Deux jours après son expulsion de Côte d’Ivoire et quelques heures après sa libération au Bénin, Kémi Séba convoque la presse à Cotonou. Il revient sur son interpellation, décrit les questions qui lui auraient été posées par les services ivoiriens, accuse le ministre béninois de l’Intérieur Sacca Lafia de l’avoir menacé et annonce une riposte judiciaire. L’épisode marque un tournant : les restrictions de circulation cessent d’être de simples obstacles à ses tournées et deviennent, dans son discours, des éléments de la lutte qu’il affirme mener contre la Françafrique.

Le 28 mars 2019, à l’Hôtel du Lac de Cotonou, Kémi Séba revient publiquement sur son expulsion de Côte d’Ivoire, son passage par les services béninois et son entretien avec le ministre de l’Intérieur Sacca Lafia. Il affirme avoir été interrogé à Abidjan sur les activités, le financement et les relations internationales d’Urgences panafricanistes, puis accuse le ministre béninois de lui avoir adressé une mise en garde. Il annonce des plaintes contre les autorités ivoiriennes et contre Sacca Lafia. Les archives contemporaines établissent la conférence de presse et ces annonces ; elles ne permettent pas, en revanche, d’établir indépendamment tous les propos attribués aux autorités ni de confirmer le devenir judiciaire des procédures annoncées.

Angle éditorial — Montrer comment Kémi Séba transforme une mesure destinée à interrompre sa tournée en ressource politique. L’expulsion d’Abidjan devient, dans son récit, non seulement une affaire de liberté de circulation, mais une interrogation plus large sur l’autonomie politique des États africains et sur les rapports de pouvoir qui déterminent qui peut parler, manifester et circuler sur le continent.

Une tournée interrompue à Abidjan

Kémi Séba arrive à Abidjan le 23 mars 2019.

Son séjour doit notamment déboucher sur une mobilisation à Yopougon consacrée au franc CFA et au néocolonialisme. Le rassemblement annoncé devient ensuite l’élément central de la justification officielle donnée par les autorités ivoiriennes.

Le 26 mars, alors que plusieurs membres de son équipe ont été interpellés, Kémi Séba se rend lui-même auprès des services ivoiriens. Il est conduit à la Direction de la surveillance du territoire, puis expulsé dans la soirée vers le Bénin.

Le lendemain, le porte-parole du gouvernement ivoirien, Sidi Touré, explique que la décision a été prise en raison de risques potentiels de troubles liés à la manifestation envisagée.

La version officielle est donc celle d’une mesure préventive de maintien de l’ordre.

Kémi Séba donne immédiatement une tout autre lecture de l’événement : pour lui, l’expulsion sanctionne son activité politique et son discours contre le franc CFA et la Françafrique.

C’est dans cet écart entre la justification gouvernementale et l’interprétation du militant que se situe le cœur de la crise.

D’Abidjan à Cotonou : l’expulsion devient le sujet

À son arrivée au Bénin, Kémi Séba est conduit à la Direction du renseignement territorial.

Il est ensuite reçu par le ministre béninois de l’Intérieur, Sacca Lafia.

Après sa libération, dans la nuit du 27 au 28 mars, il annonce une conférence de presse pour le lendemain matin à l’Hôtel du Lac de Cotonou.

Ce choix est politiquement révélateur.

L’expulsion a empêché la mobilisation prévue à Abidjan. Elle offre cependant au militant un nouveau sujet de communication.

Le 28 mars, il ne parle donc plus seulement du franc CFA ni du meeting qui n’a pas eu lieu.

Il parle de son expulsion.

De son interrogatoire.

De son passage par les services béninois.

De sa rencontre avec Sacca Lafia.

Et il annonce une riposte judiciaire.

La mesure qui devait interrompre sa tournée devient ainsi la matière même de sa contre-offensive.

L’interrogatoire ivoirien selon Kémi Séba

Devant la presse, Kémi Séba raconte avoir été longuement interrogé sur Urgences panafricanistes.

Selon son récit, les questions auraient porté sur les objectifs de l’organisation, ses sources de financement et certaines de ses relations internationales. Des comptes rendus contemporains rapportent notamment qu’il dit avoir été questionné sur la Russie et le Venezuela.

Ces affirmations doivent cependant être replacées dans leur niveau exact de preuve.

Il est établi que Kémi Séba a été conduit auprès des services ivoiriens avant son expulsion.

