Le MOU de décembre 2025 entre l’Uruguay et HIF Global révèle les fondements d’un nouveau colonialisme énergétique, cédant les biens communs au Nord globalisé.
Ce mégaprojet de 5,385 milliards USD, destiné à produire des e-carburants à Paysandú, institutionnalise la cession massive des ressources hydriques, foncières et fiscales nationales pour décarboner les parcs automobiles de l’Europe et de l’Asie. Sous couvert de transition écologique, l’État uruguayen assume des coûts d’infrastructure exorbitants tout en s’amputant de ses prérogatives fiscales, réduisant le pays au statut de plateforme périphérique de subvention pour l’économie verte des pays du Nord.
La cession massive des ressources hydriques, foncières et fiscales nationales
Le 18 décembre 2025, le Secrétariat de la Présidence de la République Orientale de l’Uruguay a signé un Mémorandum d’Entente (MOU) juridiquement contraignant avec HIF Uruguay S.A., entité détenue par HIF Global. Ce document jette les bases contractuelles pour l’installation d’un complexe industriel de production d’hydrogène vert et d’e-combustibles (e-méthanol et e-essence) dans le département de Paysandú, visant une exportation annuelle de 880 000 tonnes à partir de 2029, générant des revenus d’exportation estimés à 1,012 milliard USD par an en phase terminale.
Le gouvernement uruguayen s’oblige, à travers ce MOU, à fournir des contreparties colossales. L’entreprise publique ALUR fournira le CO2 issu de la biomasse, l’UTE garantira la connexion électrique, et l’Administration Nationale des Ports (ANP) aménagera un nouveau terminal liquide à Montevideo. De plus, le projet captera l’eau directement dans le fleuve Uruguay.
L’échelle astronomique de l’appropriation hydrique requise
Les études d’impact environnemental (EsIA) traitées par le Ministère de l’Environnement mettent en évidence l’échelle astronomique de l’appropriation hydrique requise. L’usine pompera du fleuve Uruguay 63 m³/h pour la seule électrolyse, et jusqu’à 417,8 m³/h supplémentaires par train pour la compensation thermique de ses systèmes de refroidissement industriel. Cette consommation intensive intervient pour fabriquer annuellement 256 millions de litres d’e-essence destinés à la décarbonation de 150 000 véhicules circulant sur les marchés internationaux, sans aucun bénéfice énergétique direct pour la population uruguayenne.
Sur le volet fiscal, le document gouvernemental révèle une spoliation légalisée. Sous couvert de la Loi 16.906 de Promotion des Investissements, l’État uruguayen a accordé à HIF Global l’exonération totale de l’Impôt sur le Patrimoine (Impuesto al Patrimonio) sur l’ensemble de ses biens meubles, de ses actifs incorporels et de ses œuvres civiles, et ce, pour l’intégralité de la durée de vie utile du complexe industriel. Simultanément, l’État finance sur ses propres deniers publics un “Comité de suivi de haut niveau”, mobilisant cinq ministères pour aplanir toutes les procédures administratives au bénéfice exclusif de la multinationale.
L’intégration violente des pays du Sud dans la géopolitique de la croissance verte
La lecture critique du projet HIF illustre l’intégration violente des pays du Sud dans la nouvelle géopolitique de la “croissance verte”. Le narratif de l’Uruguay comme leader des énergies renouvelables masque en réalité la marchandisation et l’exportation de son écologie nationale. La terre (mobilisée pour 2,2 GW de parcs éoliens et solaires) et l’eau douce du Rio Uruguay sont converties en hydrogène pour assurer le maintien du mode de vie consumériste des sociétés hyper-industrialisées.
Ce mécanisme est l’essence même de l’échange écologique inégal : le centre hégémonique délocalise la pression environnementale de la décarbonation vers la périphérie. L’Uruguay assume les risques d’assèchement, les perturbations de la biodiversité fluviale, et les investissements lourds dans ses infrastructures ferroviaires et portuaires, tout en s’interdisant de lever l’impôt sur le patrimoine industriel de l’investisseur. Le “colonialisme vert” se matérialise ici par une architecture contractuelle qui verrouille l’État sudiste dans un rôle de facilitateur docile, subventionnant de facto la rentabilité du capital étranger au détriment du financement de ses propres services publics.
L’abolition de la séparation entre le régulateur souverain et l’opérateur privé
La création d’un comité incluant les ministères de l’Économie, de l’Industrie et de l’Environnement pour soutenir spécifiquement l’entreprise HIF abolit la séparation entre le régulateur souverain et l’opérateur privé. Le Ministère de l’Environnement, juge et partie, perd structurellement sa capacité à faire primer la préservation écologique sur les impératifs d’exécution du contrat. La logistique du projet impose le transport quotidien de millions de litres de substances hautement inflammables (e-méthanol, e-essence) par le réseau ferroviaire de Chamberlain jusqu’au port de Montevideo, créant des corridors de vulnérabilité accrus face aux accidents industriels, nécessitant une réorganisation majeure des plans de contingence civile. Malgré une injection de 5,38 milliards USD, le projet se caractérise par une intensité capitalistique extrême, créant 1 400 postes précaires durant la construction, mais seulement 300 emplois permanents lors de la phase d’exploitation. Cette asymétrie démontre l’incapacité de ces mégaprojets d’enclave à résoudre le chômage structurel. Le Mémorandum d’Entente est assorti de clauses de pénalité redoutables. Si la décision finale d’investissement (FID) avorte en raison d’un non-respect des promesses d’infrastructure ou de dérégulation par l’Uruguay, l’État s’expose à des poursuites et à l’indemnisation de la multinationale (qui a déjà investi plus de 62 millions USD en études préliminaires).
Absence de données officielles concernant les tarifs préférentiels de l’énergie
Absence de données officielles disponibles concernant les tarifs préférentiels précis de l’énergie (cánones por disponibilidad) qui seront appliqués par l’entreprise d’État UTE pour l’alimentation électrique initiale des électrolyseurs de HIF Global.
Le projet de Paysandú condamne l’Uruguay à agir comme la batterie sacrificielle du Nord
Le projet de Paysandú condamne l’Uruguay à agir comme la batterie sacrificielle du Nord globalisé. Si le gouvernement se félicite d’attirer le plus grand investissement de l’histoire du pays, la réalité contractuelle atteste d’une cession de souveraineté majeure. L’État garantit aux multinationales de la transition écologique une exploitation privatisée et détaxée des biens communs hydriques et fonciers. À long terme, l’épuisement capacitaire des infrastructures nationales et les impacts cumulatifs sur le bassin du Rio Uruguay risquent de générer un déficit écologique profond, confirmant que le capitalisme “vert” reproduit, avec la même violence, les dynamiques extractivistes de l’ère fossile.

