Le programme canarien de formation professionnelle duale s’étend au Sénégal, à la Mauritanie et au Cabo Verde. Les résultats publiés montrent une insertion réelle, mais l’effet sur les décisions migratoires reste à démontrer et les statistiques officielles présentent encore des incohérences.
Le programme Tierra Firme est devenu en 2026 l’un des instruments les plus visibles de la politique canarienne de coopération avec l’Afrique de l’Ouest. Son principe : former des jeunes dans leur pays, dans des métiers correspondant à une demande de main-d’œuvre identifiée, puis organiser des stages en entreprise afin de favoriser une insertion locale. Le Gouvernement des Canaries présente ce dispositif comme une réponse économique et sociale aux facteurs qui peuvent nourrir la migration irrégulière vers l’archipel.
Les données publiées permettent d’établir une montée en puissance réelle du programme, mais elles ne démontrent pas que Tierra Firme réduit à lui seul les départs vers les Canaries. Il faut distinguer la formation effectivement réalisée, l’insertion professionnelle déclarée et l’effet migratoire, qui reste à mesurer. Pour l’Afrique, la question décisive est de savoir si le dispositif renforce durablement les compétences, l’emploi et la capacité de décision des pays partenaires.
De Dakar à Praia, Tierra Firme change d’échelle
Le bilan le plus récent du Gouvernement des Canaries, publié le 10 août 2026, fait état d’environ 400 jeunes africains formés au Sénégal, en Mauritanie et au Cabo Verde, avec 36 % d’employabilité et plus de 90 jeunes encore en formation. Ce décompte doit toutefois être manié avec prudence : des communications officielles de février 2026 évoquaient déjà « plus de 500 » jeunes formés au Sénégal et en Mauritanie. Aucune note méthodologique publique n’explique cette divergence ; le chiffre de 400 est donc retenu comme le bilan officiel le plus récent, sans considérer la série statistique comme entièrement stabilisée.
La phase 2025-2026 prévoit 110 bénéficiaires et un budget de 507 000 euros, financé par la Direction générale des relations avec l’Afrique. Trois cours au Sénégal concernent 60 jeunes dans l’électricité, la plomberie et la construction. En Mauritanie, 20 jeunes suivent une qualification dans les métiers du bâtiment. Au Cabo Verde, 30 jeunes de 18 à 35 ans sont formés aux métiers du tourisme et de l’hôtellerie sur l’île de Santiago.
Le programme a donc franchi plusieurs étapes : démarrage au Sénégal, extension à la Mauritanie puis au Cabo Verde, et apparition d’une logique de formation de formateurs. Le bilan d’août mentionne notamment quatre enseignants du Sénégal et de Mauritanie accueillis à Tenerife et à Grande Canarie afin de renforcer ensuite les capacités de leurs établissements.
Un dispositif de formation arrimé aux besoins des entreprises
Tierra Firme repose sur une logique de formation professionnelle duale. Les contenus sont conçus avec des centres de formation, des organisations professionnelles et des entreprises présentes dans les pays concernés. Au Sénégal, les modules 2025-2026 ciblent l’électricité, la plomberie et la construction. En Mauritanie, le cours ouvert en février associe formation théorique, pratiques en entreprise, maintenance de bâtiments et accompagnement à la recherche d’emploi ou à l’entrepreneuriat.
Le dispositif mauritanien est organisé avec des enseignants de la Fondation du travail de la construction de Las Palmas, en coordination avec le ministère mauritanien de la Formation professionnelle et l’École d’enseignement technique de Nouakchott. Au Cabo Verde, la formation est conduite dans l’École d’hôtellerie et de tourisme, avec une phase de pratique professionnelle dans un établissement hôtelier à Praia.
Cette architecture rapproche les compétences enseignées des besoins du marché local. Elle comporte aussi un risque : si la demande de formation est définie surtout par les besoins d’entreprises étrangères implantées en Afrique, l’adéquation à l’emploi peut progresser sans renforcer les priorités industrielles nationales. La présence d’autorités, de centres de formation et d’acteurs locaux dans la conception devient donc un indicateur essentiel.
