Deux femmes soudanaises fictives échangent dans un point d’accueil communautaire du Darfour-Nord, avec des fournitures et des bâtiments endommagés au loin.

El Fasher est tombée aux mains des Forces de soutien rapide en octobre 2025, après dix-huit mois de siège. En septembre–octobre 2026, l’actualité porte sur les enquêtes, les violences persistantes et la protection des survivants. Les conclusions documentaires dépassent désormais la seule alerte : la mission de l’ONU estime que les éléments du génocide sont présents. Cette conclusion d’enquête doit être distinguée d’un jugement définitif.

Les témoignages d’octobre prolongent l’urgence après la chute

Le 1er octobre 2026, Radio Dabanga publie les témoignages de responsables d’organisations de femmes sur les détentions et violences au Darfour. Azza Mohamed Ahmed, de Women for Peace and Security, évoque notamment des femmes détenues à El Fasher. Hala El Karib, du réseau SIHA, décrit un ciblage racial et communautaire ainsi qu’une forte sous-déclaration liée à la peur des représailles. Leurs propos sont des constats attribués, pas un recensement exhaustif. [1]

Ces alertes montrent pourquoi la prise d’une ville ne clôt pas le dossier de ses habitants. Les familles peuvent continuer à chercher des proches, les survivants à demander des soins et les associations à documenter les crimes. Le changement du contrôle militaire ne vaut pas rétablissement de la sécurité civile.

Dix-huit mois de siège avant l’offensive d’octobre 2025

La mission internationale indépendante d’établissement des faits situe la prise de contrôle par les Forces de soutien rapide, ou RSF selon leur sigle anglais, autour des 26–27 octobre 2025. Elle décrit les dix-huit mois de siège qui l’ont précédée et rappelle les avertissements internationaux antérieurs, notamment ceux du Conseil de sécurité en 2024. [2]

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme publie, le 13 février 2026, un rapport sur l’offensive finale du 24 au 30 octobre 2025. Il documente plus de 6 000 personnes tuées pendant les trois premiers jours de l’offensive, à l’intérieur de la ville et sur les voies de fuite, à partir notamment d’entretiens avec plus de 140 victimes et témoins. Ce minimum concerne une séquence précise ; ce n’est ni le bilan complet du siège ni un nombre de morts survenus en 2026. [3]

La mission indépendante publie ensuite son analyse en février, puis un complément détaillé le 8 juillet. Le passage de l’alerte à l’enquête ne signifie pas que les avertissements étaient inutiles : il oblige à examiner pourquoi ils n’ont pas débouché sur une protection suffisante, et quels moyens permettraient désormais d’empêcher la répétition des crimes. [2] [4]

Des qualifications précises, fondées sur des enquêtes distinctes

Les documents ne sont pas interchangeables. Ils ont des mandats, des corpus et des conclusions propres. Les rapprocher permet d’apprécier leur convergence sans gommer leurs différences.

DocumentConclusion attribuéePortée à conserver
Haut-Commissariat, 13 février 2026Crimes de guerre et possibles crimes contre l’humanitéOffensive finale d’octobre 2025
Mission indépendante, complément du 8 juillet 2026Crimes contre l’humanité et éléments constitutifs du génocideAnalyse des actes et de l’intention à El Fasher et autour de la ville
Amnesty International, 1er juillet 2026Crimes contre l’humanité ; faits compatibles avec un nettoyage ethnique à Abu ZeregaEnquête sur le siège, la prise de la ville et les alentours

Dans son complément de juillet, la mission estime que les actes matériels et l’intention spécifique de destruction sont présents. Elle identifie notamment les meurtres, les atteintes graves aux personnes et l’imposition de conditions d’existence destructrices visant les communautés zaghawa et four. Après examen des autres explications possibles, elle considère l’intention génocidaire comme la seule inférence raisonnable tirée de l’ensemble de son dossier. Cette conclusion est celle de la mission, selon sa méthode d’enquête. [4]

