Kémi Séba entre une rencontre politique avec Nicéphore Soglo à Cotonou et le refus d’entrée opposé par les autorités guinéennes à Conakry.Reconstitution éditoriale des deux journées de mars 2018 durant lesquelles Kémi Séba est successivement reçu par Nicéphore Soglo à Cotonou puis refoulé à son arrivée à Conakry.

Reçu à Cotonou comme un interlocuteur politique, Kémi Séba est refoulé le lendemain à Conakry, où il devait rencontrer la société civile.

À Cotonou, l’ancien président béninois Nicéphore Soglo encourage Kémi Séba à franchir une nouvelle étape de son combat politique. Le lendemain, les autorités guinéennes lui interdisent d’entrer à Conakry, où il devait rencontrer des mouvements de la société civile. Deux décisions opposées révèlent la nouvelle place du militant : suffisamment légitime pour dialoguer avec un ancien chef d’État, mais considéré par certains gouvernements comme une parole politique à contenir.

Situation judiciaire actuelle

Au 17 août 2026, aucune source fiable ne confirme la libération de Kémi Séba. L’audience prévue le 11 août à Pretoria a été reportée au 23 septembre 2026. Le militant, son fils et leur coaccusé sud-africain demeurent détenus.

Les autorités sud-africaines poursuivent Kémi Séba pour des faits liés à une tentative présumée de sortie irrégulière du territoire en direction du Zimbabwe. La justice lui a refusé une remise en liberté sous caution le 19 juin, en invoquant notamment un risque de fuite.

À cette procédure s’ajoute la demande d’extradition présentée par le Bénin dans le cadre des poursuites engagées après son soutien public à la tentative de coup d’État de décembre 2025. Les qualifications rapportées par les sources ne sont pas entièrement uniformes et aucune décision définitive n’a encore été rendue sur le fond.

Les informations disponibles divergent également sur la panne électrique ayant empêché l’audience du 11 août : Anadolu la situe au tribunal, tandis que BIP Radio affirme qu’elle aurait affecté l’établissement pénitentiaire et empêché l’extraction des détenus. Le point certain demeure le report au 23 septembre et le maintien en détention.

Cotonou devient une base politique

Après son expulsion du Sénégal en septembre 2017, Kémi Séba installe progressivement son activité au Bénin. Son retour à Cotonou ne représente pas seulement un déplacement imposé par une décision administrative sénégalaise. Il transforme le pays de ses parents en nouvelle base d’une mobilisation désormais itinérante.

Le militant revient à Cotonou le 24 février 2018. Dès le lendemain, il tient une conférence de presse consacrée à l’autodétermination africaine, au projet de monnaie unique de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest et à l’attitude que son organisation pourrait adopter face aux prochaines élections sur le continent.

Ce dernier thème marque une évolution. Jusqu’alors, la campagne de 2017 avait surtout reposé sur des manifestations, des conférences, des opérations de boycott et un geste spectaculaire contre le franc CFA. En évoquant désormais les élections et la stratégie politique d’Urgences panafricanistes, Kémi Séba commence à poser la question de la transformation d’une audience militante en capacité d’action institutionnelle.

Aucun document disponible ne permet toutefois d’affirmer qu’il aurait alors décidé de créer un parti ou de présenter immédiatement une candidature. La conférence signale une réflexion sur le passage du mouvement social au terrain politique ; elle ne constitue pas encore un programme électoral formalisé.

Nicéphore Soglo invite à changer d’échelle

Le 1er mars, Nicéphore Soglo reçoit Kémi Séba à son domicile de Cotonou.

La rencontre possède une forte valeur symbolique. Soglo n’est pas seulement un ancien responsable politique : Premier ministre de la transition issue de la Conférence nationale de 1990, puis président de la République de 1991 à 1996, il représente l’un des principaux visages de la reconstruction institutionnelle béninoise après le régime du parti unique.

Selon les comptes rendus concordants publiés le jour même, l’ancien chef de l’État félicite Kémi Séba pour son travail en faveur de la souveraineté africaine et l’encourage à continuer d’influencer la jeunesse sur la voie du panafricanisme. Leur entretien porte également sur la situation du Bénin et l’avenir politique du pays.

La formule la plus importante lui est attribuée à la fin de la rencontre : Kémi Séba devrait songer, « tôt ou tard », à passer à une autre étape du combat politique.

Faute d’enregistrement intégral ou de communiqué signé par Nicéphore Soglo, il faut présenter ces paroles comme celles rapportées par plusieurs comptes rendus contemporains, et non comme la transcription certifiée d’un entretien officiel. Leur convergence permet néanmoins d’établir le sens général de la rencontre : l’ancien président ne réduit pas Kémi Séba à un agitateur extérieur aux institutions. Il reconnaît en lui une force politique émergente.