Les chiffres montrent une insertion, pas encore un effet migratoire
Le taux d’employabilité de 36 % publié par le Gouvernement des Canaries constitue un indicateur positif, mais il doit être interprété avec prudence. Les documents accessibles ne précisent pas la méthode complète de calcul : taille exacte de la cohorte suivie, durée d’observation, nature des contrats, niveau de rémunération, part d’emplois permanents ou temporaires, ni répartition entre entreprises locales et entreprises espagnoles ou canariennes. Le chiffre documente une insertion déclarée ; il ne permet pas, à lui seul, d’évaluer la qualité de l’emploi.
Les autorités canariennes expliquent que Tierra Firme doit offrir des alternatives aux jeunes susceptibles d’emprunter la route atlantique. Cet objectif est officiellement assumé et figure dans la planification publique de 2026. En revanche, aucune évaluation publique ne compare, à ce stade, les intentions migratoires ou les départs effectifs des bénéficiaires avec ceux d’un groupe comparable n’ayant pas suivi la formation.
Il serait donc excessif d’attribuer à Tierra Firme la baisse des arrivées irrégulières observée aux Canaries en 2026. Au premier semestre, 3 708 arrivées ont été enregistrées dans l’archipel, soit 67 % de moins qu’un an plus tôt. Cette évolution peut dépendre de nombreux facteurs : contrôles, coopération entre États, conditions météorologiques, déplacement des routes, situation économique, conflits ou stratégies des réseaux de passeurs.
Pour l’Afrique, le véritable enjeu est la souveraineté des compétences
Une lecture afrocentrée du programme conduit à déplacer la question. Un projet de formation en Afrique ne peut être évalué uniquement à travers le nombre de départs évités vers l’Europe. Son premier critère devrait être la création de capacités utiles aux économies africaines elles-mêmes : qualifications reconnues, formateurs locaux, progression salariale, entrepreneuriat, mobilité professionnelle interne et transfert réel de savoir-faire.
Sur ce terrain, la formation de formateurs constitue l’un des éléments les plus structurants de Tierra Firme. Si elle se développe, elle peut réduire la dépendance à l’égard d’enseignants venus des Canaries et augmenter la capacité des établissements africains à reproduire les cursus. La coordination avec le ministère mauritanien de la Formation professionnelle et l’utilisation de centres sénégalais ou caboverdiens vont dans le même sens. Leur portée dépendra toutefois de la reconnaissance des certifications, du financement des équipements et de la capacité des partenaires locaux à piloter eux-mêmes les programmes.
Au Sénégal, un volet 2025-2026 prévoit de favoriser la participation féminine dans des métiers techniques traditionnellement masculinisés. Ce choix peut accroître l’effet social du programme, mais aucune ventilation publique complète par sexe, métier et insertion n’est encore disponible.
La route atlantique rappelle que les causes des départs sont multiples
La politique canarienne associe Tierra Firme à une stratégie visant les « causes » de la migration. Cette formulation doit être maniée avec précision. Le manque d’emploi ou de qualification peut peser sur une décision de partir, mais la migration ouest-africaine résulte aussi de facteurs familiaux, politiques, climatiques, sécuritaires, éducatifs et sociaux. Un programme de formation professionnelle peut agir sur une partie de cet ensemble ; il ne constitue pas une réponse globale.
L’Organisation internationale pour les migrations a recensé 17 788 arrivées irrégulières aux Canaries par la route atlantique ouest-africaine en 2025, soit 62 % de moins qu’en 2024. Elle a aussi enregistré 54 naufrages et 1 214 morts ou disparus. La diminution des arrivées ne signifie donc pas la disparition du risque.
La valeur stratégique de Tierra Firme tient surtout à sa capacité à produire une alternative économique crédible. La formation ne devient dissuasive face à une migration risquée que si elle débouche sur un emploi stable et rémunérateur. Cette condition doit être mesurée dans la durée.
