrait cesser tout contact avec elle.

Elle consiste à affirmer que les populations africaines et afrodescendantes devraient disposer d’une capacité plus grande à déterminer leurs institutions, leurs économies, leurs récits historiques et leurs relations internationales.

On peut contester cette lecture.

Mais il faut la restituer correctement pour comprendre ce qu’il vient défendre en Guyane.

De la monnaie à la mémoire

C’est peut-être le déplacement le plus important de juin 2019.

À Dakar, l’objet central était un billet.

À Abidjan, une manifestation empêchée.

À Cotonou, une expulsion et un interrogatoire.

En Guyane, Kémi Séba rencontre une autre matière politique :

la mémoire.

Qui raconte l’abolition ?

L’État qui l’a décrétée ?

Les personnes esclavisées qui ont résisté ?

Les descendants qui construisent aujourd’hui leur propre rapport à cette histoire ?

Et quelle place l’Afrique occupe-t-elle dans cette mémoire ?

Ces questions permettent au panafricanisme de sortir de la seule politique étrangère africaine.

Il devient une interrogation sur les conséquences contemporaines d’une histoire transatlantique.

Ce que l’épisode permet réellement d’établir

La documentation disponible permet de fixer plusieurs éléments.

Premièrement, Kémi Séba revient bien en Guyane en juin 2019 dans le cadre d’une tournée internationale contre le néocolonialisme, à l’invitation du Komité Drapo.

Deuxièmement, une conférence est programmée à Saint-Laurent-du-Maroni le 11 juin à 18 heures.

Troisièmement, sa venue se déroule immédiatement autour de la date du 10 juin, journée officielle de commémoration de l’abolition de l’esclavage de 1848 en Guyane.

Quatrièmement, le Komité Drapo précise que cette proximité de calendrier ne signifie pas que la tournée ait été officiellement organisée dans le cadre de la commémoration.

Cinquièmement, une autre conférence est attestée le 14 juin, et un témoignage contemporain décrit une salle très remplie.

Sixièmement, il ne s’agit pas de la première venue de Kémi Séba en Guyane : une conférence était déjà documentée en juin 2016.

Ces éléments suffisent à identifier la portée historique de la séquence.

En juin 2019, son militantisme n’est plus seulement ouest-africain.

Il cherche explicitement à circuler dans l’espace afrodescendant.

Encadré — Guyane : ne pas confondre statut juridique et débat politique

La Guyane constitue en droit français une collectivité territoriale régie par l’article 73 de la Constitution. Elle exerce les compétences d’un département et d’une région d’outre-mer.

La qualifier aujourd’hui de « colonie » relève donc d’une qualification politique, et non de son statut juridique officiel.

Cette distinction est nécessaire pour comprendre les débats locaux sans les simplifier.

On peut reconnaître la réalité juridique actuelle tout en étudiant la persistance de rapports historiques, économiques ou identitaires que certains acteurs locaux interprètent comme coloniaux ou postcoloniaux.

Situation actuelle — Kémi Séba reste détenu en Afrique du Sud

Mise à jour au 23 août 2026.

La situation contemporaine de Kémi Séba doit rester distincte des événements guyanais de 2019.

Les dernières informations disponibles indiquent qu’il demeure détenu en Afrique du Sud avec son fils et un ressortissant sud-africain. L’audience attendue le 11 août a été renvoyée au 23 septembre 2026. Anadolu rapporte que des coupures d’électricité ont affecté le tribunal de Pretoria ; d’autres comptes rendus situent la panne dans l’établissement pénitentiaire et indiquent qu’elle aurait empêché son transfert. Les sources convergent en revanche sur le maintien en détention et sur la nouvelle date d’audience.

Aucune décision définitive d’extradition vers le Bénin n’est donc établie au 23 août.

Sa culpabilité dans les procédures en cours n’est pas établie.

De Saint-Laurent à une géographie plus vaste

Le 11 juin 2019, Kémi Séba ne brûle aucun billet.

Il ne comparaît devant aucun juge.

Il n’est pas expulsé.

Il parle.

Et c’est précisément ce qui rend l’épisode différent.

Après deux années où sa visibilité s’est construite autour de confrontations avec plusieurs autorités africaines, la Guyane lui permet de revenir à un autre instrument du militantisme : la transmission d’un récit politique.

Un récit dans lequel Dakar et Cayenne appartiennent au même espace historique.

Dans lequel la souveraineté africaine ne peut être totalement séparée du destin des descendants de personnes déportées et esclavisées dans les Amériques.

Dans lequel les résistances de Guyane ne constituent pas une périphérie de l’histoire africaine, mais l’un des prolongements de l’histoire mondiale des peuples noirs.

Cette vision est politique.

Elle peut être discutée.

Mais la tournée de juin 2019 montre qu’elle trouve des interlocuteurs bien au-delà du continent.

Deux ans auparavant, Kémi Séba avait transformé un billet en symbole.

En Guyane, il tente désormais de transformer l’Atlantique lui-même en espace politique.

Le panafricanisme qu’il défend n’est plus seulement continental.

Il devient diasporique.


Sources principales

  • France-Guyane, 7 juin 2019 — « L’activiste Kémi Séba de retour en Guyane » : annonce de la tournée, invitation du Komité Drapo, étapes de Saint-Laurent et Cayenne et référence au passage antérieur par Bahia.
  • France-Guyane, agenda du 11 juin 2019 : confirmation de la conférence de Saint-Laurent-du-Maroni à 18 heures.
  • France-Guyane, entretien avec Servais Alphonsine, Komité Drapo, 7 juin 2019 : objectifs de l’invitation et distinction entre commémoration officielle de l’abolition et mémoire de la résistance.
  • France-Guyane, 22 juin 2019 — « Kemi Seba, étoile noire » : témoignage contemporain sur la conférence du 14 juin et sur son accueil.
  • Archives nationales : décret français du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage dans les colonies et possessions françaises.
  • DILCRAH / État français : confirmation du 10 juin comme journée de commémoration de l’abolition en Guyane.
  • Légifrance : statut juridique actuel de la Guyane comme collectivité territoriale de la République régie par l’article 73 de la Constitution.
  • Anadolu, août 2026 : maintien en détention de Kémi Séba et renvoi de l’audience au 23 septembre 2026.

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