Derrière une signature bancaire, la construction d’un marché électrique continental

Le 13 juillet 2026, le Système d’échanges d’énergie électrique ouest-africain — EEEOA en français et WAPP en anglais — a signé avec Banque Atlantique un contrat de services de compensation financière. La cérémonie s’est déroulée à Cotonou, au Bénin, en présence du secrétaire général de l’EEEOA, Abdoulaye Dia, du directeur général de Banque Atlantique Bénin, Marc Claude Amoussouga, et de représentants de la CEDEAO, de la GIZ et d’entreprises électriques béninoises.

Cette fonction bancaire peut paraître technique. Elle est pourtant indispensable au passage d’un réseau d’interconnexions à un véritable marché. Des lignes électriques peuvent transporter de l’énergie d’un pays à l’autre ; sans mécanisme fiable de facturation, de compensation et de règlement, les opérateurs restent exposés aux impayés, aux contestations et aux divergences de change.

Le contrat doit centraliser, traiter et sécuriser les flux financiers résultant des transactions régionales. Il ne signifie toutefois pas que Banque Atlantique devient l’unique banque de toutes les compagnies d’électricité. Les documents préparatoires de l’EEEOA distinguent la banque de compensation du marché, qui travaille pour l’opérateur régional, des banques de règlement choisies ou utilisées par les participants.

Des lignes interconnectées, mais encore peu d’électricité réellement échangée

L’intégration électrique ouest-africaine repose sur plusieurs décennies d’investissement dans les centrales, les postes de transformation, les lignes à haute tension et les centres de conduite. Selon un document de la Banque mondiale publié en 2026, environ 4 000 kilomètres de lignes financées dans le cadre de programmes régionaux ont contribué à interconnecter quatorze pays d’Afrique de l’Ouest. Pourtant, les échanges transfrontaliers ne représentaient encore qu’environ 8 % de l’électricité produite.

Cette différence entre interconnexion physique et intégration commerciale explique la portée du contrat. La première phase du marché régional, lancée en juin 2018, reposait principalement sur des contrats bilatéraux. Un producteur et un acheteur s’accordaient sur la quantité, le prix et les modalités de paiement, tandis que les gestionnaires de réseau organisaient le transit.

La deuxième phase doit introduire des transactions plus structurées, notamment un marché à court terme, le règlement des déséquilibres entre énergie programmée et énergie effectivement livrée, les tarifs de transport, les frais de participation et les pénalités. Les termes de référence publiés par l’EEEOA indiquent que les essais initiaux ont produit des factures fictives sans obligation financière. L’étape suivante doit tester de véritables paiements.

Sans banque de compensation, l’opérateur du marché serait contraint de suivre une multitude de relations bancaires bilatérales. Avec une chambre de compensation, les créances et les dettes peuvent être rapprochées, puis réglées selon un calendrier commun. La centralisation ne supprime pas le risque de défaut, mais elle rend les flux plus visibles et permet de détecter plus rapidement les retards.

Le contrat est confirmé, mais ses principales clauses restent confidentielles

La CEDEAO confirme que Banque Atlantique a été sélectionnée à la suite d’un appel d’offres concurrentiel conduit par l’EEEOA. Elle devra fournir les services de chambre de compensation du marché régional. L’institution présente le dispositif comme un moyen d’améliorer la sécurité, la transparence, la traçabilité et l’efficacité des règlements.

Les principaux instruments réglementaires sont également établis : règles et procédures du marché régional, mécanismes tarifaires de transport et procédures de règlement des transactions. L’Autorité de régulation régionale du secteur de l’électricité de la CEDEAO assure l’encadrement réglementaire, tandis que le Centre d’information et de coordination de l’EEEOA remplit les fonctions d’opérateur du système et du marché.

Banque Atlantique Bénin est un établissement agréé dans l’UMOA. Sa propre présentation institutionnelle précise qu’elle appartient au groupe Banque Centrale Populaire du Maroc. La banque est donc implantée et réglementée en Afrique de l’Ouest, tout en étant contrôlée par un groupe bancaire marocain. Cette configuration lui donne une empreinte africaine transrégionale, mais pose aussi la question de la gouvernance des infrastructures financières critiques.

Aucun document public consulté ne précise la durée du contrat, sa valeur, les commissions applicables, les monnaies utilisées, le régime des garanties, les seuils de liquidité ou la juridiction compétente en cas de différend. Il n’est pas davantage établi que tous les participants potentiels aient déjà achevé les tests nécessaires à une mise en service commerciale intégrale.

La banque de compensation devient un nœud de souveraineté régionale

La fonction confiée à Banque Atlantique dépasse l’exécution de virements. Elle concentre des informations sur les volumes échangés, les soldes dus, la discipline de paiement et la santé financière des opérateurs publics. La sécurité informatique, la conservation des données, la continuité d’activité et l’audit du système deviennent donc des questions de souveraineté énergétique.

L’Afrique de l’Ouest réunit plusieurs espaces monétaires et réglementaires. Les transactions peuvent associer des entreprises opérant en franc CFA, en naira, en cedi, en dalasi, en franc guinéen, en leone ou dans d’autres monnaies. Le contrat devra donc organiser la conversion, le calendrier des règlements et la gestion du risque de change. Ces paramètres ne sont pas détaillés dans l’annonce publique.

