À Tripoli, un programme proposé plutôt qu’un nouvel accord signé
Malte et les autorités de Tripoli préparent un renforcement de leur coopération sur les migrations et la sécurité. Les communications du 14 octobre 2026 rendent compte de la visite du ministre maltais de l’Intérieur Glenn Bedingfield, de ses échanges avec Emad Al-Trabelsi et de sa rencontre avec le chef du Gouvernement d’unité nationale, Abdul Hamid Dbeibah. Elles évoquent des formations pour les autorités libyennes, dotées d’un budget indicatif de 500 000 euros. Elles n’annoncent pas la signature d’un nouveau mémorandum migratoire. [1, 2, 3]
Le projet associe contrôle des frontières, lutte contre les réseaux criminels et sauvetage. Son évaluation devra examiner les capacités créées et le devenir des personnes après interception. Le nombre d’arrivées à Malte ne peut, seul, répondre à cette question.
Une coopération construite depuis le mémorandum de 2020
Le mémorandum signé le 28 mai 2020 avec le Gouvernement d’accord national de Fayez al-Sarraj prévoyait deux centres de coordination, à La Valette et à Tripoli. Six agents devaient les faire fonctionner, trois dans chaque capitale, avec une représentation des deux pays. Malte devait financer intégralement ces centres, dont les missions étaient définies comme du soutien et de la coordination. [4]
Le mémorandum engageait aussi Malte à proposer davantage de soutien européen pour les frontières méridionales libyennes, les technologies de contrôle et les moyens maritimes. Il comportait une clause préservant les obligations issues d’autres conventions internationales. Ces clauses ne prouvent pas l’exécution de chaque financement ou équipement envisagé. [4]
Le 16 juillet 2024, le gouvernement maltais annonce une extension de trois ans de l’accord, signée lors d’une visite de Robert Abela à Tripoli. Les consultations d’octobre 2026 prolongent donc un cadre déjà renouvelé. [5]
Bedingfield rencontre Al-Trabelsi le 13 octobre, puis Dbeibah le 14. LANA mentionne des discussions sur l’activation de la commission mixte et de meilleures communications entre services. Le 13, des agents libyens reçoivent des certificats pour une formation antérieure. Dès juin, Malte avait annoncé la restitution du patrouilleur Al Kifah après réparation. Ces réalisations précèdent le nouveau projet. [3, 14, 15]
Cinq domaines de formation, mais un calendrier encore absent
Le premier communiqué maltais du 14 octobre identifie les matières envisagées : application de la loi, conduite de petites embarcations, entretien des bateaux et des moteurs, opérations maritimes et coordination des secours en mer. Le montant de 500 000 euros y est expressément présenté comme indicatif pour un programme proposé. Les dates des sessions, le nombre de participants et les unités bénéficiaires ne sont pas précisés dans cette communication. [1]
L’annonce ne prouve pas que ces 500 000 euros ont été versés ou que le nouveau programme fonctionne. Son exécution devra être établie par les décisions financières, les sessions réalisées et les bilans.
Le second communiqué rapporte que Malte veut agir avant l’arrivée des personnes sur les côtes européennes et discuter sérieusement des demandes adressées par la Libye à l’Union européenne. Il ne détaille pas ces demandes. Les présenter comme un prix convenu pour retenir les migrants, ou comme un financement européen déjà obtenu, dépasserait les informations publiées. [2]
Ces compétences peuvent renforcer les secours comme le contrôle des déplacements. Le contenu des formations, leurs bénéficiaires et les règles d’utilisation seront donc déterminants.
