En Somalie, 11,8 millions de dollars pour sortir du cycle urgence-dépendance
Le 8 juin 2026, le gouvernement fédéral somalien, le Groupe de la Banque africaine de développement, le Programme alimentaire mondial et l’UNOPS ont annoncé le lancement d’une initiative de 11,8 millions de dollars destinée à renforcer les systèmes agricoles et pastoraux. Le projet, intitulé Activating Climate-Resilient Agricultural Livelihoods in Somalia, doit durer trois ans et intervenir dans les États de Hirshabelle et du Puntland.
Le financement est fourni par le Fonds africain de développement, guichet concessionnel du Groupe de la BAD, tandis que le PAM et l’UNOPS assurent la mise en œuvre. Le communiqué de lancement fixe une cible de 180 000 personnes, soit 30 000 familles. Ces éléments sont confirmés par le PAM, l’UNOPS et la BAD.
Le titre du référentiel emploie la notion de souveraineté alimentaire. Le projet contribue à la résilience et à la production, mais il ne suffit pas à établir une souveraineté alimentaire nationale. Celle-ci suppose un contrôle durable des ressources, des semences, de l’eau, des marchés, des infrastructures, des données et des politiques publiques. L’initiative constitue un instrument limité dans un environnement de crise beaucoup plus vaste.
Une économie rurale frappée par les chocs climatiques et l’insécurité
La Somalie fait face à des cycles rapprochés de sécheresse et d’inondation, aggravés par le conflit, les déplacements et l’insuffisance des financements humanitaires. Le PAM estimait au printemps 2026 qu’environ 6,5 millions de personnes étaient confrontées à une insécurité alimentaire de crise ou plus grave. Ce chiffre relève d’analyses humanitaires et peut évoluer rapidement selon les pluies, les prix, la sécurité et l’aide disponible.
L’agriculture et l’élevage demeurent essentiels aux revenus, à l’alimentation et aux exportations. La dégradation des pâturages, l’accès incertain à l’eau, les maladies animales, les pertes de récoltes et la faiblesse des routes réduisent la capacité des familles à absorber les chocs. Les crises répétées obligent à vendre du bétail, s’endetter, réduire les repas ou se déplacer, ce qui érode les actifs productifs.
Le projet ACALS tente de relier l’aide au développement. Il vise la gestion durable des terres et de l’eau, la productivité, l’accès au marché, la préparation aux catastrophes et les infrastructures résistantes au climat. L’UNOPS indique qu’il doit améliorer l’accès fiable à l’eau pour les cultures et le bétail et réduire l’exposition aux sécheresses et aux inondations.
Les partenaires ont défini une cible et des fonctions opérationnelles
Le lancement officiel documente un budget de 11,8 millions de dollars, une durée de trois ans et une cible de 180 000 bénéficiaires. Hirshabelle et le Puntland sont identifiés comme zones d’intervention. Le ministre somalien de l’Élevage, des Forêts et des Pâturages, Hassan Hussein Mohamed, a présenté l’initiative comme une réponse nécessaire à l’adaptation des secteurs agricole et pastoral.
Les fonctions annoncées comprennent l’eau, la gestion des ressources naturelles, les infrastructures climato-résilientes, l’amélioration de la productivité, l’accès aux marchés et la préparation aux catastrophes. Ce bouquet est cohérent avec le diagnostic : la résilience ne dépend pas d’un seul intrant, mais de la combinaison de ressources, d’équipements, de services et d’institutions.
Une divergence documentaire doit être signalée. Une évaluation environnementale et sociale antérieure décrivait une cible de 250 000 personnes, avec une attention particulière aux femmes et aux jeunes. Le communiqué de lancement de juin 2026 retient 180 000 personnes. Il apparaît probable que la portée ait été révisée entre la conception et le lancement, mais aucune pièce consultée n’explique complètement l’écart. Le chiffre actuel de 180 000 doit donc être utilisé pour le projet lancé, tandis que la cible antérieure reste un élément de traçabilité.
La résilience ne doit pas devenir une gestion permanente de la pénurie
L’analyse d’investigation distingue la résilience de la souveraineté. La résilience permet de mieux résister à un choc ; la souveraineté renvoie à la capacité de décider, financer et maintenir un système alimentaire. Un projet exécuté par deux agences des Nations unies peut apporter une expertise et une capacité d’achat, mais il doit renforcer les institutions somaliennes au lieu de créer une chaîne parallèle durable.