Les angles morts de l’évaluation restent nombreux
Plusieurs informations manquent encore pour juger l’efficacité réelle du programme : méthode de calcul du taux d’employabilité, coût complet par bénéficiaire, part du budget consacrée aux équipements et au suivi, durée des emplois et rémunération. S’y ajoute une incohérence dans les décomptes officiels : certaines communications de février évoquent plus de 500 jeunes formés, alors que le bilan d’août en recense 400.
Il manque également une ventilation publique des résultats par pays et par secteur. Le Gouvernement canarien indique que 40 jeunes mauritaniens formés dans la construction ont été insérés sur le marché du travail, mais une évaluation comparable n’est pas publiée pour chaque cohorte sénégalaise et caboverdienne. Les effets sur les entreprises africaines, la productivité ou la création de petites entreprises ne sont pas encore documentés de manière consolidée.
Enfin, aucune donnée publique robuste ne permet de mesurer l’effet causal sur les départs migratoires. L’absence de cette preuve ne signifie pas que l’effet est nul ; elle signifie qu’il n’est pas établi. Une évaluation crédible devrait suivre les bénéficiaires sur plusieurs années, comparer leurs trajectoires professionnelles et documenter leurs intentions de mobilité.
L’expansion vers d’autres pays sera le véritable test
Le Plan stratégique de subventions publié en 2026 inscrit Tierra Firme parmi les actions stratégiques de la politique canarienne vers l’Afrique et mentionne des formations principalement en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie, au Cabo Verde et au Maroc, ainsi qu’aux Canaries. À la date de l’analyse, l’exécution la mieux documentée concerne toutefois le Sénégal, la Mauritanie et le Cabo Verde. L’extension à la Gambie ou au Maroc doit donc être présentée comme un axe de développement, non comme un résultat déjà équivalent.
Si le programme change d’échelle, trois conditions seront déterminantes : associer davantage les ministères, établissements de formation, chambres professionnelles et entreprises africaines à la définition des cursus ; mesurer les résultats par le revenu, la durée d’emploi, la progression de carrière et la création d’activité ; enfin, éviter que la logique migratoire n’absorbe la logique de développement.
Sous ces conditions, Tierra Firme pourrait devenir un outil de coopération professionnelle utile entre les Canaries et l’Afrique de l’Ouest. Sans elles, il risque de rester un programme de taille limitée apprécié surtout à travers les priorités migratoires européennes. Le test décisif sera la capacité des partenaires africains à transformer l’initiative en capital humain durable et en institutions de formation plus autonomes.
Les documents établissent l’extension du programme, pas sa causalité migratoire
Le socle documentaire permet d’établir l’existence, le financement public, les pays actuellement couverts, les secteurs de formation et plusieurs résultats déclarés de Tierra Firme. Le Gouvernement des Canaries documente la phase 2025-2026, son budget de 507 000 euros et 110 bénéficiaires prévus dans trois pays. Son bilan d’août annonce environ 400 personnes formées et 36 % d’employabilité, mais ce total entre en tension avec des communications antérieures parlant de plus de 500 bénéficiaires. Le Boletín Oficial de Canarias confirme, lui, l’intégration du programme aux objectifs stratégiques de la Direction générale des relations avec l’Afrique.
Les données migratoires de l’État espagnol et de l’OIM documentent parallèlement la baisse récente des arrivées aux Canaries et le niveau élevé de mortalité de la route atlantique. Elles ne permettent pas de relier ces tendances à Tierra Firme. La conclusion la plus solide est donc double : le programme constitue désormais un dispositif réel et en expansion de formation professionnelle en Afrique de l’Ouest ; son impact spécifique sur les décisions migratoires reste non démontré.
• Gouvernement des Canaries — bilan de Tierra Firme, 10 août 2026.
• Gouvernement des Canaries — lancement de la phase 2025-2026, 6 décembre 2025.
• Gouvernement des Canaries — nouveau cours de Tierra Firme en Mauritanie, 18 février 2026.
• Boletín Oficial de Canarias — Plan stratégique de subventions de la Présidence du Gouvernement, 8 mai 2026.
• Département espagnol de la sécurité nationale / ministère de l’Intérieur — flux migratoires irréguliers au 30 juin 2026.
• Organisation internationale pour les migrations — route atlantique ouest-africaine, bilan 2025.

