La Rédaction • État documentaire au 15 octobre 2026
Des pouvoirs nouveaux dont l’efficacité reste à établir
Une fouille sans soupçon individuel ne devient pas une mesure sans conséquence pour la personne contrôlée. Depuis 2024, la Suède autorise des « zones de sécurité » dans lesquelles la police peut rechercher des armes sur des personnes ou dans des véhicules sans établir contre chacune une suspicion concrète d’infraction. Le dispositif est présenté comme un moyen de prévenir les fusillades et les explosions liées aux conflits criminels. Son efficacité et ses effets sur l’égalité de traitement constituent pourtant deux questions distinctes. [2,3]
Le référentiel rattache ce sujet au 8 octobre 2026. Aucun rapport parlementaire final correspondant exactement à cette date n’a été retrouvé. En revanche, une communication gouvernementale transmise au Riksdag en juin 2026, un bilan policier portant sur 2025 et un programme de recherche universitaire documentent le suivi engagé. Au 15 octobre, ces pièces ne permettent pas d’annoncer une évaluation causale achevée de la loi. [1,3,8]
Un cadre temporaire, pas un contrôle permanent de tout un quartier
Les pouvoirs sont applicables depuis le 25 avril 2024. La création d’une zone suppose un risque manifeste de violence armée ou explosive lié à un conflit entre groupes, dans un périmètre déterminé. La police indique que la mesure doit jouer un rôle particulièrement important dans la prévention de ce risque. Les décisions sont temporaires, pour une durée initiale maximale de deux semaines, avec possibilité de prolongation. Les personnes affectées peuvent contester la décision instituant la zone. [2,3]
L’information officielle précise que les fouilles doivent être documentées. Le fait qu’une suspicion individuelle ne soit pas exigée ne dispense donc pas de vérifier le fondement territorial et temporel du pouvoir exercé. Une zone ne transforme pas l’ensemble de ses habitants en suspects ; elle modifie les conditions dans lesquelles une intervention peut être réalisée. [2]
Dès octobre 2024, dans une réponse à une question parlementaire, le gouvernement distinguait la collecte régulière d’informations par la police d’une évaluation plus complète appelée à commencer environ trois ans après l’entrée en vigueur. Cette temporalité devait permettre de réunir une base suffisante. Un compte rendu annuel d’activité ne peut donc être traité comme s’il répondait déjà à l’ensemble des questions annoncées pour cette évaluation. [4]
Peu de zones, des appréciations policières et une causalité prudente
Le rapport de police pour 2025 recense une seule nouvelle zone cette année-là, dans les quartiers de Varberga et Oxhagen à Örebro, et cinq zones depuis l’instauration du dispositif. Son tableau mentionne 350 fouilles de personnes et de véhicules à Örebro. Le bilan indique qu’aucune arme ni aucun explosif n’a été saisi dans le cadre des zones en 2024–2025. Ce résultat matériel ne doit être ni dissimulé, ni transformé automatiquement en preuve d’inutilité. [3]
La police estime parallèlement que le risque de violences mortelles s’est amélioré pendant les opérations et rapporte des appréciations positives d’habitants. Elle reconnaît cependant qu’attribuer cette évolution au dispositif exige davantage d’évaluation. Les constats proviennent ici du service chargé de sa mise en œuvre ; ils ne sont pas équivalents à une enquête indépendante représentative de tous les résidents. [3]
La communication gouvernementale de juin 2026 comptabilise six zones jusqu’au mois de mai et situe la recherche de Malmö dans un calendrier allant jusqu’à la fin de 2027. Le nombre diffère de celui du bilan annuel parce que la période couverte n’est pas la même. Cette succession n’autorise pas à calculer un « taux de réussite » : les épisodes, leurs durées, les risques initiaux et les autres opérations doivent être comparés. [1]
Le désaccord institutionnel porte aussi sur la preuve
Le Défenseur de l’égalité, Diskrimineringsombudsmannen, s’était opposé au projet dans son avis du 17 janvier 2024. Il jugeait trop élevés les risques de discrimination fondée sur l’origine ethnique ou la religion et demandait des mécanismes de contrôle plus solides. Cette position établit une objection juridique et institutionnelle antérieure à la loi ; elle ne constitue pas une décision constatant une discrimination dans chacune des zones créées depuis. [5]
Le Conseil national de prévention du crime, Brå, formulait une appréciation différente le 12 janvier 2024. Il ne considérait pas les connaissances disponibles suffisantes pour départager globalement avantages et inconvénients, mais ne s’opposait pas à l’introduction d’un dispositif encadré. Il insistait sur la nécessité de documenter les contrôles, notamment parce que les données existantes permettaient mal d’identifier qui était contrôlé et avec quels résultats. Réduire cet avis à une validation scientifique de l’efficacité serait donc inexact. [6]
Ces positions ne s’annulent pas. Elles interrogent des dimensions différentes : justification du pouvoir, prévention de la violence, intégrité personnelle et possibilité de vérifier l’égalité de traitement. Une politique peut produire certains effets préventifs tout en créant des atteintes évitables aux droits ; elle peut aussi être acceptée localement sans que son avantage sur d’autres méthodes soit démontré. L’évaluation doit conserver ces possibilités au lieu de choisir d’avance une seule mesure de succès.
