Un changement d’administration, dont les effets restent à mesurer
Une circulaire signée le 21 septembre 2026 par la ministre des Mines, du Pétrole et de la Géologie, Fatimé Haram Acyl, retire à la SONEMIC la gestion du Guichet unique des métaux précieux. Les démarches relatives aux autorisations et aux opérations d’achat, de vente, d’importation et d’exportation sont désormais rattachées directement au ministère. Cette réorganisation est rapportée par la presse tchadienne et par le service économique régional de la Direction générale du Trésor française.
La mesure modifie le point d’entrée administratif des opérateurs. Elle ne démontre pas encore une augmentation des recettes, une réduction des exportations non déclarées ou une amélioration des conditions de travail dans les sites d’orpaillage.
Elle ne signifie pas non plus, sur la base des documents obtenus, que la SONEMIC serait dissoute ou que l’ensemble de ses missions aurait été supprimé. Retirer une compétence précise à une entreprise publique et mettre fin à cette entreprise sont deux décisions différentes.
Le dossier doit donc être examiné à deux niveaux : ce qui change dans l’organisation et ce qui pourrait changer dans la connaissance des flux d’or.
La difficulté de suivre les exportations est antérieure à la réforme
Les divergences statistiques ne commencent pas en septembre 2026. Dans sa documentation relative au rapport ITIE 2019, l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives relevait que les autorités ne déclaraient pas d’exportations minérales formelles pour cette année, alors que les statistiques d’importation des Émirats arabes unis enregistraient environ 6,9 tonnes d’or en provenance du Tchad, valorisées à 251,9 millions de dollars.
Cette comparaison historique révèle une différence entre deux systèmes de déclaration. Elle ne permet pas, à elle seule, d’identifier chaque transaction, son régime juridique ou les responsabilités individuelles.
Elle montre néanmoins pourquoi le contrôle d’un secteur ne peut pas être apprécié seulement à partir du nombre d’autorisations délivrées. Les volumes enregistrés à la sortie d’un pays doivent pouvoir être rapprochés de ceux déclarés à leur arrivée, avec des explications sur les dates, les catégories commerciales et l’origine retenue.
Le transfert du Guichet unique intervient ainsi dans une histoire de formalisation et de production de données. Il ne crée pas, par lui-même, la capacité d’observer toutes les étapes d’un commerce.
Le rapport ITIE 2023 apporte des éléments plus récents
Publié en décembre 2025, le rapport ITIE portant sur 2023 compare 2 660,343 kilogrammes d’or exportés et taxés selon les données administratives tchadiennes à 17,7 tonnes déclarées à l’importation par les Émirats arabes unis dans les données miroir de Comtrade. Les deux ensembles ne se superposent manifestement pas.
Le même rapport mentionne 440,2 millions de francs CFA de taxes d’orpaillage encaissées en 2023, dont 396,16 millions comptabilisés comme dettes envers l’État. Il rapporte également qu’un audit couvrant 2020–2023 avait identifié 438,98 millions de francs CFA utilisés pour le siège de la SONEMIC sans l’autorisation prévue, qualifiés d’utilisation non conforme par les auteurs.
Ces constats sont documentaires et datés. Ils ne constituent pas une décision pénale ni la preuve que les mêmes pratiques se poursuivent en septembre 2026. Aucun document obtenu ne permet non plus d’établir qu’ils seraient le motif déterminant de la nouvelle réorganisation.
Le rapprochement demeure néanmoins substantiel : le dossier ne concerne pas uniquement le lieu où un formulaire est déposé, mais aussi la concordance entre flux physiques, prélèvements et transferts au Trésor.
Du guichet administratif à la chaîne complète de traçabilité
Selon Les Dépêches du Tchad, le transfert s’appuie sur le décret n° 2194/PR/PM/MMPG/2026 du 15 septembre, qui abroge des textes d’organisation antérieurs de 2023 et 2024. Le média présente la transparence et l’efficacité comme les objectifs annoncés par les autorités. Ces objectifs doivent rester distingués de résultats déjà vérifiés.
Le mécanisme à contrôler dépasse la délivrance d’une autorisation. Une transaction devrait pouvoir être reliée à une origine déclarée, une pesée, une estimation de la teneur, une valeur, un paiement fiscal et une déclaration commerciale. L’enquête porterait ensuite sur la cohérence entre ces éléments.
Une centralisation peut faciliter le rapprochement des informations si les services disposent d’identifiants compatibles et de procédures communes. Elle peut aussi déplacer les dossiers sans résoudre les divergences entre administrations. Ces possibilités dépendent de l’organisation concrète, pas du seul intitulé du service.
La séparation des fonctions compte également. Enregistrer une opération, vérifier une valeur et contrôler un versement ne constituent pas exactement la même tâche. Pour apprécier le dispositif, il faudrait savoir quels services exécutent ces opérations et lesquels peuvent examiner leurs décisions.
