Depuis 2021, la Marine administre le système portuaire mexicain. Cette centralisation renforce la chaîne de commandement, sans confondre port, douane et contrôle démocratique.
Veracruz, laboratoire d’un État portuaire sous commandement naval
Le 7 juin 2021, le Mexique a achevé le transfert de la Coordination générale des ports et de la marine marchande de l’ancien ministère des Communications et des Transports vers la Secretaría de Marina. Les administrations portuaires intégrales ont été renommées Administrations du système portuaire national, les ASIPONA, sociétés détenues par l’État et placées dans le secteur de la Marine.
ASIPONA Veracruz planifie, administre et développe le domaine portuaire en vertu d’un titre de concession et de la loi sur les ports. La Marine exerce parallèlement des fonctions de sécurité maritime, de capitainerie, de contrôle naval et de protection du trafic. Cette concentration crée une architecture où une institution militaire dirige aussi des entreprises publiques logistiques.
Le terme « militarisation » décrit donc une réalité organique : le rattachement de fonctions civiles portuaires à une force armée. Il ne signifie pas que chaque opération de quai est exécutée par des militaires ni que les terminaux privés ont disparu. Les concessionnaires, manutentionnaires, armateurs, agents et travailleurs civils continuent d’opérer dans le port.
Pourquoi Mexico a choisi la Marine
Le gouvernement mexicain a justifié le transfert par la lutte contre la corruption, la contrebande, le trafic de drogues et les failles de coordination. Les ports concentrent des risques fiscaux, criminels et stratégiques : conteneurs, hydrocarbures, véhicules, vracs, précurseurs chimiques, armes et espèces peuvent circuler dans les mêmes corridors.
La doctrine consiste à réunir sous une chaîne de commandement disciplinée la sécurité maritime, la planification portuaire et la surveillance du domaine. Veracruz, porte du golfe du Mexique reliée aux réseaux routiers et ferroviaires nord-américains, est un actif majeur de cette stratégie. Son programme maître de développement 2022-2027, publié par la Marine en 2023, encadre les capacités, investissements et usages du port.
La centralisation peut réduire les zones grises entre autorités. Elle peut aussi concentrer l’information, les budgets et la décision dans une institution moins ouverte au débat public. L’efficacité sécuritaire et la qualité de la gouvernance ne sont pas synonymes.
ASIPONA n’est pas la douane
La souveraineté douanière doit être décrite avec précision. L’Agence nationale des douanes du Mexique, l’ANAM, demeure l’autorité chargée des formalités, de la perception, de la classification et du contrôle douanier. Elle relève du secteur des finances publiques. ASIPONA administre l’infrastructure et les services portuaires ; la Marine assure des fonctions de sécurité et de contrôle maritime ; la douane décide de la mainlevée et des obligations fiscales.
Des conventions de coordination relient ces entités, et le personnel militaire occupe une place accrue dans les douanes maritimes. Mais fusionner les trois niveaux dans le vocabulaire masque les responsabilités. Lorsqu’une cargaison illicite passe, il faut pouvoir déterminer si la faille se situe dans le renseignement, l’inspection, le scanner, le manifeste, le terminal, la douane, la capitainerie ou l’enquête pénale.
Le système mexicain reste donc interinstitutionnel, même sous forte empreinte navale. Le paradigme n’est pas une douane militaire unique ; c’est une coordination port-douane-sécurité dominée par la Marine sur le périmètre portuaire.
La performance ne se réduit pas aux saisies
Les données ouvertes du port de Veracruz publient les TEU, les types de cargaison, les navires, les véhicules et divers indicateurs d’activité. Les comités d’opérations diffusent également des rapports mensuels. Cette disponibilité est essentielle pour contrôler si le renforcement sécuritaire ralentit ou fluidifie le commerce.
Un modèle souverain doit être jugé sur plusieurs résultats : recettes douanières, temps de passage, fiabilité des manifestes, taux d’inspection, saisies confirmées par la justice, coûts logistiques, disponibilité des équipements, accidents, plaintes et concurrence entre opérateurs. Une hausse des saisies peut révéler une meilleure détection ou une hausse du trafic ; une baisse peut signaler une dissuasion ou un contrôle insuffisant.