Il est également établi que le gouvernement ivoirien a justifié son départ forcé par les risques de troubles associés à la manifestation annoncée.

En revanche, les archives publiques disponibles ne donnent pas accès à l’intégralité du procès-verbal de l’interrogatoire. Il n’est donc pas possible de vérifier indépendamment toutes les questions que Kémi Séba affirme avoir reçues.

Deux récits se superposent alors.

Pour Abidjan : une mesure préventive destinée à éviter des troubles.

Pour Kémi Séba : une opération politique visant un militant dont le discours dérange.

Le travail historique consiste précisément à ne transformer aucune de ces deux lectures en certitude au-delà de ce que permettent les documents disponibles.

« Moi, on ne me menace pas ! »

La partie la plus sensible de la conférence concerne toutefois le Bénin.

Kémi Séba revient sur son entretien avec Sacca Lafia. Il affirme que le ministre lui aurait fait comprendre que ses activités pourraient être limitées si elles venaient à affecter les intérêts ou les relations du Bénin avec certains partenaires.

Il présente cette rencontre comme une mise en garde politique et répond publiquement par une formule qui restera attachée à l’épisode :

« Moi, on ne me menace pas ! »

La distinction factuelle est ici indispensable.

Les archives établissent que Kémi Séba accuse publiquement Sacca Lafia de l’avoir menacé ou mis en garde.

Elles ne permettent pas, à elles seules, d’établir que le ministre a prononcé exactement les propos qui lui sont attribués.

Aucun enregistrement public de leur entretien n’a été identifié dans les archives utilisées pour cette chronique.

La conférence de presse constitue donc une source primaire sur ce que Kémi Séba affirme avoir entendu, mais non une preuve indépendante de la matérialité de la menace alléguée.

Dire que Kémi Séba accuse Sacca Lafia de l’avoir menacé est un fait documenté.

Dire que Sacca Lafia l’a effectivement menacé irait au-delà de ce que les sources permettent d’affirmer.

D’une question monétaire à une question de liberté politique

L’épisode de Cotonou révèle aussi un élargissement du discours de Kémi Séba.

Depuis 2017, son action s’est fortement structurée autour du franc CFA, de la souveraineté monétaire et de la Françafrique.

Après Abidjan, un élément apparaît plus nettement : la liberté d’action du militant lui-même.

Son raisonnement est désormais le suivant : lorsqu’un militant panafricaniste est empêché de tenir une réunion, expulsé d’un pays ou menacé de restrictions dans un autre au moment où il critique certains rapports de pouvoir, ces décisions doivent elles-mêmes devenir un sujet de débat sur la souveraineté.

La question n’est alors plus seulement :

Qui contrôle la monnaie ?

Elle devient :

Qui décide de ce qu’un militant africain peut dire, organiser et faire sur le territoire d’un État africain ?

C’est cette extension du débat qui confère à l’épisode du 28 mars une portée propre et justifie qu’il ne soit pas réduit à une simple suite administrative de l’expulsion d’Abidjan.

Une riposte annoncée sur le terrain judiciaire

Kémi Séba ne s’en tient pas à la dénonciation.

Lors de la conférence de presse, il annonce son intention d’engager des procédures contre l’État ivoirien et contre Sacca Lafia.

Les comptes rendus contemporains indiquent qu’il veut mobiliser un collectif d’avocats panafricanistes afin de contester ce qu’il considère comme une utilisation abusive des moyens coercitifs contre son mouvement.

Cette annonce marque une évolution dans sa stratégie.

Son action repose jusqu’alors principalement sur la mobilisation politique, les campagnes militantes, les tournées et la communication publique. Il affirme désormais vouloir investir également le terrain judiciaire.

Mais une nuance s’impose :

une plainte annoncée n’est pas nécessairement une plainte déposée.

Les archives utilisées permettent d’établir l’annonce de procédures. Elles ne permettent pas de reconstituer avec suffisamment de certitude leur éventuel enregistrement, leur instruction et leur issue.

La formulation rigoureuse reste donc :

« Kémi Séba annonce le dépôt de plaintes »

et non :

« Kémi Séba porte plainte »

tant que le dépôt effectif n’est pas documenté.

Ce que dit Abidjan

La version ivoirienne ne doit pas disparaître derrière celle du militant.

Le gouvernement explique que Kémi Séba a été expulsé en raison des risques de troubles associés à la manifestation qu’il envisageait d’organiser à Yopougon.

