Jusqu’à 25 millions de livres à attribuer, mais pas encore de bénéficiaire choisi
Le Foreign, Commonwealth & Development Office britannique a ouvert le 21 septembre un appel à manifestations d’intérêt pour mettre en œuvre une partie du Sudan Stability Programme, ou SSP. Le programme complet est présenté comme un dispositif de 39 millions de livres sur cinq ans, de 2026 à 2031. L’appel actuellement ouvert porte sur deux de ses résultats attendus et représente une valeur indicative pouvant atteindre 25 millions de livres.
Aucun organisme n’a encore obtenu cette enveloppe. Les candidatures doivent être remises avant le 16 octobre 2026 à 23 h 59, heure d’Afrique de l’Est. Le montant reste en outre soumis aux décisions budgétaires futures, aux autorisations, aux résultats obtenus, aux performances du partenaire et à la conclusion d’un accord formel.
L’intitulé « stabilité » peut recouvrir des politiques très différentes. Ici, le FCDO annonce cinq priorités : dialogue entre Soudanais, représentation des voix locales et marginalisées, gouvernance locale et mécanismes de résolution des conflits, cohésion sociale et protection des civils — particulièrement des femmes et des filles — ainsi que soutien aux organisations soudanaises présentes sur le terrain.
La question centrale est donc moins « Londres va-t-il pacifier le Soudan ? » que qui concevra, administrera et contrôlera les ressources destinées à soutenir des initiatives civiles soudanaises.
Un nouveau programme dans une guerre commencée en avril 2023
Le conflit entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a débuté en avril 2023 et s’est prolongé plus de trois ans. Le 30 septembre 2026, une déclaration conjointe internationale estimait à 33 millions le nombre de personnes ayant besoin d’assistance et à 20 millions celles confrontées à une insécurité alimentaire aiguë. Ces données donnent l’échelle de la crise ; elles ne mesurent pas le nombre de personnes susceptibles de bénéficier du programme de stabilité.
Le SSP ne constitue pas non plus le programme humanitaire général du Royaume-Uni pour le Soudan. En mai 2026, le FCDO avait par exemple lancé séparément Humanitarian Emergency and Longer-term Planning – Sudan, doté de 30 millions de livres, orienté vers la résilience et les réponses humanitaires locales. Un autre appel de 19,95 millions de livres vise spécifiquement les violences faites aux femmes et les organisations dirigées par des femmes.
Le financement de septembre appartient à une autre fonction : créer des conditions politiques et locales supposées favorables à la réduction des violences et à la participation civile.
Le 21 septembre, le ministre britannique des Affaires étrangères a présenté à l’ONU trois axes pour le Soudan : diplomatie, réponse humanitaire et protection des civils. L’appel SSP s’inscrit dans cette politique plus générale mais ne doit pas être confondu avec un accord de cessez-le-feu ou un mandat de médiation reconnu par toutes les parties soudanaises.
Les organisations soudanaises peuvent candidater comme chefs de file
L’appel officiel comporte un élément important pour la localisation : les organisations nationales et locales de la société civile soudanaise peuvent être candidates principales.
Sont également admis les ONG internationales, agences des Nations unies, organismes sans but lucratif, établissements universitaires et groupes de réflexion non lucratifs. Des consortiums sont possibles. Les entreprises commerciales ne peuvent pas diriger le projet mais peuvent intervenir comme partenaires en aval.
Aucune obligation n’impose donc formellement qu’un grand organisme britannique ou international détienne le contrat principal.
Mais la possibilité juridique de candidater et la capacité pratique de remporter puis administrer un financement pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions de livres ne sont pas la même chose. Le candidat doit démontrer sa capacité à gérer les risques, répondre aux exigences de conformité et intervenir dans un environnement de guerre.
Cette différence constitue un point d’enquête essentiel : quelles organisations soudanaises disposent de la structure administrative, financière et sécuritaire requise pour devenir titulaires principales, et lesquelles devront passer par un intermédiaire ?
Le FCDO demande une manifestation d’intérêt limitée à 3 000 mots et un budget de haut niveau en livres sterling. Cette première étape est plus légère qu’une proposition complète, mais elle ne permet pas encore de connaître les exigences contractuelles finales qui pèseront sur le bénéficiaire retenu.
