Une fonction bancaire stratégique, pas une nouvelle institution d’émission

Le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain, connu sous l’acronyme anglais WAPP, a franchi une étape financière décisive en désignant Banque Atlantique pour assurer les services de compensation du marché régional de l’électricité. Le contrat a été signé le 13 juillet 2026 à Cotonou et annoncé par la CEDEAO le 23 juillet. L’événement est vérifié. Il ne correspond toutefois pas à la création d’une « banque » publique régionale : une banque commerciale existante, Banque Atlantique Bénin, a été sélectionnée pour centraliser, traiter et régler les flux financiers issus des transactions électriques.

La nuance est déterminante. Le WAPP prépare la phase 2 de son marché régional, qui doit ajouter un marché concurrentiel à court terme aux contrats bilatéraux existants. Dans ce dispositif, la banque de compensation constitue l’infrastructure de règlement : elle reçoit les instructions du gestionnaire de marché, organise les débits et crédits, sécurise la traçabilité et contribue à réduire le risque de non-paiement. Elle ne produit pas d’électricité, ne fixe pas seule les tarifs, ne remplace ni le régulateur régional ni les banques centrales et ne garantit pas, par sa seule présence, la solvabilité des sociétés nationales d’électricité.

Du courant transfrontalier au marché concurrentiel

Le WAPP a été créé par la CEDEAO pour intégrer les réseaux électriques nationaux et développer un marché régional unifié. La première phase du marché a été lancée à Cotonou en juin 2018 comme étape transitoire, principalement fondée sur les échanges bilatéraux. Elle devait être suivie rapidement d’une deuxième phase comprenant un marché « day-ahead », où l’électricité est achetée et vendue pour le lendemain sur la base d’offres organisées.

Le calendrier a pris du retard. En 2021, la CEDEAO appelait encore à lancer la phase 2 au premier trimestre 2022. En août 2023, le WAPP a commencé un premier test à blanc de sa plateforme de gestion : les procédures produisaient des factures simulées sans obligation financière. La deuxième étape devait générer des factures réellement réglées. En septembre 2025, l’Autorité de régulation régionale du secteur de l’électricité de la CEDEAO, l’ARREC, a approuvé les Codes du marché régional de l’électricité. En novembre, le réseau des quinze pays concernés a été synchronisé pendant quatre heures, démontrant la faisabilité technique d’une exploitation coordonnée.

Le Bénin occupe le centre opérationnel de cette architecture. Le secrétariat général du WAPP et son Centre d’information et de coordination se trouvent à Abomey-Calavi. Ce centre doit agir comme opérateur du système et du marché : il supervise le réseau interconnecté, traite les données, calcule les positions commerciales et transmet les résultats au mécanisme financier. La banque de compensation complète cette chaîne ; elle ne se substitue pas au centre.

Banque Atlantique au cœur des règlements régionaux

Le WAPP affirme que Banque Atlantique a été retenue à l’issue d’un appel d’offres concurrentiel. Le contrat prévoit la fourniture de services de chambre de compensation pour le marché régional. Selon la CEDEAO, le mécanisme doit centraliser et sécuriser les règlements, renforcer leur transparence et leur traçabilité, puis réduire les risques liés au paiement entre participants.

Les documents préparatoires permettent de préciser le périmètre technique. Les règlements doivent couvrir les achats du marché du lendemain, les écarts entre énergie programmée et énergie effectivement livrée, les tarifs de transport, les frais et prélèvements de participation ainsi que les pénalités. La banque de compensation doit s’intégrer aux systèmes financiers du WAPP et à la plateforme de gestion du marché. Les participants, pour leur part, doivent utiliser des banques de règlement répondant à des critères de santé financière, de capacité numérique, de conformité et de cybersécurité.

Banque Atlantique Bénin est un établissement agréé dans l’Union monétaire ouest-africaine et surveillé dans le cadre prudentiel de l’UMOA. Son réseau appartient à Atlantic Business International, filiale du groupe marocain Banque Centrale Populaire. Le choix présente un avantage africain : l’infrastructure est confiée à un groupe bancaire du continent disposant d’implantations ouest-africaines. Il soulève aussi une question de gouvernance : une fonction critique de la CEDEAO est opérée par une entité commerciale dont le contrôle ultime se situe hors de la communauté régionale. Ce fait n’établit aucun risque en lui-même, mais justifie des clauses fortes sur la localisation des données, la continuité de service, le contrôle prudentiel, l’audit et la réversibilité du contrat.

La compensation règle les factures, pas l’insolvabilité structurelle

Une chambre de compensation calcule les obligations nettes et organise leur règlement. Elle réduit le nombre de paiements bilatéraux, améliore la visibilité des positions et limite les erreurs. Elle ne supprime cependant pas le risque de crédit. Si une compagnie d’électricité ne dispose pas des fonds nécessaires, la banque ne peut durablement transformer une créance fragile en paiement certain sans garantie, collatéral, ligne de liquidité ou mécanisme collectif de couverture.