Secourir implique de regarder ce qui suit l’interception
Les lignes directrices de l’Organisation maritime internationale définissent le lieu sûr à partir de la sécurité des personnes et de la satisfaction de leurs besoins essentiels, notamment alimentaires, médicaux et d’hébergement. Elles rappellent qu’une personne sortie de l’eau n’est pas nécessairement arrivée au terme du secours. La proximité d’un port ne suffit donc pas à résoudre toutes les questions de protection. [6]
La jurisprudence européenne constitue un autre repère. Dans l’arrêt Hirsi Jamaa et autres contre Italie du 23 février 2012, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné le renvoi vers la Libye de personnes interceptées par les autorités italiennes, notamment pour les risques de mauvais traitements et l’absence d’examen individuel. Cet arrêt concerne une opération italienne de 2009, pas le projet maltais de 2026. Il montre qu’un accord bilatéral n’écarte pas les obligations de protection. [7]
Le rapport conjoint publié le 17 février 2026 par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme et la Mission d’appui des Nations unies en Libye documente, pour 2024–2025, des violations systématiques visant migrants, réfugiés et demandeurs d’asile. Il décrit notamment détention arbitraire, exploitation, violences et pratiques dangereuses d’interception. Ses conclusions mettent en cause des réseaux criminels, des groupes armés et des acteurs liés aux autorités, sans autoriser à attribuer indistinctement les mêmes actes à tout agent libyen. [8]
Le rapport demande un moratoire sur les interceptions et retours vers la Libye tant que des garanties suffisantes ne sont pas réunies. Il recommande aussi une vigilance rigoureuse sur les financements, formations et équipements bénéficiant à des entités impliquées dans de graves violations. Cette recommandation éclaire l’examen du projet, sans préjuger de la responsabilité de ses futurs bénéficiaires. [8]
Les acteurs africains ont des intérêts et des capacités propres
Les autorités de Tripoli cherchent une reconnaissance de leur rôle et une coordination avec l’Europe. Le communiqué maltais lui-même reconnaît l’existence de demandes libyennes, tandis que LANA insiste sur la commission mixte et les échanges entre administrations. Les autorités libyennes négocient leurs intérêts propres, sans que cela garantisse l’unité institutionnelle ou l’accord des populations concernées. [2, 3]
Les mobilités africaines dépassent aussi la seule traversée vers l’Europe. Pour mai–juin 2026, la matrice de suivi de l’OIM identifie environ 950 000 migrants dans cent municipalités libyennes. Le rapport décrit des mouvements économiques et saisonniers ainsi que des déplacements liés aux conflits, notamment au Soudan. Cette estimation de présence ne doit pas être transformée en nombre de candidats au départ maritime. Elle rappelle que les besoins de travail, de sécurité et de protection se déploient aussi à l’intérieur de l’Afrique. [9]
Les acteurs libyens de l’assistance jouent leur propre rôle. Dans son bilan pour 2025, le HCR indique avoir retrouvé un accès au point de débarquement de Tobrouk en septembre grâce à son partenaire, le Croissant-Rouge libyen. Ce résultat humanitaire souligne le rôle des équipes locales ; il ne prouve ni la sécurité générale du lieu ni un effet du programme proposé un an plus tard. [10]
Le 14 octobre 2026, devant le Conseil de sécurité, Hanna Tetteh, représentante spéciale de l’ONU pour la Libye, dénonce les discours de haine visant les migrants et rappelle les obligations internationales du pays, notamment celles de la convention de l’Organisation de l’unité africaine de 1969. Les instruments africains de protection font donc partie du cadre applicable, même si la Libye n’est pas partie à la convention de Genève de 1951. [11]
Ce que les communiqués et les chiffres ne démontrent pas
Les annonces ne publient pas de dispositif complet de sélection des unités, d’évaluation indépendante, de plainte ou de suspension du programme en cas d’abus. Ces garanties peuvent faire l’objet de discussions, mais les pièces consultées ne permettent pas de les tenir pour acquises.