Le choix d’un établissement privé peut apporter rapidité, expertise bancaire et capacité technologique. Il exige en contrepartie une supervision robuste. L’EEEOA et l’ARREC devront pouvoir auditer les opérations, vérifier les frais, imposer des standards de cybersécurité et prévoir une solution de remplacement en cas de défaillance technique ou institutionnelle.

La relation entre la banque de compensation et les banques des participants devra également être transparente. Si certaines entreprises publiques ne disposent pas des garanties ou liquidités exigées, elles pourraient rester en marge du marché malgré leur raccordement physique. La compensation financière ne doit pas devenir un mécanisme de sélection silencieuse entre opérateurs solvables et systèmes électriques fragiles.

Un marché régional peut transformer l’industrie africaine — ou déplacer les dépendances

Un marché électrique opérationnel permet théoriquement d’utiliser en priorité les capacités de production les moins coûteuses disponibles dans la région. Les pays disposant d’un excédent hydroélectrique, solaire, gazier ou thermique peuvent vendre à ceux qui connaissent un déficit. La mutualisation réduit le besoin pour chaque État de maintenir seul des réserves coûteuses.

Pour l’industrie africaine, l’enjeu est considérable. Les coupures et le prix élevé de l’autoproduction au diesel pénalisent les mines, les usines, les services numériques et la transformation agricole. Un approvisionnement régional plus fiable peut soutenir les chaînes de valeur de la ZLECAf, à condition que les gains de coût soient transmis aux entreprises et aux ménages.

Le marché peut aussi accélérer l’intégration des énergies renouvelables. La production solaire et éolienne varie selon les heures et les zones climatiques ; un réseau étendu permet de compenser ces variations avec d’autres sources ou avec des systèmes de stockage. Mais cette mutualisation suppose des réseaux nationaux capables d’absorber les échanges, des centres de conduite fiables et des contrats respectés.

La souveraineté ne consiste donc pas seulement à disposer d’une banque africaine ou d’un réseau régional. Elle exige que les États contrôlent les règles, les données, les mécanismes de tarification et la répartition des bénéfices. Sans cela, l’intégration peut simplement transférer la dépendance du fournisseur de carburant vers l’opérateur financier, le détenteur des garanties ou le bailleur des interconnexions.

Cotonou, et non le Sénégal : les incohérences qu’il faut conserver au dossier

La signature du contrat, sa date, le lieu de la cérémonie, le déroulement d’un processus concurrentiel ainsi que la désignation de Banque Atlantique pour assurer la fonction de compensation sont établis par les communications institutionnelles.

Le communiqué institutionnel emploie le terme anglais clearing bank, qui désigne une banque de compensation ou une chambre de règlement centrale. L’expression « banque de règlement », retenue dans le titre du référentiel, est conservée, mais elle ne doit pas être confondue avec les banques de règlement utilisées individuellement par les participants.

La date de démarrage des règlements commerciaux, le périmètre exact des opérateurs admis, les monnaies de règlement, les garanties exigées, le coût du service ainsi que les dispositifs de continuité d’activité n’ont pas été précisés dans les informations rendues publiques.

La valeur financière du contrat, sa durée, ses annexes techniques, ses clauses de confidentialité ainsi que les résultats détaillés de l’évaluation des offres ne peuvent pas être établis à partir des documents publics actuellement disponibles.

Le référentiel rattache par ailleurs le sujet au Sénégal. Or la source primaire situe explicitement la signature à Cotonou, au Bénin, et le cocontractant représenté lors de la cérémonie était Banque Atlantique Bénin. Cette divergence territoriale doit être signalée sans modifier la donnée enregistrée dans le référentiel.

Une autre incertitude concerne le périmètre politique du marché. La CEDEAO compte désormais douze États après le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger, tandis que les infrastructures du WAPP ont été conçues pour un espace physique plus large. Les documents publics relatifs au contrat ne précisent pas comment cette différence entre réseau électrique et appartenance communautaire affectera l’admission au marché et le règlement des transactions.

Le prochain test sera le paiement réel d’une transaction réelle

La signature bancaire n’est qu’une étape. La crédibilité du marché dépendra de sa capacité à produire des factures exactes, à compenser les positions, à respecter les délais de paiement et à traiter les défauts sans provoquer d’interruption de fourniture.

L’EEEOA devrait publier des indicateurs agrégés : nombre de participants admis, volumes échangés, valeur des règlements, délais moyens, incidents, impayés et disponibilité du système. Ces données peuvent être communiquées sans révéler les secrets commerciaux des opérateurs.

Un mécanisme de garantie régional reste également nécessaire. Une banque de compensation organise les flux, mais ne peut remplacer la solvabilité des compagnies d’électricité. Les États, les banques de développement et les fonds africains pourraient constituer des garanties partielles, conditionnées à l’amélioration de la gouvernance et au recouvrement des factures nationales.

Enfin, la régulation devra éviter que la maîtrise technique du marché ne se transforme en pouvoir économique incontrôlé. L’ARREC, les régulateurs nationaux et les institutions de la CEDEAO devront disposer d’un accès réel aux audits. La réussite ne se mesurera pas à la signature du contrat, mais à la quantité d’électricité africaine échangée, payée et livrée de manière fiable.

Le socle documentaire du marché régional

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