Les documents publics consultés ne fournissent pas une évaluation causale permettant d’attribuer l’évolution de la fraude ou des délais au seul transfert à la Marine. Les performances portuaires dépendent aussi des investissements, du commerce mondial, des terminaux et des connexions terrestres.
Les audits rappellent que l’uniforme ne remplace pas le contrôle
L’Auditoría Superior de la Federación a examiné les investissements physiques d’ASIPONA Veracruz. Ses audits relatifs à l’exercice 2023 ont relevé des insuffisances documentaires, des paiements ou retenues à régulariser et, pour certains ouvrages, l’absence de preuve suffisante sur des obligations techniques ou administratives. Des montants ont été récupérés ou justifiés à la suite du contrôle.
Ces constats ne démontrent pas une corruption systémique. Ils établissent que les procédures d’infrastructure restent exposées aux défauts de suivi, même dans une organisation navale. La concentration de commandement ne dispense ni de l’audit externe, ni des marchés transparents, ni de la traçabilité des modifications contractuelles.
Le véritable indicateur de souveraineté n’est pas que l’institution se contrôle elle-même, mais qu’elle accepte la contradiction d’un auditeur indépendant, corrige les écarts et publie les suites.
Ce que les ports africains peuvent copier — et refuser
Les ports africains peuvent retenir la cartographie unifiée des risques, la coopération en temps réel entre autorités, l’intégration des données de navires et de cargaisons, la sécurisation des accès, la maintenance des scanners et la planification de corridors multimodaux. Ils peuvent aussi créer une autorité de coordination capable de trancher les conflits de compétence.
Ils devraient en revanche éviter de confondre commandement opérationnel et immunité administrative. L’armée peut contribuer à la sûreté d’un port stratégique sans absorber la régulation économique, les concessions, la douane, le travail portuaire et l’audit. Dans des États où les contre-pouvoirs sont fragiles, une concentration excessive peut réduire la transparence, écarter les collectivités côtières et déplacer la rente sans supprimer la fraude.
L’enjeu africain est d’autant plus fort que les ports financent les budgets nationaux. Une souveraineté douanière sérieuse exige que chaque conteneur soit traçable, que chaque exonération soit justifiée et que chaque saisie aboutisse à une procédure, tout en préservant la fluidité du commerce continental.
Les preuves nécessaires pour mesurer le modèle
Il reste à comparer, sur une série homogène avant et après 2021, les temps de dédouanement, recettes corrigées du volume commercial, taux d’inspection, coûts de stockage, saisies suivies de condamnations, incidents de cybersécurité et disponibilité des scanners. Il faut aussi publier la part des postes de direction occupés par des militaires et des civils, les règles de conflits d’intérêts et les évaluations de concurrence.
Aucune source institutionnelle consultée ne démontre que Veracruz a éliminé la corruption ou la contrebande. Aucune ne permet non plus d’affirmer que la gestion civile antérieure aurait produit de meilleurs résultats. Le bilan doit rester comparatif et chiffré.
Un modèle de coordination, pas une recette universelle
Le Mexique peut consolider un port plus sûr et plus intégré si les données opérationnelles, la douane et l’audit restent distincts mais interopérables. Si la concentration réduit la transparence ou subordonne les contrôles civils, le gain de commandement se paiera en responsabilité publique.
Pour l’Afrique, le paradigme utile n’est donc pas « remettre les ports aux militaires ». Il est de bâtir une chaîne souveraine où sécurité, fiscalité, logistique et justice coopèrent, chacune avec un mandat clair et un contrôle externe effectif.
Les actes publics qui structurent le constat
- Diario Oficial de la Federación, réformes et actes organisant le transfert des ports et de la marine marchande à la Secretaría de Marina.
- Secretaría de Marina, communiqué du 7 juin 2021 sur le transfert institutionnel.
- Secretaría de Marina, Programme maître de développement portuaire de Veracruz 2022-2027.
- ASIPONA Veracruz, données ouvertes et procès-verbaux des comités d’opérations 2025.
- Auditoría Superior de la Federación, audits 2023 nos 11 et 12 relatifs à ASIPONA Veracruz.
- Secretaría de Marina, Programme sectoriel 2025-2030 et premier rapport d’activités 2024-2025.