La position maltaise doit être restituée. Dans son droit de réponse au rapport AIDA, daté du 24 juillet 2025, le ministère de l’Intérieur conteste les accusations de refoulements et de retards arbitraires dans le traitement des alertes. Il affirme respecter ses obligations de recherche et de sauvetage et présente la coopération libyenne comme un moyen de réduire les décès et de combattre les réseaux de passeurs. Cette réponse précède la visite d’octobre 2026 ; elle expose la doctrine du gouvernement, sans résoudre chaque incident contesté. [12]
Les données ont, elles aussi, leur périmètre. Le bilan conjoint HCR–OIM publié le 19 octobre 2026 recense 246 arrivées à Malte depuis la Libye en 2025 et 1 330 morts ou disparus enregistrés sur la route de Méditerranée centrale cette même année. Le second chiffre ne concerne pas la seule zone maltaise. Ces observations antérieures à la nouvelle proposition ne peuvent pas mesurer son efficacité. [13]
Une baisse des arrivées peut résulter de plusieurs évolutions : routes déplacées, départs retardés, interceptions ou autres changements. Sans données sur les personnes et leur devenir, elle ne permet pas de conclure à une baisse proportionnelle des dangers. Inversement, un risque documenté dans le pays ne suffit pas à imputer automatiquement chaque violation à un financement particulier.
Le contrôle de l’exécution départagera les scénarios
Le programme pourrait rester proposé, être exécuté ou être réorienté. Son bilan devrait suivre les agents formés, les compétences acquises, les délais de secours et les pratiques après débarquement, en distinguant crédits annoncés, engagés et dépensés.
La coopération pourrait améliorer certaines capacités de secours si elle s’accompagne de règles vérifiables, d’un accès humanitaire et d’une responsabilité claire. Elle pourrait aussi renforcer des interceptions exposant les personnes à des abus si ces conditions restent insuffisantes. Ces trajectoires sont des hypothèses d’analyse, pas des résultats déjà observés.
Au 8 novembre, le fait établi est une volonté de renforcer un partenariat existant, assortie d’un projet de formation chiffré. La question décisive reste la destination de cette capacité supplémentaire et la possibilité d’en contrôler l’usage. Pour les personnes africaines qui travaillent en Libye, y cherchent protection ou envisagent un autre parcours, la qualité de la coopération se mesurera à la sécurité et aux droits effectivement accessibles.
Documents pour distinguer engagements et résultats
[1] Gouvernement maltais, ministère de l’Intérieur, communiqué PR261707, 14 octobre 2026, projet de formation et budget indicatif.
[2] Même ministère, communiqué PR261716, 14 octobre 2026, rencontre avec Abdul Hamid Dbeibah.
[3] LANA, compte rendu de la rencontre Dbeibah–Bedingfield à Tripoli, 14 octobre 2026.
[4] Mémorandum Malte–Libye du 28 mai 2020, copie signée en anglais, notamment articles 1 à 6, reproduite par Statewatch.
[5] Cabinet du Premier ministre maltais, communiqué PR241212, 16 juillet 2024, extension de trois ans.
[6] Organisation maritime internationale, résolution MSC.167(78), 20 mai 2004, notamment paragraphes 6.12 à 6.17.
[7] Cour européenne des droits de l’homme, Hirsi Jamaa et autres c. Italie, Grande Chambre, 23 février 2012 ; communiqué du greffe.
[8] HCDH et MANUL, Business as usual, rapport sur les violations en Libye en 2024–2025 et communiqué du 17 février 2026.
[9] OIM, Displacement Tracking Matrix, Libya Migrant Report 63, période mai–juin 2026.
[10] HCR, Annual Results Report 2025 — Libya, 2026, section sur la sécurité et l’accès à la justice.
[11] Hanna Tetteh, exposé au Conseil de sécurité sur la Libye, 14 octobre 2026, texte publié par la MANUL.
[12] Ministère maltais de l’Intérieur, droit de réponse au rapport AIDA 2024, 24 juillet 2025, pages 4–5.
[13] HCR–OIM, Migrant and Refugee Movements through the Central Mediterranean Sea in 2025, publié le 19 octobre 2026.
[14] LANA, rencontre Al-Trabelsi–Bedingfield et remise de certificats de formation, 13 octobre 2026.
[15] Gouvernement maltais, communiqué PR261045en, 22 juin 2026, restitution du patrouilleur Al Kifah.

