Une accélération diplomatique autour du projet LESABO
Le Royaume du Lesotho se trouve à l’épicentre d’une réorganisation géopolitique de ses ressources naturelles. L’actualité récente met en lumière une accélération diplomatique et financière spectaculaire autour du mégaprojet de transfert d’eau, récemment rebaptisé LESABO (Lesotho-Afrique du Sud-Botswana), soutenu par la SADC et des capitaux européens. Concurremment, la Phase II du projet solaire de Ramarothole, infrastructure critique pour l’indépendance électrique du pays, se heurte à des blocages de financement majeurs avec ses partenaires chinois. Cette investigation déconstruit la dualité et les asymétries de la diplomatie infrastructurelle de Maseru.
Percée régionale sur l’eau, blocage bilatéral sur le solaire
Sur le front hydrique, une percée diplomatique a été actée lors de la session inaugurale de la Commission binationale Botswana-Lesotho (BNC), les 17 et 18 juin 2026 à Gaborone. Le Premier ministre lésothan, Samuel Ntsokoane Matekane, et le Président botswanais, Duma Gideon Boko, ont formellement convenu de rebaptiser le Projet de transfert d’eau Lesotho-Botswana en projet LESABO, actant ainsi l’intégration souveraine de l’Afrique du Sud dans l’architecture du projet. Immédiatement après, le Fonds de préparation et de développement des projets (PPDF) de la SADC a libéré un financement de 1,83 million de dollars américains pour mener l’évaluation des impacts environnementaux et sociaux (EIES) ainsi que l’étude de faisabilité.
Sur le front énergétique, le gouvernement a organisé le 10 juillet 2026 la cérémonie officielle de lancement des travaux de la Phase II de la centrale solaire de Ramarothole. Cette extension vise à ajouter 50 MW de capacité de production et 8 MW de stockage par batteries à l’infrastructure existante. Toutefois, le ministre des Ressources naturelles, Mohlomi Moleleki, a jeté un froid institutionnel en déclarant que bien que l’accord d’ingénierie, d’approvisionnement et de construction (EPC) ait été signé avec un consortium chinois, le volet de financement de cet accord demeurait inachevé, suspendant la viabilité financière de l’opération.
Des montages financiers aux antipodes
L’analyse des montages financiers révèle une gestion divergente des ressources stratégiques, plaçant le Lesotho au centre d’une multipolarité compétitive.
| Caractéristiques des mégaprojets (données 2026) | Projet Eau : LESABO | Projet Énergie : Ramarothole Phase II |
|---|---|---|
| Objectif de capacité | 310 millions m³/an (Eau) + 30-45 MW (Hydro) | +50 MW (Solaire) + 8 MW (Stockage Batterie) |
| Périmètre géographique | Rivière Makhaleng (LSO) vers Barrage Nnywane (BWA), 700 km | District de Mafeteng (Ha-Ramarothole) |
| Partenaires financiers | SADC, KfW (Allemagne), DBSA (Afrique du Sud), MCDF | Consortium chinois, EXIM Bank of China |
| Statut opérationnel (juillet 2026) | Étude de faisabilité & EIES en cours (Financement approuvé) | Contrat EPC signé, accord de financement incomplet/suspendu |
Le projet LESABO bénéficie d’une architecture financière multilatérale intégrée à la stratégie régionale de la SADC. L’apport du PPDF s’inscrit dans la coopération germano-SADC, impliquant la banque de développement allemande (KfW) et la Banque de développement de l’Afrique australe (DBSA). Les spécifications techniques (gazoducs de 2200 mm, stations de pompage haute pression, et potentiel hydroélectrique intégré) démontrent une ingénierie interétatique lourde destinée à sécuriser 150 millions de mètres cubes d’eau pour le Botswana et 158 millions partagés entre l’Afrique du Sud et le Lesotho.
À l’inverse, l’indépendance énergétique nationale repose lourdement sur la dette bilatérale avec la Chine. Les données budgétaires indiquent que les crédits à l’exportation contractés auprès de l’EXIM Bank de Chine s’élèvent déjà à plus de 3,12 milliards de Maloti. Le blocage actuel sur le financement de la Phase II de Ramarothole souligne l’asymétrie des négociations de gré à gré et la prudence croissante des bailleurs chinois face à l’exposition de la dette africaine.