Sidi Touré présente donc la mesure comme une décision préventive relevant du maintien de l’ordre.

Officiellement, l’expulsion n’est pas motivée par les opinions de Kémi Séba sur le franc CFA, mais par les conséquences potentielles du rassemblement annoncé.

Le désaccord est donc fondamental.

Kémi Séba lit la décision comme une restriction politique.

Abidjan la présente comme une mesure de sécurité.

Le rôle du journaliste n’est pas de choisir arbitrairement une version, mais d’identifier ce qui peut être établi dans chacune d’elles et ce qui relève encore de l’interprétation.

Le combat dépasse explicitement le franc CFA

En mars 2019, le franc CFA demeure l’un des symboles les plus puissants du militantisme de Kémi Séba.

Mais son discours ne se limite plus à la question monétaire.

Il englobe désormais plus largement les relations militaires avec les anciennes puissances coloniales, les accords économiques, les rapports diplomatiques, le poids de certains acteurs étrangers dans des secteurs stratégiques, la question des ressources naturelles et, plus généralement, la capacité des États africains à déterminer librement leurs politiques.

Dans cette construction, l’expulsion d’Abidjan devient une pièce supplémentaire.

Cela ne signifie pas qu’elle prouve ce que Kémi Séba affirme.

Une expulsion ne démontre pas en elle-même l’existence d’une instruction française.

Un interrogatoire portant sur les relations internationales d’une organisation ne démontre pas l’existence d’une coordination étrangère.

Une relation économique ou diplomatique entre deux États ne signifie pas automatiquement dépendance.

En revanche, la répétition de restrictions, d’expulsions et de confrontations avec plusieurs gouvernements constitue un objet historique légitime : elle permet d’interroger les pratiques administratives utilisées contre les militants et, lorsque les sources le permettent, d’examiner d’éventuelles convergences entre les décisions prises.

C’est précisément à cet endroit que le discours militant doit céder la place à l’enquête.

Transformer la coercition en capital politique

Le 28 mars permet surtout d’observer une mécanique qui accompagnera durablement Kémi Séba.

L’expulsion est destinée à interrompre une action.

Elle produit de la visibilité.

L’interrogatoire appartient normalement au domaine administratif ou sécuritaire.

Il devient, le lendemain, le matériau d’une conférence de presse.

La restriction devient ainsi un objet de mobilisation.

Ce retournement ne démontre pas que toutes les accusations du militant soient exactes. Il montre en revanche pourquoi les mesures prises contre lui peuvent produire un effet politique différent de celui recherché par leurs auteurs.

À la fin de mars 2019, la mobilisation prévue à Abidjan n’a pas eu lieu.

Mais Kémi Séba obtient une nouvelle tribune à Cotonou.

L’expulsion devient un sujet régional.

Les justifications ivoiriennes sont discutées.

Le comportement des autorités béninoises entre dans l’espace public.

Et Kémi Séba peut intégrer l’ensemble de la séquence à sa narration d’un combat contre des structures qu’il qualifie de néocoloniales.

Ce que l’épisode permet réellement d’établir

La documentation disponible autorise cinq conclusions.

Premièrement, Kémi Séba est bien expulsé de Côte d’Ivoire le 26 mars 2019 et renvoyé au Bénin.

Deuxièmement, les autorités ivoiriennes justifient publiquement cette décision par des risques de troubles liés à une manifestation qu’il envisageait d’organiser à Abidjan.

Troisièmement, après son arrivée au Bénin et son passage par les services de renseignement territorial, il tient une conférence de presse à l’Hôtel du Lac de Cotonou le 28 mars.

Quatrièmement, il accuse publiquement Sacca Lafia de l’avoir menacé ou mis en garde contre la poursuite de certaines activités et annonce des actions judiciaires contre le ministre et les autorités ivoiriennes. L’existence de cette accusation est établie ; la matérialité des paroles attribuées au ministre ne l’est pas indépendamment.

Cinquièmement, l’épisode contribue à élargir son registre politique : le franc CFA reste un symbole central, mais les questions de circulation, de liberté politique et de souveraineté deviennent elles aussi des objets de mobilisation.

Encadré — Une succession de confrontations

L’épisode de Cotonou ne surgit pas isolément dans le parcours de Kémi Séba.

En août 2017, son action contre le franc CFA à Dakar conduit à son arrestation puis à sa relaxe. Il est ensuite expulsé du Sénégal en septembre.

