De Tokyo à Yokohama, deux demandes africaines trouvent un appui commun
Entre la réunion ministérielle des 24 et 25 août 2024 à Tokyo et la déclaration du 22 août 2025 à Yokohama, le Japon et ses partenaires africains rapprochent leurs positions sur deux dossiers : la représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité et la reconnaissance de sa vulnérabilité dans l’accès au financement du développement. Les textes établissent un alignement diplomatique, sans attribuer de sièges ni déclencher de versements. [1, 2]
Le communiqué ministériel de 2024 soutient déjà l’élargissement des catégories permanente et non permanente du Conseil, conformément à la position africaine commune. Il encourage aussi l’utilisation complémentaire de l’indice de vulnérabilité multidimensionnelle, ou MVI, adopté peu auparavant par l’ONU. Ces orientations s’inscrivent dans une coopération que les participants veulent articuler aux priorités africaines et à l’Agenda 2063. [1]
Ces deux demandes touchent à des formes différentes de pouvoir. La première concerne la capacité de participer durablement aux décisions de sécurité internationale. La seconde porte sur les critères qui rendent un besoin de financement recevable. Un soutien écrit renforce une revendication ; sa réalisation dépend des enceintes compétentes.
La revendication continentale arrive avec son histoire et ses mandataires
La demande africaine ne naît pas au Japon. À Lusaka, du 3 au 5 juin 2025, les ministres du Comité des Dix de l’Union africaine réaffirment leur volonté de faire appliquer le consensus d’Ezulwini et la déclaration de Syrte, adoptés vingt ans plus tôt. Le communiqué appelle à l’unité du continent et présente l’absence de représentation permanente africaine comme une injustice à réparer. Cette mobilisation précède le sommet de Yokohama et en éclaire les formulations. [5]
Le 20 août 2025, le Premier ministre Shigeru Ishiba reçoit Mahmoud Ali Youssouf, président de la Commission de l’UA. Selon le compte rendu japonais, les deux responsables discutent de coopération, d’intégration et de transformation économique. Youssouf, qui avait aussi participé à la première TICAD, exprime son souhait de travailler au succès du sommet. Ce compte rendu ne rapporte pas de marchandage entre financement et sièges. [10]
Cette continuité change la lecture du partenariat. Les institutions africaines portent une position élaborée collectivement et cherchent des soutiens extérieurs pour la faire avancer. Elles ne reçoivent pas une représentation que Tokyo pourrait distribuer. L’unité diplomatique n’efface pas les choix qui devront suivre : modalités de désignation, responsabilité des représentants et articulation avec les priorités nationales. Un soutien à une revendication continentale ne suffit pas à régler ces questions internes, dont dépendra aussi la portée politique d’une réforme.
Le texte de 2025 inclut explicitement le veto dans les droits demandés
Le paragraphe 3.3.7 de la déclaration de Yokohama soutient pour l’Afrique au moins deux sièges permanents assortis de toutes les prérogatives, veto compris, et cinq sièges non permanents. Ces cinq sièges désignent la représentation totale demandée dans cette catégorie, pas cinq sièges supplémentaires. Le texte renvoie expressément à Ezulwini et à Syrte. Il ne nomme aucun futur titulaire africain. [2]
L’accord écrit est donc précis sur les droits revendiqués. Lui attribuer un désaccord interne sur le veto contredirait sa formulation. Il faut cependant distinguer ce soutien collectif des positions que chaque État peut défendre dans l’ensemble des négociations onusiennes. Une déclaration commune fixe un point de convergence ; elle ne règle pas nécessairement tous les paramètres d’une future architecture institutionnelle.
Le Pacte pour l’avenir, adopté à l’ONU le 22 septembre 2024, avait déjà fait de la réparation de l’injustice historique envers l’Afrique une priorité. Il appelait à progresser sur la composition du Conseil, les catégories de membres et la question du veto, dans des négociations conduites par les États. Ce texte multilatéral inscrit la revendication africaine dans un processus plus large, sans constituer lui-même une modification de la Charte. [6]
L’article 108 de la Charte exige pour un amendement l’adoption par les deux tiers des membres de l’Assemblée générale, puis la ratification par les deux tiers des membres de l’ONU, dont tous les membres permanents du Conseil. Cette condition juridique explique pourquoi l’appui de la TICAD compte diplomatiquement sans suffire à transformer la représentation. L’étape décisive demeure un accord capable de franchir ces seuils. [7]
Tokyo poursuit aussi sa propre place dans l’ordre international
Le Japon possède un intérêt direct à la réforme. Le 23 septembre 2024, les ministres du G4, qui réunit également l’Allemagne, le Brésil et l’Inde, réaffirment leur soutien mutuel à leurs candidatures à de nouveaux sièges permanents. Leur déclaration envisage un travail avec l’Afrique et d’autres partenaires. Cette source établit la stratégie japonaise ; elle ne prouve ni soutien unanime de l’UA à Tokyo ni échange de votes contre des financements. [8]
Dans son discours d’ouverture du 20 août 2025, Ishiba réaffirme l’appropriation africaine et le partenariat international, principes du processus TICAD lancé en 1993. Il promet de travailler avec les pays africains à des progrès sur la réforme du Conseil. Son intervention associe également la coopération aux investissements et à des intérêts japonais de connectivité et d’approvisionnement. Elle présente ainsi un partenariat d’intérêt réciproque, selon la lecture défendue par le chef du gouvernement. [9]
Reconnaître ces intérêts permet une analyse plus exigeante de l’alliance. Une convergence peut être utile aux deux parties sans supposer une identité complète de priorités. Pour les diplomaties africaines, la question sera de savoir si le soutien japonais demeure cohérent lorsque les négociations deviennent plus précises. Pour Tokyo, l’appui aux demandes africaines s’inscrit dans sa recherche de partenaires. Aucun des documents examinés n’autorise à transformer cette convergence en accord secret ou en garantie de résultat.