Le château d’eau régional reste dépendant du réseau sud-africain
L’approche géostratégique du Lesotho repose sur la monétisation de son « or blanc » (l’eau de ses hauts plateaux) pour asseoir sa suprématie diplomatique au sein de la sous-région.
Le renommage du projet en « LESABO » (sous réserve de l’approbation finale de la Commission du fleuve Orange-Senqu, ORASECOM) transcende la simple sémantique. Il institutionnalise la dépendance vitale de Pretoria et Gaborone envers le plateau hydrographique lésothan. Cette hydro-diplomatie offre à Maseru un levier de négociation asymétrique inestimable au sein de l’Union douanière d’Afrique australe (SACU) et des forums d’intégration de la SADC.
Cependant, cette puissance de projection régionale est lourdement compromise par une vulnérabilité souveraine sur son propre réseau électrique. Si la Phase I de Ramarothole (30 MW) a amorcé l’autosuffisance, l’incapacité à boucler le financement de la Phase II place le plan de souveraineté énergétique dans l’impasse. Sans ces 50 MW supplémentaires et les 8 MW de stockage par batteries essentiels pour la résilience nocturne, le Lesotho demeure structurellement dépendant des importations d’électricité du réseau sud-africain (Eskom), lui-même défaillant. Le pays se trouve ainsi dans une situation paradoxale : il sécurise l’approvisionnement hydrique de l’Afrique du Sud tout en restant à la merci des coupures électriques de cette dernière.
Sécurité hydrique régionale contre asphyxie électrique nationale
La finalisation du projet LESABO est le socle de la sécurité agricole et industrielle à long terme pour le Botswana et l’Afrique du Sud. Pour le Lesotho, les redevances futures sur l’eau et la génération hydroélectrique associée (jusqu’à 45 MW) représentent des revenus souverains critiques pour compenser la baisse structurelle des recettes de la SACU.
Ces infrastructures répondent à l’urgence de la résilience climatique continentale. Les sécheresses endémiques exacerbées par le cycle El Niño obligent les États de la SADC à mutualiser leurs bassins versants sous peine de crises alimentaires majeures.
L’implication conjointe de capitaux européens et sud-africains pour l’eau, face aux consortiums chinois pour le solaire, illustre comment le Lesotho opère un jeu d’équilibriste au sein d’une multipolarité compétitive. Le blocage chinois sur Ramarothole pourrait inciter Maseru à diversifier ses alliances vers d’autres guichets climatiques occidentaux ou vers la Nouvelle Banque de développement (NDB) des BRICS.
Les inconnues du contrat chinois et des déplacements de population
Certains paramètres critiques d’exécution relèvent de la confidentialité contractuelle et échappent au domaine public :
- Absence de données officielles disponibles sur les conditions exactes de prêt (taux d’intérêt, garanties souveraines exigées, clauses de défaut) formulées par l’EXIM Bank of China ou le consortium chinois, éléments qui bloquent actuellement la signature finale du financement de Ramarothole Phase II.
- Absence de données officielles disponibles concernant les schémas de déplacement des populations et les indemnisations prévues le long des 700 kilomètres de canalisations du projet LESABO ; ces données sont conditionnées par l’achèvement de l’EIES nouvellement financée, prévue pour décembre 2026.
Le défi d’un financement énergétique avant la fin de l’année
La trajectoire infrastructurelle du Lesotho est soumise à un calendrier d’exécution implacable. Si les études de faisabilité de LESABO, prévues pour s’achever à la fin de l’année 2026, s’avèrent positives et débouchent sur un bouclage financier en 2027, elles cimenteront le rôle du pays comme artère vitale de la SADC pour le prochain demi-siècle. Néanmoins, le risque systémique immédiat réside dans l’impasse financière de Ramarothole. Si les négociations avec Pékin échouent ou imposent un fardeau usuraire intenable, l’économie lésothane sera incapable de soutenir ses objectifs d’industrialisation, annulant ainsi les efforts de croissance endogène portés par les réformes gouvernementales.

