À Belém, deux gouvernements placent les territoires noirs dans la finance climatique
À la COP30, le Brésil et la Colombie ont annoncé un Plan d’accélération des solutions pour les peuples afrodescendants. Le programme, prévu pour 2026-2030, veut faire passer la reconnaissance politique à une série de résultats fonciers, environnementaux et financiers mesurables. Il s’inscrit dans un rapprochement bilatéral porté par les ministères et dirigeantes chargés de l’égalité raciale, notamment Anielle Franco au Brésil et Francia Márquez en Colombie.
Le titre du référentiel classe le sujet dans la catégorie « Infrastructure ». Ce choix est conservé. Il doit être compris ici comme une infrastructure institutionnelle et financière : registres fonciers, mécanismes de financement direct, programmes de gestion communautaire et réseaux transnationaux. Le plan n’annonce pas principalement des routes ou des bâtiments. Il cherche à construire les rails administratifs permettant aux communautés noires de recevoir des droits et des ressources climatiques.
Le plan a été annoncé officiellement en novembre 2025 dans le contexte de la COP30 de Belém. Ses paramètres chiffrés sont documentés par les gouvernements et par Rights and Resources Initiative, partenaire de mise en œuvre. Leur publication établit l’engagement politique ; elle ne prouve pas encore que les sommes ont été versées ni que les hectares ont été titrés.
Quatre axes et quatre objectifs mesurables
Le programme s’organise autour de quatre axes : régularisation foncière ; renforcement institutionnel et normatif ; gestion communautaire des territoires et de l’environnement ; financement prévisible et durable. Pour 2030, il vise un million d’hectares titrés ou régularisés, l’engagement de dix pays dans un programme régional pour les peuples quilombolas et afrodescendants des Amériques, dix millions d’hectares bénéficiant d’une gestion environnementale communautaire renforcée, et 35 millions de dollars mobilisés.
Ces objectifs sont précis, publics et attribuables. Ils ne sont pas encore des résultats. La différence entre le million d’hectares régularisés et les dix millions d’hectares de gestion renforcée doit rester visible : le second indicateur peut inclure des territoires déjà reconnus ou bénéficiant d’un appui sans nouveau titre. Un rapport annuel devra expliquer les méthodologies, les doublons possibles et la part de chaque pays.
Les engagements initiaux annoncés atteignent 9,5 millions de dollars : 5 millions du Brésil, 3 millions de la Colombie et 1,5 million de Rights and Resources Initiative. Cela représente un peu plus du quart de l’objectif final de 35 millions. Les sources disponibles ne fournissent pas encore un registre consolidé des décaissements, des bénéficiaires et des dates. Le mot « mobilisé » devra être défini : promesse, convention signée, fonds transférés ou dépense exécutée.
De la coopération raciale à une alliance climatique
Le rapprochement n’est pas né à Belém. Le Brésil et la Colombie ont signé en 2023 un mémorandum de coopération sur l’égalité raciale. En avril 2025, Anielle Franco et Francia Márquez ont discuté de l’adhésion volontaire de la Colombie à l’Objectif de développement durable 18 promu par le Brésil, consacré à l’égalité ethnico-raciale. La COP30 a donné à cette relation un cadre climatique et une visibilité multilatérale.
La diplomatie colombienne a mis en avant plusieurs avancées du cycle de Belém : reconnaissance des contributions des personnes d’ascendance africaine dans le Plan d’action pour l’égalité de genre, le programme de travail sur la transition juste et les discussions relatives à l’objectif mondial d’adaptation. Le texte adopté sur l’adaptation reconnaît ces contributions, mais ne crée pas à lui seul un titre foncier, une ligne budgétaire ou un droit direct à financement.
Le partenariat tente de relier deux espaces qui se croisaient mal : la diplomatie raciale, riche en reconnaissance, et la finance climatique, gouvernée par des critères techniques et des intermédiaires. Son intérêt stratégique réside dans l’introduction d’objectifs fonciers et de mécanismes de traçabilité. Son risque est que la reconnaissance des savoirs afrodescendants serve à légitimer des politiques climatiques sans transférer de décision ni de capital aux organisations territoriales.
Qui recevra l’argent, selon quelles règles
Le plan promet une architecture flexible, directe et traçable. Ces trois adjectifs devront être éprouvés. Un financement est direct si la communauté ou son organisation représentative peut y accéder sans une chaîne d’intermédiaires qui absorbe l’essentiel des ressources. Il est flexible si les usages sont définis avec les bénéficiaires et adaptés au territoire. Il est traçable si le public peut suivre la promesse, le transfert, la dépense et le résultat.
Les gouvernements doivent publier les instruments financiers : fonds dépositaire, monnaie, calendrier, critères d’éligibilité, coûts de gestion, règles d’audit, dispositif de plainte et procédure de sélection. Les 9,5 millions annoncés ne doivent pas être assimilés à des décaissements avant la preuve du transfert. Le contrôle doit également distinguer les dépenses administratives des sommes reçues par les communautés.
La gouvernance exige une place décisionnelle, pas seulement consultative, pour les organisations afrodescendantes. Combien de sièges détiennent-elles ? Peuvent-elles refuser un projet ? Participent-elles à la définition des indicateurs ? Les femmes et les jeunes disposent-ils d’une représentation propre ? Les paramètres politiques sont publics, mais l’architecture opérationnelle complète et le registre des premiers bénéficiaires ne sont pas encore suffisamment consolidés dans les documents consultés.