Une légitimité reconnue, sans investiture formelle

La rencontre ne constitue ni un ralliement partisan ni une investiture. Nicéphore Soglo ne désigne pas Kémi Séba comme candidat à une élection et aucun accord politique public n’est annoncé.

Son encouragement possède cependant une portée qui ne doit pas être minimisée.

Quelques mois auparavant, les autorités sénégalaises avaient présenté Kémi Séba comme une menace grave pour l’ordre public. À Cotonou, un ancien président africain le reçoit au contraire comme un interlocuteur capable de parler de la souveraineté du continent, de l’avenir du Bénin et de la mobilisation de la jeunesse.

Cette reconnaissance prolonge la légitimité militante acquise pendant la campagne anti-CFA. Elle ne repose pas sur une élection nationale, mais sur la capacité du militant à formuler une aspiration partagée par de nombreux Africains souverainistes : sortir des tutelles monétaires, politiques et stratégiques héritées de la domination occidentale.

Le passage à « une autre étape » peut alors être compris de plusieurs manières : structuration territoriale d’Urgences panafricanistes, formation de cadres, participation au débat électoral, création d’une organisation politique ou exercice futur de responsabilités publiques. Les sources ne permettent pas de déterminer laquelle de ces possibilités Nicéphore Soglo avait précisément en tête.

Elles montrent cependant que le dilemme est désormais posé. Kémi Séba peut-il demeurer principalement un militant de rupture, circulant entre les pays et mobilisant par la parole, ou doit-il transformer cette influence en organisation politique capable d’entrer dans les institutions ?

Le lendemain, la Guinée lui apporte une première réponse par la fermeture de sa frontière.

Conakry interdit la rencontre avec la société civile

Le 2 mars, Kémi Séba arrive à l’aéroport international de Conakry. Il a été invité par Élie Kamano, artiste guinéen engagé en politique et responsable du mouvement « Le peuple n’en veut plus ».

Les organisateurs annoncent une rencontre internationale entre mouvements de la société civile panafricaine. Les thèmes prévus dépassent la seule question monétaire : clientélisme, favoritisme, justice sociale, gouvernance, Cour pénale internationale et maintien au pouvoir de dirigeants africains. Le franc CFA doit néanmoins occuper une place centrale dans les conférences.

Des dizaines de sympathisants se rassemblent sur le parking de l’aéroport afin d’accueillir Kémi Séba et de former un cortège jusqu’à son hôtel. La rencontre n’aura pas lieu.

Les récits contemporains diffèrent sur les modalités exactes de l’intervention. Une source affirme que le militant a été intercepté à sa descente de l’avion ; Élie Kamano déclare qu’il aurait été empêché d’en sortir. Elles concordent sur le fait principal : Kémi Séba n’est pas admis sur le territoire guinéen et est renvoyé vers Cotonou.

Un responsable anonyme des forces de sécurité explique à l’AFP qu’un ordre avait été donné de ne pas le recevoir en Guinée et que ses conférences ou discours publics risquaient de « déranger ». Kémi Séba rapporte, pour sa part, que les militaires lui auraient opposé un risque de troubles à l’ordre public.

Aucun arrêté d’interdiction, procès-verbal d’aéroport ou communiqué officiel détaillant le fondement juridique de la décision n’a été retrouvé. Il serait donc excessif d’affirmer comme un fait démontré que le pouvoir guinéen aurait agi sur instruction étrangère ou uniquement pour protéger le président Alpha Condé. Les éléments disponibles établissent une décision politique guinéenne ; ils n’en révèlent pas toutes les délibérations internes.

Une interdiction au cœur de la crise guinéenne

Le refoulement intervient dans un contexte intérieur particulièrement tendu.

La Guinée vient d’organiser, le 4 février 2018, ses premières élections locales depuis 2005. Les accusations de fraude, les contestations de résultats et les affrontements entre manifestants et forces de sécurité nourrissent une crise qui dépasse largement la venue de Kémi Séba.

Human Rights Watch documentera, pour l’ensemble de l’année 2018, des interdictions répétées de manifestations de l’opposition et de la société civile, ainsi que la mort d’au moins douze personnes abattues pendant les mobilisations consécutives aux élections locales et aux grèves. Ce bilan annuel ne peut pas être directement imputé au refoulement du 2 mars, mais il établit que la décision est prise dans un environnement de restriction politique et de violences réelles.