Amnesty fonde son rapport sur huit mois d’enquête et 247 entretiens. Sa conclusion relative au nettoyage ethnique concerne notamment la destruction de villages majoritairement zaghawa dans la zone d’Abu Zerega. Elle ne décrit pas une opération nouvellement datée de septembre 2026. Le nettoyage ethnique et le génocide ne sont pas des synonymes ; les qualifications doivent rester attachées aux faits et au raisonnement de chaque document. [5]

Les armes et les routes relient le terrain aux soutiens extérieurs

Le siège touche aux conditions mêmes de la vie collective : accès à la nourriture, aux soins, à l’eau et à la possibilité de quitter une zone dangereuse. La mission examine ces privations comme des éléments de son analyse des crimes, en les rapprochant des attaques et du ciblage des groupes. Elles ne sont pas réduites à des dommages accessoires d’une bataille. [2] [4]

Dans son rapport du 1er septembre 2026, la même mission étudie les réseaux qui accroissent les capacités militaires. Elle estime disposer de motifs raisonnables de croire qu’un réseau transnational a fourni aux RSF des armes, de la logistique, de la formation et du personnel étranger. Elle relève aussi l’apport de drones étrangers aux capacités des Forces armées soudanaises, tout en précisant que ses conclusions sur les soutiens à l’armée restent préliminaires. [6]

L’analyse des responsabilités doit suivre ces chaînes sans les raccourcir. L’origine industrielle d’une arme, sa livraison, son financement, sa mise en service et les ordres d’emploi sont des faits distincts. Leur documentation peut éclairer la capacité de poursuivre la guerre ; elle ne permet pas d’attribuer automatiquement la même responsabilité pénale à tous les acteurs situés le long de la chaîne.

Les organisations soudanaises produisent aussi la connaissance

Le réseau féministe régional SIHA alerte, dès le 10 juin 2026, sur les détentions, enlèvements et disparitions de femmes au Darfour. Son communiqué insiste sur le ciblage fondé sur le genre et l’appartenance communautaire. Ces organisations ne sont pas seulement des relais d’informations recueillies ailleurs : elles participent à la documentation, à l’orientation et à la protection des personnes. [7]

Devant le Conseil de sécurité, le 24 août, la médecin et conseillère en protection Eva Khair décrit les risques encourus par les acteurs civils indépendants, y compris en exil. Elle défend une place politique pour les Soudanais qui refusent l’alternative imposée par les camps armés et insiste sur les secours dirigés localement. Ses appréciations sont celles d’une représentante de la société civile, dont la voix ne se confond pas avec celle de toute la population. [8]

Ces interventions déplacent le centre de l’analyse. Les habitants du Darfour ne sont pas seulement des personnes à secourir : ils disposent de connaissances, d’organisations et de revendications sur les conditions de leur avenir. Les associer à la documentation et aux décisions de protection peut améliorer la pertinence des réponses, à condition de ne pas les exposer davantage.

Des preuves fortes ne dispensent pas de distinguer les responsabilités

Les enquêtes convergent sur la gravité et le caractère organisé des violences, mais elles ne sont pas des jugements. La mission établit des faits, développe une analyse juridique et prépare des dossiers susceptibles d’alimenter des procédures. Déterminer la responsabilité pénale d’une personne exige ensuite les actes et garanties de la juridiction compétente. [2] [4]

Le bilan complet des morts, disparus et détenus d’El Fasher au 10 octobre 2026 n’est pas établi dans le corpus. Les minima vérifiés, estimations, signalements d’organisations et listes de familles ne peuvent être additionnés sans vérifier leurs périodes et les risques de double comptage. La gravité des crimes ne dépend pas de l’adoption du chiffre le plus élevé disponible.