Un précédent britannique montre précisément le problème de la localisation
La question n’est pas théorique. L’Independent Commission for Aid Impact, organisme britannique indépendant chargé d’examiner l’aide publique, avait conclu en 2025 que la réponse britannique au Soudan rencontrait des difficultés pour travailler directement avec les organisations locales. Dans son suivi du 21 juillet 2026, l’ICAI note des progrès mais conserve la localisation parmi les critères à surveiller.
Le FCDO s’est depuis engagé à plus que doubler son soutien aux intervenants locaux pour atteindre 15 millions de livres et vise à faire passer au moins 30 % du financement humanitaire par des initiatives conduites localement d’ici 2029. L’ICAI précise également que certaines procédures de conformité ont été simplifiées.
Ces objectifs concernent principalement le financement humanitaire et ne signifient pas automatiquement que 30 % du SSP reviendra directement à des organisations soudanaises.
Ils fournissent néanmoins un critère vérifiable : le nouveau programme permettra-t-il réellement aux structures soudanaises de contrôler une fraction significative des budgets et des décisions, ou interviendront-elles surtout comme sous-traitants de structures internationales ?
Le pipeline commercial du FCDO décrit par ailleurs le SSP comme une approche mixte comportant un volet central de dialogue civil et de consolidation de la paix supervisé par un gestionnaire de fonds, complété par un nombre limité de subventions ou protocoles pour des travaux sensibles et de l’analyse. Cette architecture, si elle demeure celle du programme final, rendra particulièrement importante la répartition des pouvoirs entre le gestionnaire et les organisations locales.
La définition du processus politique appartient aussi aux Soudanais
Une lecture afrocentrique impose ici de distinguer le financement du processus et la propriété du processus.
L’Union africaine affirme que la solution doit être soudanaise, dirigée par les Soudanais et inclusive. Le 31 août, la Commission de l’Union africaine a salué une initiative de dialogue organisée au Soudan sous la supervision d’un comité indépendant d’anciens soudanais, en appelant à l’inclusion des forces civiles, politiques et sociales.
Le 23 septembre, le président de la Commission de l’Union africaine Mahmoud Ali Youssouf a de nouveau insisté sur un dialogue « Sudanese-owned » et « Sudanese-led », tout en demandant la fin des soutiens militaires extérieurs alimentant le conflit.
Le lendemain, lors d’un entretien avec le ministre soudanais des Affaires étrangères, l’Union africaine a réaffirmé l’unité, la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays ainsi que son soutien à une solution politique inclusive conduite par les Soudanais.
Le programme britannique reprend lui-même le vocabulaire de l’inclusion et du dialogue inter-soudanais. La convergence des termes ne signifie toutefois pas que tous les acteurs définissent de la même manière les participants, la séquence ou la gouvernance du processus.
C’est précisément là que se situe le rapport de pouvoir : qui décide quelles organisations sont représentatives, quelles initiatives sont financées et quels sujets entrent dans le cadre du dialogue ?
Soutenir une organisation locale ne signifie pas lui transférer le contrôle
Un financement peut rester « local » à plusieurs degrés.
Une organisation soudanaise peut recevoir directement l’argent et choisir ses activités. Elle peut également recevoir une sous-subvention dont les priorités et indicateurs ont déjà été fixés par un intermédiaire. Elle peut enfin être consultée sans administrer elle-même une part significative des ressources.
Ces modalités ne produisent pas la même accumulation institutionnelle.
Si une association développe sa propre équipe financière, des systèmes de suivi, des compétences de médiation et un réseau territorial qu’elle conserve après la fin du programme, le financement peut renforcer sa capacité durable. Si les fonctions de conception, données, conformité et décision restent principalement chez un gestionnaire extérieur, les compétences accumulées seront réparties différemment.
Le dossier public de l’appel ne permet pas encore d’identifier cette répartition.
Il faut également considérer le risque physique. Une organisation directement implantée au Soudan peut avoir une connaissance territoriale et une légitimité locale supérieures, tout en supportant davantage de risques sécuritaires que l’organisme international qui détient le contrat. La rémunération, les frais de sécurité et le partage des responsabilités devront donc être étudiés dans les contrats ultérieurs.