La présence d’Élie Kamano accentue probablement la sensibilité du déplacement. Le musicien ne prépare pas une simple manifestation culturelle. Son mouvement conteste le pouvoir et accuse déjà Alpha Condé d’envisager un troisième mandat — projet qui deviendra, deux ans plus tard, le centre d’une crise constitutionnelle majeure.

Autoriser Kémi Séba à rejoindre cette mobilisation aurait donc permis l’association de deux forces : un opposant guinéen disposant d’une audience locale et un militant panafricaniste bénéficiant d’une visibilité transnationale.

Cette convergence constitue une explication politique plausible du refoulement. Elle ne peut toutefois être présentée comme le motif officiel intégral, celui-ci n’ayant pas été publié dans un document administratif accessible.

La libre circulation confrontée à la raison d’État

L’épisode possède également une dimension régionale.

Le protocole de la CEDEAO de 1979 proclame le droit d’entrée des citoyens communautaires dans les autres États membres pour des séjours n’excédant pas quatre-vingt-dix jours, sous réserve de documents de voyage valides. Il permet parallèlement aux États d’appliquer leurs règles relatives aux personnes considérées comme inadmissibles.

Sans connaître le document de voyage présenté par Kémi Séba, la décision écrite des autorités guinéennes et les voies de recours éventuellement proposées, il est impossible de déterminer définitivement si son refoulement violait le droit communautaire.

Mais l’affaire expose une contradiction politique profonde : les gouvernements ouest-africains proclament la libre circulation et l’intégration régionale tout en conservant une large capacité d’écarter les militants venus soutenir une contestation intérieure.

La frontière ne sert plus seulement à contrôler les déplacements de personnes. Elle devient un filtre appliqué aux idées.

Cette réalité limite matériellement le panafricanisme militant. Une mobilisation peut se définir comme continentale, mais elle demeure dépendante des autorisations de chaque État, de ses forces de sécurité et de son interprétation de l’ordre public. La communauté politique africaine invoquée par les militants se heurte ainsi à la souveraineté territoriale de gouvernements qui choisissent les voix qu’ils acceptent de laisser circuler.

Combattre les tutelles extérieures et les dominations intérieures

De retour à Cotonou le 3 mars, Kémi Séba publie un message particulièrement virulent contre Alpha Condé. Certaines accusations personnelles qu’il formule contre le président guinéen ne sont accompagnées d’aucune preuve accessible et ne doivent pas être reprises comme des faits établis.

Une partie de son raisonnement marque néanmoins une étape importante dans l’évolution de son discours. Il affirme que le néocolonialisme ne disparaîtra pas seulement par la lutte contre l’impérialisme occidental, mais également par une confrontation politique, démocratique et pacifique avec les dirigeants africains qui privent leurs populations de justice sociale.

Cette formulation élargit le souverainisme.

La souveraineté ne peut plus être définie uniquement comme le départ d’une puissance étrangère, la suppression du franc CFA ou la rupture d’accords hérités de la colonisation. Elle suppose aussi que les pouvoirs africains rendent des comptes à leurs propres peuples, respectent les libertés publiques et permettent la circulation des voix critiques.

Cette articulation représente l’une des forces de l’épisode. Elle empêche que l’afrocentrisme soit réduit à une dénonciation permanente de l’extérieur qui laisserait les gouvernants africains à l’abri de toute critique. Un ordre politique peut revendiquer l’indépendance nationale tout en limitant l’autodétermination réelle de ses citoyens.

En l’espace de quarante-huit heures, Kémi Séba rencontre ainsi les deux visages de l’autorité africaine : celui d’un ancien président qui l’encourage à transformer son influence en action politique, puis celui d’un État qui empêche cette parole de rencontrer une société civile mobilisée.

Le refoulement constitue une défaite immédiate : les conférences sont annulées et le public guinéen ne peut l’entendre. Mais il renforce aussi sa stature de porte-voix souverainiste confronté successivement aux frontières et aux mesures administratives.

L’interdiction de 2018 ne sera d’ailleurs pas définitive. En octobre 2021, après la chute d’Alpha Condé, Kémi Séba entrera finalement en Guinée, de nouveau invité par Élie Kamano. Entre-temps, un autre chef d’État choisira de le recevoir officiellement : le 26 août 2018, le président burkinabè Roch Marc Christian Kaboré lui ouvrira les portes du palais de Kosyam.

Après l’encouragement d’un ancien président et le verrou opposé par un autre pouvoir, le prochain épisode suivra cette entrée directe dans un palais présidentiel en exercice — et la tentative de faire entendre le souverainisme au cœur même de l’État.

Sources principales

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