Les Afro-Suédois sont des habitants et des interlocuteurs, pas une catégorie de suspects
Le débat sur le profilage ne commence pas avec les zones de 2024. Dans « Slumpvis utvald », publié en 2017, le criminologue Leandro Schclarek Mulinari a étudié pour Civil Rights Defenders les expériences de policiers et de personnes afro-suédoises, musulmanes ou roms confrontées aux contrôles. Cette enquête qualitative décrit notamment le sentiment d’être traité comme un auteur potentiel dans des situations ordinaires et le décalage avec les explications de certains policiers. [7]
Le rapport, inscrit dans une série de l’université de Stockholm et financé par Open Society Foundations, documente des expériences et des interprétations. Il n’offre ni un taux national de profilage ni une mesure des effets d’une législation adoptée sept ans plus tard. Son apport est ailleurs : il introduit les personnes contrôlées comme productrices d’informations sur ce qui se passe dans l’espace public. [7]
Pour les habitants afrodescendants, la sécurité ne se réduit pas à l’absence de contrôle policier, pas plus qu’elle ne se réduit au nombre de contrôles. Elle peut inclure la protection contre la violence, la possibilité d’aller travailler ou étudier sans suspicion répétée et la confiance nécessaire pour demander de l’aide. Ces dimensions doivent être interrogées ensemble, sans prétendre connaître les préférences de tous les résidents d’un quartier.
Une lecture afrocentrique examine donc qui définit le problème, qui raconte l’intervention et qui peut contester son interprétation. Les associations et habitants ne doivent pas seulement apparaître comme des personnes à rassurer une fois la décision prise. Leur expérience peut aider à distinguer une présence policière protectrice, un contrôle expliqué et une pratique perçue comme arbitraire ; aucune de ces perceptions ne doit être convertie sans examen en conclusion sur tous les agents.
Comparer des territoires semblables sans effacer les personnes
Le projet de Malmö combine deux démarches. L’une examine les interactions entre policiers et habitants par entretiens, observations et documents ; l’autre prévoit de comparer les zones à des territoires présentant des niveaux de violence similaires sans bénéficier du même dispositif. Il s’agit de mieux séparer l’effet de la mesure des différences préexistantes entre quartiers. La description publique expose un programme de recherche, pas des résultats définitifs. [8]
Cette comparaison est nécessaire parce qu’une zone est souvent décidée après une phase de tension exceptionnelle. Même sans intervention, l’intensité observée pourrait ensuite changer. D’autres arrestations, une présence policière renforcée ou l’évolution des conflits peuvent aussi peser sur les violences. Constater une accalmie pendant deux semaines ne permet pas de déterminer lequel de ces mécanismes l’a produite.
L’évaluation du profilage demande en parallèle de savoir qui subit les contrôles, leur répétition, leur justification et les suites données. Le nombre de fouilles ne dit pas combien de personnes distinctes ont été contrôlées. L’absence de plainte ne prouve pas l’absence d’atteinte ; l’existence d’un témoignage ne mesure pas à elle seule la fréquence nationale d’un phénomène. Il faut rapprocher plusieurs types de données en protégeant les personnes.
Les pièces consultées ne contiennent pas de mesure exhaustive de l’exposition des Afro-Suédois aux zones. Les décisions initiales, les renouvellements, les comptes rendus d’intervention et des enquêtes auprès des résidents seraient nécessaires pour aller plus loin. Sans ces éléments, une affirmation catégorique d’efficacité générale ou de discrimination systématique dépasserait le dossier disponible.
Le prochain bilan devra répondre à deux exigences à la fois
Le premier test sera celui de l’effet supplémentaire : les zones empêchent-elles des violences au-delà de ce que produiraient les pouvoirs ordinaires, la présence policière ou d’autres interventions ? Le second sera celui des garanties : les motifs sont-ils intelligibles, les contrôles documentés, les recours accessibles et les effets sur les groupes concernés examinés ? Ni une baisse globale des violences ni un récit positif isolé ne remplace ces vérifications.
Une amélioration méthodologique consisterait à publier des résultats comparables, leurs limites et les critères ayant conduit à créer ou renouveler une zone. La transparence doit rester compatible avec la protection des personnes et des enquêtes, mais elle ne peut se réduire au commentaire du service qui met en œuvre la mesure. La pluralité des sources est ici une condition d’évaluation, pas une opposition de principe à la police.
Au 15 octobre 2026, le bilan disponible autorise donc une conclusion circonscrite : le dispositif existe, son usage documenté demeure limité et des institutions divergent sur ses risques et sa justification. La recherche destinée à mieux départager les effets reste en cours. Pour les résidents afrodescendants comme pour leurs voisins, la question décisive est la possibilité d’obtenir à la fois une protection effective contre la violence et un traitement qui puisse être expliqué, vérifié et contesté.
Les bilans disponibles et les recherches encore en cours
Références numérotées citées dans le texte ; documents et pages consultés le 15 octobre 2026.
[1] Gouvernement suédois / Riksdag — Uppföljning av den nationella strategin mot organiserad brottslighet, skrivelse 2025/26:274. 18 juin 2026, pp. 17–18.
[2] Police suédoise — Security Zones — General Information. révision du 16 décembre 2025.
[3] Police suédoise — Polismyndighetens redovisning av säkerhetszoner 2025. bilan 2025 publié en 2026, pp. 4–6.
[4] Riksdag — Utvärderingar av säkerhetszoner — réponse à la question 2024/25:222. 23 octobre 2024.
[5] Diskrimineringsombudsmannen — Yttrande över Ds 2023:31 Säkerhetszoner. 17 janvier 2024.
[6] Brottsförebyggande rådet (Brå) — Avis sur Säkerhetszoner — Ds 2023:31. 12 janvier 2024.
[7] Leandro Schclarek Mulinari / Civil Rights Defenders — Slumpvis utvald — rapport qualitatif sur le profilage racial et ethnique. décembre 2017, notamment résumé pp. 4–5.
[8] Université de Malmö — Polisiärt arbete i säkerhetszoner. Bemötande, bedömning och effekter. description du projet consultée le 15 octobre 2026.

