Berne veut une relation africaine plus lisible et plus intéressée
Le Conseil fédéral suisse a adopté le 20 décembre 2024 la Stratégie Afrique 2025-2028, cadre destiné à coordonner l’action diplomatique, économique et de coopération de la Confédération. Quatre priorités structurent le document : paix et sécurité ; prospérité et compétitivité ; environnement ; démocratie et gouvernance. La stratégie affirme une logique de partenariat et d’intérêts mutuels, avec une attention aux dynamiques régionales et à l’évolution rapide des économies africaines. Son opérationnalisation se déroule donc depuis 2025 par les ambassades, la coopération, les instruments économiques et les bons offices.
Le titre du référentiel associe ce cadre à une « doctrine géopolitique de non-alignement ». Cette qualification n’apparaît pas comme doctrine officielle dans les textes suisses examinés. La Suisse fonde sa politique sur la neutralité, l’indépendance, l’universalité de ses relations et la défense d’un ordre international fondé sur le droit. Elle n’est pas membre du Mouvement des non-alignés. On peut analyser sa recherche d’autonomie comme une forme de positionnement souple entre blocs ; on ne doit pas transformer cette lecture en déclaration institutionnelle.
La neutralité suisse rencontre une Afrique multipolaire
La stratégie arrive dans un contexte où les États africains diversifient leurs partenariats avec l’Europe, la Chine, les États du Golfe, l’Inde, la Turquie, la Russie et les Amériques. Beaucoup refusent d’être enfermés dans un choix exclusif. La Suisse, qui n’appartient ni à l’Union européenne ni à l’OTAN, dispose d’un profil distinct : Genève accueille de nombreuses organisations internationales, la diplomatie helvétique offre des services de médiation et le pays abrite une place financière et commerciale majeure. Cette combinaison lui donne des points d’entrée que ne possèdent pas tous les partenaires européens.
Elle crée aussi des contradictions. Les entreprises suisses sont actives dans les matières premières, la pharmacie, la finance et l’agroalimentaire, secteurs où les rapports de force contractuels, la fiscalité et la traçabilité sont sensibles. Une politique qui invoque le dialogue et la gouvernance doit pouvoir traiter ces dossiers sans protéger automatiquement les intérêts nationaux. L’autonomie suisse n’est pas une absence d’intérêts ; elle est une manière de les poursuivre avec des instruments spécifiques. Pour les partenaires africains, l’enjeu est de transformer cette souplesse en accords plus équilibrés et vérifiables.
Quatre priorités officielles, sans promesse budgétaire unique
La documentation fédérale établit les axes et objectifs, mais la stratégie n’est pas un fonds autonome doté d’une enveloppe globale unique. Elle organise des politiques déjà portées par le Département fédéral des affaires étrangères, le Secrétariat d’État à l’économie et d’autres administrations. Les mesures peuvent prendre la forme de programmes de coopération, de dialogue politique, de soutien au secteur privé, de médiation, de formation ou d’action multilatérale. Chaque instrument conserve son budget, ses critères et sa procédure.
Le texte valorise la paix, la sécurité humaine et les bons offices ; la prospérité et l’accès aux marchés ; la gestion durable des ressources et du climat ; enfin la démocratie, l’État de droit et la participation. Cette architecture est cohérente, mais elle ne suffit pas à démontrer une exécution homogène. Les résultats doivent être recherchés pays par pays et programme par programme. L’existence d’une stratégie fédérale prouve une intention de coordination ; elle ne garantit ni financement additionnel ni priorité constante lorsque les objectifs économiques, migratoires et normatifs entrent en tension.
L’autonomie diplomatique est un instrument, pas une neutralité économique
La neutralité suisse concerne d’abord la non-participation à des conflits armés entre États et s’accompagne d’une politique extérieure active. Elle n’empêche ni sanctions adoptées selon les décisions nationales, ni préférences économiques, ni coopération sécuritaire. Parler de non-alignement peut aider à décrire une marge de manœuvre, mais masque les interdépendances : accès au marché européen, rôle du franc, réglementation financière, chaînes de valeur mondiales et alignements au sein des institutions multilatérales.
