Une offensive foncière qui menace la souveraineté territoriale africaine

L’offensive foncière spectaculaire menée par la société émiratie Blue Carbon LLC constitue l’une des menaces les plus insidieuses pesant sur la souveraineté territoriale africaine sous l’ère de la diplomatie climatique. Fondée en 2022 et dépourvue d’expertise environnementale, cette entreprise a verrouillé des protocoles d’accord (MoU) ciblant près de 25 millions d’hectares de forêts à travers le Libéria, le Zimbabwe, la Zambie, la Tanzanie et le Kenya. Ces accords, qui s’approprient les droits exclusifs sur les crédits carbone issus de la déforestation évitée, transforment les États africains en zones de compensation (“offsetting”) destinées à blanchir les émissions de l’industrie fossile des pétromonarchies, financées par des géants comme la First Abu Dhabi Bank (FAB). Ce colonialisme du carbone, qui exige des terres « libres de servitudes », viole de manière flagrante les droits coutumiers, engendre des déplacements forcés et compromet durablement les trajectoires de développement industriel des pays ciblés, imposant une mobilisation juridique et politique d’urgence à l’échelle du continent.

La mécanique pervertie de la finance climatique

La mécanique de la finance climatique, originellement perçue comme un outil de réparation environnementale, a été pervertie par les marchés de compensation volontaire et les failles de l’Article 6 de l’Accord de Paris. Ce cadre permet à des nations très émettrices d’acheter des transferts bilatéraux de résultats d’atténuation (ITMO) dans les pays du Sud. Sous la pression de la dette souveraine, des pays africains se voient contraints de marchander leurs derniers actifs inviolés : les poumons forestiers de la planète.

Blue Carbon LLC a été créée de toutes pièces en octobre 2022 sous le patronage du Cheikh Ahmed Dalmook Al Maktoum, membre de la famille régnante de Dubaï. L’objectif non avoué était de consolider des réserves colossales de crédits carbone peu onéreux en amont de la COP28 organisée aux Émirats arabes unis, offrant ainsi aux conglomérats pétrogaziers de la région une couverture institutionnelle pour poursuivre l’expansion de l’extraction fossile.

Le réseau d’intérêts intègre Blue Carbon LLC, les autorités étatiques émiraties, et la First Abu Dhabi Bank (FAB), qui pilote un fonds de financement durable de 75 milliards de dollars visant à structurer le marché du carbone dans la zone MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord). Du côté africain, ce sont des administrations étatiques souvent acculées financièrement (Libéria, Zambie, Zimbabwe, Tanzanie, Kenya) qui ont paraphé ces accords dans l’opacité la plus stricte, au détriment des populations autochtones (comme les Ogiek au Kenya) et des organisations de la société civile.

Chronologie complète

  • Octobre 2022 : Création de l’entreprise Blue Carbon LLC à Dubaï.
  • Mars 2023 : Blue Carbon signe un protocole d’accord secret avec le gouvernement du Libéria visant la concession d’un million d’hectares de forêts pour une durée de 30 ans.
  • Mi-2023 : Accélération de l’expansion avec la signature de MoU couvrant 7,5 millions d’hectares au Zimbabwe, 8 millions en Zambie, et 8 millions en Tanzanie.
  • Septembre 2023 : Signature d’un partenariat financier stratégique entre Blue Carbon et la First Abu Dhabi Bank (FAB) pour monétiser les crédits générés et accélérer les transactions d’offsets.
  • Octobre – Novembre 2023 : Signature d’un nouvel accord foncier au Kenya, suivie d’une violente campagne d’expulsion du peuple autochtone Ogiek de la forêt de Mau, dont les habitations sont détruites.
  • Début 2024 : Sous la pression de la société civile, la nouvelle administration du président Joseph Boakai au Libéria amorce une révision potentielle des concessions minières, ouvrant la porte à un moratoire réclamé sur l’accord Blue Carbon.

Des surfaces cumulées dépassant la taille du Royaume-Uni

L’étendue des surfaces concernées est vertigineuse et d’une ampleur inédite : 20 % de la masse terrestre du Zimbabwe, 10 % du Libéria, 10 % de la Zambie et 8 % de la Tanzanie. À elle seule, la superficie cumulée dépasse la taille du Royaume-Uni. La répartition asymétrique des revenus stipulée dans le projet libérien prévoit que 70 % des revenus des crédits carbone reviennent à Blue Carbon et seulement 30 % à l’État, une fraction marginale atteignant les communautés locales.