Les Britanniques eux-mêmes reconnaissent les limites du modèle antérieur
L’ICAI ne se contente pas d’évaluer les montants. Son examen de 2025 avait relevé que l’impact britannique était contraint par l’incertitude financière, les problèmes d’effectifs, la difficulté à travailler directement avec les organisations locales et l’insuffisance d’éléments permettant de savoir si le soutien améliorait réellement les résultats pour les femmes et les filles.
En juillet 2026, l’ICAI juge les premiers changements encourageants : davantage de personnel, un financement pluriannuel protégé et des progrès en matière de localisation. Elle précise toutefois qu’elle ne pourra évaluer les effets réels qu’ultérieurement et prévoit un nouveau suivi en avril 2027.
Cette distinction doit être conservée pour le SSP. L’ouverture d’un appel accessible aux organisations soudanaises démontre une modification des possibilités de candidature. Elle ne démontre pas encore que les ressources finiront majoritairement sous contrôle soudanais.
Les futurs résultats d’attribution permettront de vérifier :
le nom du titulaire principal, la part effectivement sous-traitée ou sous-subventionnée, la proportion contrôlée par des organisations soudanaises et les fonctions stratégiques dont elles disposent.
Une diaspora consultée, mais son rôle dans le SSP reste à préciser
Le gouvernement britannique affirme avoir multiplié les rencontres avec des organisations soudanaises et des représentants de la diaspora au Royaume-Uni et dans la région. Une réponse parlementaire du 25 mars cite notamment des consultations sur l’accès humanitaire, la protection des civils et les violences faites aux femmes et aux filles.
La participation de la diaspora peut fournir expertise, relais institutionnels et liens avec les réseaux soudanais. Elle ne doit cependant pas être confondue avec la représentation de communautés vivant actuellement dans les zones de conflit.
Une association basée à Londres et une organisation de quartier au Darfour peuvent avoir toutes deux une connaissance pertinente, mais leurs positions, leurs risques et leurs capacités ne sont pas interchangeables.
Le programme annonce vouloir donner une place aux voix « grassroots » et marginalisées. La preuve de cette inclusion viendra moins du vocabulaire de l’appel que des organes de gouvernance, des bénéficiaires retenus et de la distribution effective des ressources.
Après le 16 octobre, quatre documents permettront de juger le modèle
La première pièce sera le résultat de la sélection : quel organisme ou consortium sera choisi ?
La deuxième sera l’accord de subvention ou le contrat final, qui permettra de mesurer le partage des responsabilités financières et stratégiques.
La troisième sera le cadre de résultats : comment le programme mesurera-t-il réellement le dialogue, la protection civile, la cohésion sociale ou la capacité de résolution des conflits ?
La quatrième sera la liste des organisations soudanaises effectivement financées directement ou indirectement.
Ces documents permettront également de vérifier si les populations sont uniquement consultées ou disposent d’un rôle décisionnel.
Il faudra enfin séparer la contribution du programme à un environnement politique plus favorable d’un effet causal sur la fin des hostilités. La guerre dépend des décisions des acteurs armés, des soutiens extérieurs, des rapports de force militaires et d’autres médiations. Un programme civil de 39 millions de livres ne peut raisonnablement être considéré comme une variable isolée capable de déterminer seul l’issue du conflit.
Ce que l’appel établit — et ce qu’il ne permet pas encore d’affirmer
Il est établi qu’un programme britannique de 39 millions de livres est prévu sur cinq ans et qu’un appel pouvant atteindre 25 millions est ouvert pour le dialogue civil, la gouvernance locale et la protection. Les organisations soudanaises peuvent candidater comme chefs de file.
Il est également établi que l’Union africaine et plusieurs partenaires internationaux affirment vouloir un processus conduit et possédé par les Soudanais.
En revanche, il n’est pas encore établi que le futur titulaire sera soudanais, qu’une proportion déterminée des 25 millions restera sous contrôle direct soudanais ou que le programme améliorera effectivement la protection des civils.
L’enjeu stratégique du SSP résidera donc autant dans la localisation du pouvoir de décision que dans le montant nominal engagé.