L’indice de vulnérabilité était déjà un chantier onusien
Le MVI est adopté par l’Assemblée générale le 13 août 2024, onze jours avant le début de la réunion ministérielle de Tokyo. La résolution 78/322 rappelle son origine dans les demandes des petits États insulaires en développement et élargit sa portée aux vulnérabilités extérieures de tous les pays en développement. Son utilisation est volontaire. Le texte invite institutions financières, banques multilatérales et partenaires à envisager cet outil en complément de leurs pratiques et de leurs mandats. [3]
La présentation du rapport de haut niveau par l’UN-OHRLLS explique le problème visé : le revenu national brut par habitant ne décrit pas entièrement l’exposition aux chocs. Un pays peut franchir un seuil de revenu tout en restant vulnérable à des perturbations qu’il maîtrise mal. L’indice combine des dimensions économiques, environnementales et sociales. Il cherche à rendre visibles des fragilités structurelles, sans se réduire à une appréciation générale de la qualité des politiques publiques. [4]
La portée africaine de ce chantier tient à la manière dont un besoin est reconnu. Un indicateur de revenu répond à une question sur les ressources disponibles ; un indicateur de vulnérabilité examine aussi ce qui peut les déstabiliser. Ces deux informations peuvent conduire à des lectures différentes d’une même situation. L’intérêt de les combiner est de permettre une discussion mieux étayée, sans présumer que tous les pays africains présentent les mêmes fragilités ni qu’un score suffirait à définir leurs priorités.
Des statistiques nationales à la décision d’un bailleur, plusieurs étapes subsistent
Le dispositif décrit par l’UN-OHRLLS associe un score quantitatif comparable à des profils nationaux de vulnérabilité et de résilience. Les profils apportent un contexte plus détaillé que le classement seul. La méthode requiert des données fiables et comparables, et distingue les facteurs extérieurs ou hérités des effets des politiques. Elle ne permet pas de déduire, à partir de son existence, un gain financier précis pour un pays africain donné. [4]
La résolution protège par ailleurs l’accès existant à la coopération : le MVI ne doit pas devenir un critère qui le limite ou l’entrave. Cette disposition complète le caractère volontaire de l’outil. L’invitation adressée aux financeurs conserve leurs mandats et leurs pratiques ; elle ne leur impose pas un barème universel, une catégorie de prêt ou un montant à verser. [3]
Les capacités statistiques deviennent dès lors un enjeu de négociation. Pour défendre une vulnérabilité particulière, un gouvernement doit pouvoir la documenter et discuter la manière dont elle est mesurée. Une comparaison internationale peut rendre un problème visible tout en laissant de côté certaines réalités locales. Le travail national sur les profils pourrait limiter cette perte d’information. Il faudra ensuite une décision propre au bailleur pour transformer l’indice en règle d’accès, puis une opération approuvée et décaissée pour parler de financement obtenu.
Le prochain bilan devra suivre les décisions et leurs bénéficiaires
La déclaration de Yokohama prévoit que les coorganisateurs se réunissent pour discuter de l’opérationnalisation du suivi et de l’évaluation de la TICAD. Elle énonce ainsi un travail à organiser, sans fournir déjà un bilan d’effets attribuables aux deux engagements étudiés. [2]
Pour la réforme du Conseil, les étapes observables seront l’évolution des positions dans les négociations, l’élaboration d’un texte et la capacité à réunir les soutiens requis. Pour le financement, il faudra repérer une modification des critères d’une institution, sa portée juridique, les opérations concernées et les conditions consenties. Une annonce, une nouvelle grille d’analyse et un décaissement répondent à des niveaux de preuve différents. Les confondre gonflerait artificiellement la portée du sommet.
L’enjeu pour les citoyens africains dépasse la visibilité de leurs dirigeants dans une conférence internationale. Une représentation accrue devra permettre de porter des priorités et d’en rendre compte. Un accès financier amélioré devrait être suivi jusqu’aux projets, aux charges de remboursement et aux bénéficiaires. Les textes de 2024 et 2025 donnent une base réelle à cette exigence : ils documentent un accord sur des revendications africaines. Ils laissent ouverte la question centrale de leur traduction en pouvoir de décision et en moyens effectivement disponibles.
Les textes qui fixent les engagements et leurs limites institutionnelles
[2] Union africaine, déclaration de Yokohama, 22 août 2025, § 3.1.6, 3.3.7 et 4.1.
[5] Union africaine, Comité des Dix, communiqué de la réunion ministérielle de Lusaka, 5 juin 2025.
[8] Ministère japonais des Affaires étrangères, réunion des ministres du G4, 23 septembre 2024.
[9] Shigeru Ishiba, discours d’ouverture de TICAD 9, 20 août 2025, traduction provisoire officielle.