L’analyse doit donc porter sur les décisions concrètes. La Suisse offre-t-elle un espace de médiation accessible aux parties africaines ? Ses entreprises publient-elles leurs paiements, propriétaires effectifs et chaînes d’approvisionnement ? Les programmes soutiennent-ils la transformation locale plutôt que l’exportation de matières premières brutes ? Les positions prises dans les institutions financières internationales répondent-elles aux demandes africaines sur la dette et la représentation ? C’est à ce niveau que l’indépendance proclamée devient mesurable. Une doctrine n’a de valeur stratégique que si ses mécanismes modifient des rapports de force réels.
L’Afrique peut utiliser la pluralité suisse à condition de négocier en coalition
Les avantages possibles sont nombreux : accès à Genève pour la diplomatie multilatérale, expertise dans la formation professionnelle, coopération scientifique, technologies propres, marchés de capitaux et médiation. Les États africains peuvent également tirer parti de la concurrence entre partenaires pour obtenir de meilleures conditions. Mais une négociation isolée fragilise leur pouvoir, notamment face aux groupes multinationaux. Les communautés économiques régionales et l’Union africaine peuvent coordonner des exigences sur la fiscalité, la valeur ajoutée, la concurrence et les données.
La Suisse pourrait soutenir cette capacité collective en finançant des administrations fiscales, des autorités de concurrence, des laboratoires et des mécanismes africains de règlement des différends. Elle peut aussi promouvoir des achats locaux et des partenariats de recherche où la propriété intellectuelle est partagée. Pour être afrocentrée, la relation doit reconnaître que la gouvernance ne se limite pas aux élections ou à la gestion publique africaine : elle concerne également la conduite des entreprises domiciliées en Suisse et la régulation des flux financiers qui transitent par sa place économique.
Les indicateurs d’exécution et les arbitrages restent dispersés
La stratégie fixe une période et des priorités, mais les pièces publiques générales ne livrent pas un tableau consolidé des dépenses, des projets, des pays et des résultats pour 2025-2028. Elles ne montrent pas comment sont arbitrées les contradictions entre promotion commerciale, droits humains, politique migratoire et objectifs climatiques. La contribution additionnelle de la stratégie par rapport aux programmes antérieurs n’est donc pas directement quantifiable. Une simple accumulation d’actions existantes pourrait être présentée comme mise en œuvre sans démontrer de changement de cap.
La notion de non-alignement demeure elle aussi à confirmer au cas par cas. Les votes internationaux, les régimes de sanctions, les accords économiques et les médiations fourniront des indices plus solides qu’une étiquette. Il faudrait enfin disposer d’informations ventilées sur la participation d’entreprises africaines, les emplois, les marchés attribués localement et les effets distributifs. Sans ces données, la cohérence politique est visible, mais l’impact sur la souveraineté économique et institutionnelle des partenaires africains reste partiellement indéterminé.
La stratégie sera jugée sur ses arbitrages les plus difficiles
À l’horizon 2028, l’évaluation devrait comparer les objectifs annoncés aux décisions prises dans des dossiers concrets : médiations abouties, programmes économiques, lutte contre les flux financiers illicites, climat, gouvernance et conduite des entreprises. Un rapport public consolidé permettrait d’identifier les ressources mobilisées, les partenaires africains, les résultats et les écarts. Il devrait inclure les critiques des bénéficiaires et non seulement les indicateurs définis à Berne.
La Suisse peut occuper une place utile dans un monde multipolaire si elle offre des espaces de dialogue, des instruments patients et une réglementation exigeante de ses propres acteurs. Elle perdrait cette valeur si la neutralité servait seulement de marque diplomatique ou si la coopération masquait une extraction de valeur. L’opérationnalisation est bien engagée comme processus administratif. Sa portée géopolitique ne pourra être établie qu’en observant si l’indépendance suisse accroît réellement la marge de décision des partenaires africains.
Les textes qui définissent la position suisse
Sources institutionnelles consultées : Conseil fédéral suisse, décision d’adoption du 20 décembre 2024 et Stratégie Afrique 2025-2028 ; Département fédéral des affaires étrangères, Stratégie de politique extérieure 2024-2027 et documentation sur la neutralité ; Secrétariat d’État à l’économie, cadres de coopération et de promotion économique ; Constitution fédérale et informations officielles relatives aux bons offices. Situation documentaire arrêtée au 17 août 2026.