Le WAPP le reconnaît indirectement en préparant des mécanismes de garantie financière et un fonds renouvelable de renforcement de la liquidité. Un appel à consultants publié fin 2025 visait encore à étudier la structure de ce fonds. Les documents le présentent comme un mécanisme collectif destiné à renforcer la discipline des participants et la sécurité du marché. Aucun élément public consulté ne permet d’affirmer qu’il était pleinement capitalisé et opérationnel lors de la signature bancaire de juillet 2026.

Le risque de change constitue une deuxième difficulté. Le marché relie des pays utilisant le franc CFA, le naira, le cedi, le dalasi, le franc guinéen, le leone et le dollar libérien, entre autres. Les termes de référence de la mission financière exigeaient précisément une analyse des monnaies, des restrictions de change, des politiques nationales et des garanties internationales. Le communiqué final ne précise pas la ou les monnaies retenues pour la compensation, ni qui supporte le coût des conversions.

Enfin, la compensation ne résout ni les pertes techniques, ni les tarifs nationaux insuffisants, ni les subventions impayées, ni les dettes accumulées des sociétés publiques. Elle peut rendre les défauts plus visibles et imposer une discipline, mais elle ne remplace pas la réforme des entreprises électriques.

Une infrastructure financière au service de la souveraineté énergétique

L’intérêt stratégique pour l’Afrique est double. Sur le plan énergétique, un marché régional permet aux pays déficitaires d’acheter de l’électricité à des producteurs moins coûteux et aux pays disposant d’excédents de valoriser leurs capacités. Les complémentarités entre hydroélectricité, gaz, solaire, éolien et stockage peuvent réduire le recours aux centrales d’urgence coûteuses. Sur le plan industriel, une alimentation plus fiable améliore la compétitivité des usines, des mines, des services numériques et des petites entreprises.

Le Bénin tire un avantage institutionnel de l’accueil du secrétariat et du centre de coordination. Abomey-Calavi devient un nœud de données, de décision opérationnelle et de compétences régionales. Cette position peut soutenir la formation d’ingénieurs, d’analystes de marché, de spécialistes de la cybersécurité et de juristes de l’énergie. Elle n’assure toutefois pas automatiquement une baisse des tarifs pour les ménages béninois : celle-ci dépendra des volumes échangés, des coûts de transport, des contrats nationaux et de la régulation.

Pour les diasporas, l’effet est indirect mais réel : une électricité plus fiable peut améliorer la rentabilité des investissements productifs, des centres de santé, des entreprises familiales et des infrastructures numériques financés depuis l’étranger. Aucun produit financier destiné à la diaspora ni aucune obligation énergétique régionale n’est toutefois associé publiquement au contrat de compensation. Toute présentation d’un bénéfice direct doit donc être évitée.

Les clauses que le communiqué ne permet pas d’auditer

Le montant, la durée et la rémunération du contrat n’ont pas été publiés dans le communiqué officiel. Les exigences de capital, la notation minimale, les garanties de performance, les assurances, les limites de responsabilité et les conditions de résiliation ne sont pas connues. Il n’est pas davantage établi si Banque Atlantique agit seule ou à travers un réseau de correspondants et de banques de règlement nationales.

Les monnaies de facturation et de règlement restent non documentées publiquement. La fréquence de compensation, les délais de paiement, les procédures en cas de défaut, l’ordre de mobilisation des garanties et le traitement d’une insolvabilité transfrontalière devront être vérifiés dans les règles définitives ou le contrat. L’absence de ces informations ne signifie pas qu’elles n’existent pas ; elle empêche simplement un audit public complet.

La situation institutionnelle du Burkina Faso, du Mali et du Niger constitue une autre zone sensible. La CEDEAO compte officiellement douze États depuis leur retrait, tandis que le WAPP déclarait en novembre 2025 avoir synchronisé les réseaux des quinze pays concernés. Les infrastructures électriques et les sociétés membres ne disparaissent pas avec une séparation politique. Le communiqué de juillet 2026 ne précise pas sous quel cadre juridique les opérateurs des États de l’AES participeront, ou non, au marché de phase 2 et à sa compensation.

Enfin, le calendrier reste ouvert. Le WAPP qualifiait la phase 2 d’imminente en janvier 2026, puis parlait encore de préparatifs en mars. Aucun acte institutionnel consulté ne fixe une date publique certaine de première séance commerciale avec obligations financières. La banque de compensation est établie contractuellement ; le marché pleinement opérationnel n’est pas encore vérifié.

Le premier règlement réel vaudra davantage que la cérémonie

Les prochains jalons permettront de juger la solidité du projet : publication de la date de lancement ; identification des participants ; tests de facturation réelle ; agrément des banques de règlement ; mise en place des garanties ; capitalisation du fonds de liquidité ; publication des tarifs de transport ; audit de cybersécurité ; et clarification de la participation des opérateurs sahéliens. La première transaction effectivement livrée, facturée et réglée sans litige constituera un indicateur plus probant que la seule signature du contrat.

La banque de compensation constitue donc une avancée structurelle, mais non l’achèvement du marché régional. Elle fournit la plomberie financière indispensable à la circulation de l’électricité entre États. Sa réussite dépendra de la qualité des garanties, de l’indépendance du régulateur, de la discipline des compagnies, de la sécurité des données et de la capacité politique à maintenir les échanges au-delà des crises diplomatiques.

Les pièces institutionnelles de la nouvelle architecture

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