La mission décrit également les limites de coopération et les menaces pesant sur la documentation. Le refus ou l’absence de réponse d’un acteur à une enquête constitue une difficulté de vérification ; ce n’est pas, à lui seul, la preuve de chaque accusation. Réciproquement, cette difficulté ne fait pas disparaître les témoignages, images et autres éléments recoupés. [2] [6]

Enfin, les crimes documentés dans d’autres régions et imputés à d’autres forces doivent faire l’objet de leur propre examen. Les mentionner ne réduit pas les responsabilités établies concernant El Fasher et ne justifie aucun ciblage collectif en retour.

Les mandats ont été renouvelés, la protection reste à mesurer

Le communiqué de clôture du Conseil des droits de l’homme, publié le 7 octobre 2026, confirme la prolongation d’un an de la mission indépendante. Le texte a été adopté par 28 voix contre 10, avec 9 abstentions. Il prévoit la poursuite des rapports et un dialogue associant la société civile. Au 10 octobre, ce renouvellement est acquis. [9]

Le Conseil de sécurité a, de son côté, adopté la résolution 2830 le 8 octobre. Le compte rendu onusien décrit une reconduction technique des sanctions jusqu’au 11 décembre 2026 et du mandat du Groupe d’experts jusqu’au 11 janvier 2027. Ce groupe de suivi des sanctions est distinct de la mission d’enquête du Conseil des droits de l’homme. Le maintien de l’embargo ne prouve pas son application effective. [10]

Une amélioration concrète se reconnaîtrait à un accès humanitaire plus sûr, à la protection des témoins, à la possibilité de retrouver les personnes disparues et à la continuité des soins. Sur le volet judiciaire, elle se mesurerait à la préservation des preuves et à des procédures crédibles. Sur celui des armes, elle supposerait de vérifier les flux et les mesures prises pour interrompre les soutiens aux opérations criminelles.

Les alertes relatives à El Fasher ont donc changé de nature : elles accompagnent désormais des enquêtes très étayées sur des crimes commis et des demandes persistantes de protection. Leur traduction en actes reste la question décisive pour les survivants.

Les enquêtes et les voix qui établissent la chronologie

[1] Radio Dabanga, témoignages d’organisations de femmes sur les violences et détentions, 1er octobre 2026, reportage de Sarah Taj-Elsir traduit et adapté par la rédaction anglophone.

[2] Mission internationale indépendante pour le Soudan, Sudan: Hallmarks of Genocide in El-Fasher, A/HRC/61/77, document daté du 17 février 2026, diffusé le 19 ; méthode et limites aux premiers paragraphes.

[3] Haut-Commissariat aux droits de l’homme, conclusions sur l’offensive finale des RSF à El Fasher, 13 février 2026, faits du 24–30 octobre 2025.

[4] Mission internationale indépendante, complément A/HRC/62/CRP.4, 8 juillet 2026, notamment paragraphes 90–97 ; conclusion d’enquête sur les éléments du génocide.

[5] Amnesty International, City Under Siege, Children Under Fire, AFR 54/1116/2026, 1er juillet 2026 ; périmètre spécifique d’El Fasher et du Darfour-Nord.

[6] Mission internationale indépendante, rapport A/HRC/63/23 sur les capacités militaires et les soutiens extérieurs, 1er septembre 2026 ; certaines conclusions expressément préliminaires.

[7] SIHA, communiqué sur les détentions et disparitions de femmes au Darfour, 10 juin 2026.

[8] Eva Khair, intervention devant le Conseil de sécurité sur le Soudan, 24 août 2026 ; déclaration d’une représentante de la société civile.

[9] ONU Genève, clôture de la 63e session du Conseil des droits de l’homme, 7 octobre 2026, adoption du texte présenté sous A/HRC/63/L.26.

[10] Nations unies, compte rendu SC/16470 de l’adoption de la résolution 2830, 8 octobre 2026, consulté par sa reprise indexée et rapproché du registre officiel des résolutions de 2026. Le PDF final authentifié de la résolution n’a pas été obtenu.

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