La question de la maintenance est centrale. Un point d’eau, une petite infrastructure ou un système d’alerte peut se dégrader si les pièces, les techniciens, les budgets et la gouvernance locale manquent. Les coûts d’exploitation doivent être prévus dès la conception. La participation des communautés ne doit pas servir à transférer gratuitement des charges que l’État ou le projet n’auraient pas financées.
L’accès au marché exige également sécurité et logistique. Accroître la production sans stockage, transport, information sur les prix et débouchés peut faire baisser les prix au producteur ou augmenter les pertes. Plusieurs indices suggèrent que l’intégration de l’eau, de la production et du marché améliore les chances d’impact, mais les résultats ne seront connus qu’après mise en œuvre.
Pour l’Afrique, financer les actifs productifs plutôt que l’urgence seule
Le projet illustre un problème continental : les crises humanitaires absorbent des ressources considérables alors que les investissements préventifs restent insuffisants. La réponse d’urgence sauve des vies, mais elle ne reconstitue pas toujours les actifs, les sols, les systèmes d’irrigation ou les services vétérinaires. Une stratégie africaine doit combiner anticipation, assurance, réserves, infrastructures et protection sociale.
Le rôle du Fonds africain de développement est important, car il apporte des ressources concessionnelles à un État fragile. La souveraineté ne résulte toutefois pas de l’origine africaine du bailleur. Elle dépend de la propriété des données, de l’alignement sur les priorités nationales, de l’achat local, de la formation, de la transparence et du transfert des responsabilités.
La Somalie pourrait également relier ACALS à des politiques régionales sur l’élevage, la santé animale, les corridors et le commerce. Les troupeaux et les marchés dépassent les frontières administratives. La coordination avec l’IGAD et les pays voisins pourrait réduire les ruptures, mais aucun mécanisme régional détaillé n’est établi dans le communiqué de lancement.
L’écart entre 180 000 et 250 000 bénéficiaires doit être expliqué
La première zone d’incertitude concerne la cible. La variation entre la documentation préparatoire et le lancement exige une clarification publique sur la portée, les sites et les activités supprimées ou redimensionnées. Elle ne prouve pas une irrégularité, mais elle affecte l’évaluation de l’efficience.
Il reste à connaître la ventilation complète du budget entre infrastructures, assistance technique, achats, suivi, frais de gestion et contingences. Les sources consultées ne publient pas un tableau exhaustif permettant de calculer le coût par bénéficiaire ou par actif créé.
La sécurité des équipes, l’accès aux zones, les droits fonciers, les conflits d’usage de l’eau et la sélection des bénéficiaires constituent d’autres risques. Il faudra vérifier que les femmes, les jeunes, les personnes déplacées et les communautés pastorales ne sont pas évincés par des acteurs plus puissants. Aucun résultat de production ou de revenu ne peut être affirmé avant les premiers rapports d’exécution.
Le succès dépendra de l’eau, de la maintenance et des marchés
Un scénario favorable verrait des infrastructures fonctionnelles, des ressources naturelles mieux gérées, une productivité accrue et des revenus plus stables. Un scénario intermédiaire améliorerait quelques sites sans modifier la vulnérabilité systémique. Un scénario défavorable combinerait retards, insécurité, coûts élevés et équipements difficiles à maintenir.
Les indicateurs à publier devraient couvrir la disponibilité de l’eau, les hectares restaurés, la mortalité animale, les rendements, les pertes post-récolte, le temps d’accès aux marchés, les revenus, la participation des femmes et le fonctionnement des équipements après transfert. Le nombre de personnes « touchées » ne suffit pas à mesurer la transformation.
ACALS est un projet documenté et pertinent face à la crise. Sa contribution à la souveraineté alimentaire restera probable, et non établie, tant que les systèmes locaux ne démontreront pas leur autonomie technique, financière et institutionnelle.
La convergence BAD-PAM-UNOPS renforce la traçabilité
Sources institutionnelles consultées : Banque africaine de développement et Fonds africain de développement, documentation d’approbation et rapport d’exécution ACALS ; Programme alimentaire mondial, communiqué du 8 juin 2026 sur le lancement ; UNOPS, présentation du projet et de ses infrastructures ; ministère somalien de l’Élevage, des Forêts et des Pâturages ; évaluation environnementale et sociale du projet publiée en 2025 ; analyses humanitaires interinstitutions sur l’insécurité alimentaire en Somalie.