Pays cibléProportion du territoireSurface concédée (estimation)Acteur impliqué
Zimbabwe20 %7,5 millions haBlue Carbon LLC
Zambie10 %8,0 millions haBlue Carbon LLC
Tanzanie8 %8,0 millions haBlue Carbon LLC
Libéria10 %1,0 million haBlue Carbon LLC

La fuite du projet d’accord avec le Libéria a révélé une terminologie prédatrice, exigeant que les terres soient livrées « libres de toute servitude » (free and clear of any encumbrances). Cette clause cynique mandate juridiquement les États africains pour exproprier leurs propres citoyens ruraux et annuler les droits fonciers coutumiers existants.

La First Abu Dhabi Bank (FAB) opère comme la clé de voûte financière de l’opération, utilisant ces concessions pour générer des actifs environnementaux (EUA, ITMOs) tradables sur son « FAB Carbon Desk ». Cela démontre la complicité organique entre l’ingénierie financière de la région MENA et l’extractivisme vert en Afrique.

L’opacité institutionnelle a permis à l’Autorité de développement forestier (FDA) du Libéria et à l’exécutif de valider ces accords sans recourir au principe du consentement préalable, libre et éclairé (FPIC), pourtant gravé dans le marbre par les lois foncières nationales.

Enjeux stratégiques pour l’Afrique

L’externalisation du contrôle d’un cinquième ou d’un dixième du territoire national à une société privée étrangère constitue une aliénation flagrante de la souveraineté. L’État africain se démet de ses prérogatives de gestion territoriale au profit de monopoles environnementaux dictés par Dubaï.

Sur le plan macroéconomique, l’Afrique est flouée : en vendant ces crédits carbone à l’étranger (notamment aux EAU), les États africains s’amputent de la possibilité de les utiliser pour honorer leurs propres engagements climatiques (CDN) ou pour neutraliser les émissions de leur propre trajectoire d’industrialisation future. Ils subventionnent, dans les faits, l’inaction climatique et l’extraction pétrolière des pays du Nord et du Golfe.

Ce dossier met en exergue les asymétries croissantes dans les relations diplomatiques entre les États du Golfe et l’Afrique. La diplomatie du “carnet de chèques”, portée par des promesses de financement comme les 450 millions de dollars de crédits africains promis par les EAU d’ici 2030, s’apparente à une capture institutionnelle des élites africaines sous couvert de solidarité climatique.

La militarisation de la conservation engendre des crises de sécurité intérieure. Les expulsions forcées, illustrées par la tragédie du peuple Ogiek au Kenya, désintègrent le tissu social et transforment les zones forestières en poudrières insurrectionnelles, alimentées par la perte des moyens de subsistance ruraux.

Les mécanismes de type REDD+ (réduction des émissions dues à la déforestation) exigent un blocage total de l’utilisation des sols. Cette sanctuarisation forcée parquera d’immenses territoires, empêchant le déploiement de projets miniers endogènes, l’expansion de l’agro-industrie vitale ou le développement d’infrastructures de transport, gelant ainsi le potentiel de développement économique africain.

L’application de ces accords constitue une violation délibérée et institutionnalisée des cadres progressistes de gouvernance foncière africaine, à l’instar du Land Rights Act de 2018 au Libéria et du Customary Land Rights Act de 2022 en Sierra Leone, qui garantissaient formellement les droits coutumiers et le consentement préalable.

Zones d’ombre

L’absence totale d’informations sur les pénalités prévues en cas de résiliation unilatérale de ces contrats de 30 ans pose un risque financier majeur pour les États africains. De même, les flux financiers réels mobilisés en amont pour corrompre ou convaincre les négociateurs étatiques demeurent inaccessibles.

L’efficacité climatique réelle de ces contrats n’a fait l’objet d’aucune preuve tangible. La méthodologie de base permettant de calculer les volumes de « déforestation évitée » reste obscure, soulevant des soupçons d’écoblanchiment massif basés sur des références délibérément gonflées pour maximiser la génération de crédits factices.

L’éveil juridique et le spectre d’un effondrement du marché carbone

Le signal faible actuel est l’éveil juridique et la résistance populaire (notamment au Libéria) face à l’expropriation environnementale. L’évolution la plus probable et souhaitable est la structuration d’une jurisprudence africaine, potentiellement sous l’égide d’un moratoire continental de l’Union africaine, annulant les contrats n’ayant pas respecté le consentement préalable, libre et éclairé. Le risque systémique à l’horizon 2030 est l’effondrement du marché des crédits carbone forestiers (en raison de leur faible intégrité scientifique), laissant les États africains avec des territoires confisqués par des dettes juridiques et sans aucune retombée financière, aggravant la pauvreté rurale et la déstabilisation de l’État.

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