Le foncier comme infrastructure d’adaptation
Le lien entre titre collectif et climat est concret. Une communauté dont le territoire est reconnu peut mieux défendre une forêt, restaurer une mangrove, organiser l’agroécologie, négocier un projet énergétique et refuser une occupation. Sans droit opposable, les financements d’adaptation peuvent améliorer temporairement un espace dont la communauté risque ensuite d’être expulsée.
La Colombie affirme avoir délivré des titres collectifs sur près de six millions d’hectares à des communautés noires. Ce chiffre a été avancé par la vice-présidence colombienne et doit être attribué à cette source jusqu’à publication d’une série cadastrale harmonisée pour le plan. Au Brésil, la lenteur de nombreuses procédures quilombolas montre que l’objectif d’un million d’hectares exigera une coordination entre reconnaissance, délimitation, expropriation, registre et protection contre les intrusions.
La catégorie « Infrastructure » prend ici tout son sens. Un cadastre collectif, une procédure d’attribution des titres et un système de paiement transparent sont des infrastructures aussi décisives qu’un ouvrage physique. Leur défaut maintient les communautés dans une économie de projet précaire. Leur réussite crée une capacité de planifier sur plusieurs générations, ce qui est précisément l’horizon requis par l’adaptation climatique.
L’Afrique face à une initiative encore américaine
Le plan vise les peuples afrodescendants des Amériques et ne crée pas, à ce stade, de guichet pour les communautés situées en Afrique. Il serait trompeur de présenter les 35 millions de dollars comme une enveloppe panafricaine ou de compter des hectares africains dans ses objectifs. La portée transatlantique est politique et méthodologique, pas encore budgétaire.
L’opportunité demeure réelle. Les États africains et les organisations foncières du continent peuvent échanger sur le titre collectif, la cartographie participative, le financement direct et la reconnaissance des savoirs. Les lignées historiques de la diaspora ne doivent cependant pas servir de décor à une coopération décidée uniquement par les gouvernements. Les communautés africaines, caribéennes et latino-américaines devraient définir ensemble les objets d’apprentissage et les bénéfices.
Si les dix pays participants publient des données compatibles et si les communautés contrôlent une part du fonds, le plan pourrait devenir une référence du Sud global. Une extension africaine ultérieure serait alors envisageable par partenariat avec l’Union africaine, la Banque africaine de développement ou des institutions foncières régionales. Aucun engagement officiel de cette nature n’est établi dans le corpus consulté ; il s’agit d’une piste, non d’un volet existant.
Les indicateurs qui séparent transformation et vitrine
Quatre indicateurs centraux doivent être complétés. Pour les hectares titrés : date du registre, titulaire collectif et niveau de protection. Pour la gestion environnementale : changement observé, durée et contrôle communautaire. Pour les fonds : engagement, décaissement, réception et dépense finale. Pour les dix pays : acte d’adhésion, budget national, institution responsable et calendrier.
Il faut ajouter des indicateurs distributifs. Quelle part atteint les organisations dirigées par des femmes ? Combien de territoires disposent d’un mécanisme de plainte ? Quel délai sépare la demande du versement ? Quels coûts sont prélevés par les intermédiaires ? Un chiffre global peut atteindre sa cible tout en reproduisant les hiérarchies que le programme prétend combattre.
La pression pour annoncer rapidement des hectares pourrait favoriser les dossiers les plus simples administrativement, au détriment des communautés confrontées aux conflits fonciers les plus graves. Cette dérive n’est pas constatée ; elle est un risque de conception fréquent lorsque la performance est mesurée par volume. Une pondération tenant compte de la vulnérabilité et de la complexité réduirait ce biais.
De Belém à 2030, une obligation de preuve
À court terme, le partenariat doit transformer les 9,5 millions annoncés en instruments signés et en premiers décaissements traçables. À moyen terme, il doit publier la liste des pays, des territoires et des progrès annuels. À l’horizon 2030, ses quatre objectifs devront être audités indépendamment et discutés par les communautés, pas seulement présentés dans une conférence climatique.
Le partenariat peut déplacer le centre de gravité de la politique climatique afrodescendante : de la reconnaissance culturelle vers la propriété, la gouvernance et le capital. Il peut aussi échouer par dispersion institutionnelle, lenteur foncière ou financement insuffisant. Le rapport entre 9,5 millions annoncés et 35 millions visés montre déjà que la mobilisation future est une condition, non un détail.
Anielle Franco et Francia Márquez ont rendu visible une alliance politique rare entre deux grandes nations noires des Amériques. Sa portée historique ne sera pas mesurée au nombre de panels partagés, mais à la capacité d’une communauté d’obtenir un titre, de recevoir directement un financement et de décider de son adaptation. La COP30 a fourni la scène. Les cinq années suivantes doivent fournir la preuve.
Documents institutionnels retenus
- Ministère brésilien de l’Égalité raciale, annonce du Plan d’accélération des solutions pour les peuples afrodescendants, novembre 2025.
- Rights and Resources Initiative, présentation opérationnelle du plan 2026-2030 et des engagements initiaux, novembre 2025.
- Ministère colombien des Relations extérieures, bilan des avancées afrodescendantes à la COP30, 23 novembre 2025.
- Vice-présidence de la République de Colombie, intervention de Francia Márquez sur le racisme environnemental et la justice climatique, 13 novembre 2025.
- Brésil et Colombie, mémorandum de coopération sur l’égalité raciale, 2023.
- Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, décisions de Belém sur l’adaptation et l’égalité de genre, 2025.