En 2018, d’autres difficultés de circulation accompagnent son activité militante en Afrique de l’Ouest, notamment en Guinée.

En mars 2019, l’expulsion de Côte d’Ivoire puis son passage par les services béninois ajoutent une nouvelle séquence à cette trajectoire.

Kémi Séba interprète cette répétition comme la manifestation d’une volonté régionale de contenir son militantisme.

Les gouvernements concernés présentent, selon les cas, leurs décisions comme relevant de l’ordre public, de procédures administratives ou de considérations de sécurité.

La répétition des confrontations est documentable.

L’existence d’une coordination régionale entre les autorités ne l’est pas, en l’état des sources utilisées.

Encadré — Une conférence devenue archive

La conférence du 28 mars possède une importance particulière parce qu’un enregistrement audiovisuel de l’intervention a été conservé et circule dans les archives militantes et médiatiques.

Cette source permet de distinguer trois niveaux souvent confondus dans les récits ultérieurs :

  1. les événements établis — expulsion, retour au Bénin, passage par les services béninois et conférence de presse ;
  2. les déclarations de Kémi Séba — notamment son récit des interrogatoires et de sa rencontre avec Sacca Lafia ;
  3. l’interprétation politique qu’il donne de ces événements — l’idée d’une répression destinée à contenir son discours panafricaniste.

La vidéo établit donc ce que Kémi Séba déclare le 28 mars.

Elle ne suffit pas, à elle seule, à prouver que tous les événements qu’il rapporte se sont déroulés exactement comme il les décrit.

Situation actuelle — Kémi Séba toujours détenu en Afrique du Sud

Mise à jour au 22 août 2026.

La situation judiciaire actuelle de Kémi Séba constitue un dossier distinct de l’épisode de mars 2019.

Les informations contemporaines reprises dans le dossier de travail font état de sa détention en Afrique du Sud et d’une procédure d’extradition sollicitée par le Bénin. Une audience annoncée pour août 2026 a été renvoyée au 23 septembre 2026.

Ces procédures ne permettent ni de préjuger de sa culpabilité ni d’anticiper l’issue de la demande d’extradition.

Cette actualisation doit donc rester séparée de l’analyse historique : elle éclaire la continuité d’un parcours marqué par des confrontations avec plusieurs autorités, mais elle ne saurait être utilisée pour réinterpréter rétroactivement les faits de 2019.

Sept ans après

Le 28 mars 2019, Kémi Séba ne pouvait évidemment pas connaître la place que prendrait cet épisode dans la suite de son parcours.

Mais une mécanique était déjà visible.

Une autorité prend une mesure contre lui.

Il la conteste publiquement.

Il transforme cette mesure en argument politique.

Puis il élargit l’affaire particulière à une interrogation générale sur la souveraineté.

C’est cette mécanique qui confère à la conférence de presse de Cotonou sa portée historique.

L’expulsion d’Abidjan avait empêché un meeting.

Elle n’avait pas empêché le discours.

Elle lui avait même fourni une nouvelle scène.

Le 26 mars, Kémi Séba était expulsé de Côte d’Ivoire.

Le 28 mars, à Cotonou, il faisait de cette expulsion le sujet même de son combat.


Sources principales

  • Archive audiovisuelle de la conférence de presse du 28 mars 2019 à Cotonou — source primaire permettant d’établir les déclarations publiques de Kémi Séba ce jour-là.
  • La Nouvelle Tribune, 28 mars 2019 — compte rendu contemporain de la conférence et de l’annonce de procédures contre l’État ivoirien et Sacca Lafia.
  • Bénin Web TV, mars 2019 — compte rendu contemporain des accusations formulées par Kémi Séba contre le ministre béninois de l’Intérieur.
  • Le Mutateur, mars 2019 — compte rendu attestant la conférence de presse à l’Hôtel du Lac et rapportant notamment la formule « Moi, on ne me menace pas ! ».
  • Déclaration de Sidi Touré, porte-parole du gouvernement ivoirien — justification officielle de l’expulsion par les risques de troubles liés à la manifestation prévue à Yopougon.
  • Archives contemporaines relatives au passage de Kémi Séba par les services de renseignement béninois — documentation de son retour au Bénin après l’expulsion.
  • Archives de 2017 relatives à Dakar et à l’expulsion du Sénégal — éléments de contexte permettant de replacer l’épisode de mars 2019 dans la chronologie des confrontations précédentes.

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