Le contrôle matériel des flux et le contrôle comptable des recettes doivent donc progresser ensemble. Une exportation enregistrée ne démontre pas automatiquement que tous les paiements correspondants ont atteint leur destination.
Les orpailleurs et les territoires ne doivent pas disparaître derrière l’or exporté
La centralisation administrative est généralement décrite depuis le sommet de l’État. Pour les personnes qui extraient, collectent ou commercialisent de petites quantités, la question peut être différente : où effectuer une démarche, à quel coût, dans quel délai et avec quelle possibilité de recours ?
Un dispositif accessible pourrait rendre les conditions de vente et les prélèvements plus prévisibles. À l’inverse, des formalités éloignées ou difficiles à comprendre pourraient accroître la dépendance envers des intermédiaires. Il s’agit de mécanismes à observer, non de conséquences déjà établies de la décision de septembre.
Le prix payé au producteur est un autre indicateur essentiel. Une hausse des recettes publiques ne dit pas, seule, comment la valeur se répartit entre extraction, collecte, transport, financement et exportation. La situation d’un petit opérateur ne peut être déduite du chiffre d’affaires global du secteur.
La capacité tchadienne se joue également dans les compétences : pesée, analyse, comptabilité, statistiques et suivi des paiements. Un système de contrôle durable suppose que les institutions puissent comprendre et actualiser leurs propres données, et pas seulement recevoir des chiffres agrégés.
Enfin, l’augmentation des volumes formalisés ne suffirait pas à rendre compte des effets sur les territoires. Les conditions de sécurité, les dommages environnementaux éventuels et l’affectation des ressources demanderaient des enquêtes distinctes.
Le décret intégral et les modalités de transition restent indispensables
Le texte intégral authentifié du décret et celui de la circulaire n’ont pas été obtenus. Les comptes rendus convergent sur le transfert de compétence, mais ne permettent pas de vérifier toutes les dispositions transitoires.
Cette absence laisse plusieurs questions ouvertes : que deviennent les dossiers déjà déposés, les autorisations en cours, les paiements effectués et les archives détenues par la SONEMIC ? Les réponses ne peuvent être déduites de l’instruction générale de s’adresser au ministère.
Il manque également un état de référence permettant une comparaison future : délais de traitement, volumes déclarés, recettes encaissées, transferts effectués et réclamations. Sans situation de départ, l’amélioration annoncée serait difficile à mesurer.
Concernant les écarts commerciaux, il faudrait rapprocher les déclarations transaction par transaction et vérifier les conventions statistiques. Soustraire mécaniquement le chiffre national du chiffre des importateurs ne donne pas automatiquement un montant de fraude ou une perte fiscale certaine.
Enfin, les suites des observations ITIE restent à documenter : réponses de l’entreprise, régularisations éventuelles et décisions de contrôle. L’absence de ces pièces dans l’enquête ne prouve pas qu’aucune correction n’a été apportée.
Le prochain bilan devra suivre les flux, pas seulement les organigrammes
Une première trajectoire serait celle d’une réorganisation accompagnée d’un rapprochement régulier entre autorisations, exportations et recettes. Dans ce cas, les écarts devraient devenir plus explicables et les responsabilités administratives plus faciles à retracer.
Une deuxième serait un changement principalement institutionnel : les mêmes informations seraient traitées ailleurs, sans amélioration démontrable de leur précision ou des transferts financiers. Le nombre de dossiers centralisés ne permettrait pas de départager ces deux situations.
Une troisième possibilité serait une transition produisant temporairement des retards ou des incertitudes pour les opérateurs. Elle devrait être examinée à partir des délais et des réclamations, sans présumer qu’un changement d’administration provoque nécessairement une interruption.
Les effets sur la formalisation devront aussi être suivis dans la durée. Une hausse des exportations déclarées peut correspondre à une meilleure couverture statistique plutôt qu’à une augmentation équivalente de la production. Inversement, une baisse peut avoir plusieurs explications.
Le transfert à la tutelle ministérielle est documenté. Le renforcement effectif du contrôle se vérifiera dans la concordance des volumes, la traçabilité des recettes et l’accès des acteurs tchadiens aux procédures.
Une réforme récente éclairée par des rapports portant sur des années antérieures
La presse tchadienne et le bulletin économique du Trésor français recoupent l’annonce administrative de septembre. Ils ne remplacent pas les actes originaux et n’apportent pas encore de bilan d’application.
Les rapports et évaluations ITIE fournissent un contexte documentaire sur les déclarations commerciales et les recettes. Leur utilité tient à leurs données et à leurs limites explicites, non à la possibilité de transformer des observations historiques en accusations actuelles.

